Magazine Culture

Jean Léon Gérôme : Le nu mouillé

Par Mmediene

Ce ventre chaud qu’est le bain turc (ou hammam) fonctionne dans la peinture orientaliste comme s’organise le bordel en occident (Degas, La fête à la patronne - 1876-1877, Picasso Le harem appelé aussi Le bordel - 1905, Clovis Trouille, La danse du ventre au bordel - 1934-1944). A ce propos, Guy de Maupassant, qui effectua plusieurs séjours à Alger, écrit dans Au soleil : « Les gens riches, Arabes ou Français, qui veulent passer une nuit de luxueuse orgie, louent jusqu’à l’aurore le bain maure avec les serviteurs du lieu. Ils boivent et mangent dans l’étuve, et modifient l’usage des divans de repos ».
Jean Léon Gérôme, l’un des premiers, l’a pressenti avec son Intérieur grec (1850). Ce tableau met en scène, dans un décor pseudo-grec, un groupe de jeunes femmes qui viennent de se dévêtir et attendent, sûrement impatientes, l’arrivée de partenaires. Ces quatre femmes occupent de manière différente l’espace que leur a imparti le peintre : au premier tiers gauche du tableau l’une d’elles présente debout sa splendide nudité ; une autre est étendue sur un drap blanc qui met en valeur les lignes délicates de son corps ; la troisième, assise sur un étrange fauteuil, dissimule ses seins et ses jambes sous un voile aux plis très suggestifs. Derrière elle, allongée sur le ventre, le quatrième personnage, moins nettement dessiné, ferme ce frémissant mur de chair.

Au fond de cet Intérieur grec Gérôme esquisse la silhouette d’hommes sur le point de rejoindre la délicieuse assemblée.L’atmosphère du tableau évoque plus, dans sa narration, une de ces « maisons spéciales » consacrées aux jeux de l’amour que l’intérieur d’un honnête et paisible gynécée d’un quartier d’Athènes comme son titre le laisserait supposer.

Après son premier voyage en Egypte en 1856, Gérôme s’écartera de sa période antiquisante et versera dans un orientalisme plus conforme aux goûts de son temps. Au terme de chacun de ses séjours,
il rapportera quantité d’études et de notes qui seront exploitées dans son atelier parisien. Il sillonnera les pays de l’est de la méditerranée, « les débris de l’Empire ottoman »,
comme l’aurait fait un reporter ou un ethnographe attentif aux régions visitées et aux populations qui les habitaient. Etonnamment, Théophile Gautier, le pourfendeur de la peinture néo classique,
saluera cette scrupuleuse recherche de l’exactitude manifestée par le peintre qu’il comparera aux prestigieux devanciers qu’étaient Adrien Dauzats, Prosper Marhilat et celui que les Goncourt
plaçaient au dessus de tous, Alexandre Decamps (« Decamps, le soleil. Decamps, l’Orient ! »).
A la chute du Second Empire, Gérôme réfugié à Londres, entame une série de tableaux consacrée aux hammams (Bain maure, 1870), comme s’il avait fait sienne l’obsession d’Ingres pour les nus féminins placés dans un milieu baigné de vapeur et d’eau. Il fera évoluer les nuances chromatiques des peaux en sueur mises en valeur par des pénombres rayées de traits de lumière et il saura restituer l’attitude particulière des corps déshabillés dans leurs gestes attachés à la toilette ou à leur immobilité à l’heure du repos. Dans la plupart de ces tableaux la dimension érotique ou l’orientation sexuelle particulière de certaines de ses baigneuses demeure prégnante comme chez Ingres (Le Bain turc) ou Chassériau (Le Tépidarium).

En 1885 Gérôme expose Grande Piscine de Brousse. Cette piscine figure en réalité un vaste bain turc où le bassin central reçoit les baigneuses. Le point de vue adopté par le peintre suggère l’idée d’un espace suffisamment grand pour permettre aux officiantes de s’asseoir, de s’étendre et même de marcher, allant et venant à la façon des philosophes péripatéticiens. Dans l’amas des corps peints, une baigneuse et son accompagnatrice retiennent l’attention : la première est totalement nue, probablement la maîtresse à la peau claire ; la seconde, sa servante abyssinienne, a recouvert son corps d’une serviette sombre et ses cheveux sont tenus par un foulard uni. Ce couple déambulant et très contrasté suscite la curiosité de la plupart des autres habituées, celles qui bavardent, fument, dansent ou mangent comme celles qui simplement se détendent dans l’eau sur laquelle se reflète la voute du dôme couleur de plomb fondu. Longeant le bord de la piscine nous les voyons, un bras noir ceignant les hanches blanches, s’éloigner sur leurs hautes socques. Elles sont peintes de dos et la femme nue, la tête tournée vers la gauche, semble saluer ses amies, elles aussi complètement nues. Elle présente au regard, dans un mouvement de statue grecque, l’élégance racée de son postérieur brun que la sueur fait luire.
L’art de Gérôme s’infléchira à la fin de sa vie et flattera le goût d’un public plus désireux de rêver que d’apprendre. Certaines des Odalisques de cette dernière série réunissent toutes les séductions et toutes les corruptions d’un Orient de plus en plus déprécié. En littérature, ce rejet d’un sujet « exploité jusqu’à la trame » est décrit, par exemple, par les frères Goncourt dans Manette Salomon.
Gérôme peindra un certain nombre de toiles représentant les marchés aux esclaves du Caire ou de Constantinople dans lesquelles, en peintre aimant jouer sur les oppositions, il juxtaposera le costume imposant et coloré des riches acheteurs à la nudité vulnérable, et comme plus nue, de la marchandise humaine exposée en plein air.

Ce ventre chaud qu’est le bain turc (ou hammam) fonctionne dans la peinture orientaliste comme s’organise le bordel en occident (Degas, La fête à la patronne - 1876-1877, Picasso Le harem appelé aussi Le bordel - 1905, Clovis Trouille, La danse du ventre au bordel - 1934-1944). A ce propos, Guy de Maupassant, qui effectua plusieurs séjours à Alger, écrit dans Au soleil : « Les gens riches, Arabes ou Français, qui veulent passer une nuit de luxueuse orgie, louent jusqu’à l’aurore le bain maure avec les serviteurs du lieu. Ils boivent et mangent dans l’étuve, et modifient l’usage des divans de repos ».
Jean Léon Gérôme, l’un des premiers, l’a pressenti avec son Intérieur grec (1850). Ce tableau met en scène, dans un décor pseudo-grec, un groupe de jeunes femmes qui viennent de se dévêtir et attendent, sûrement impatientes, l’arrivée de partenaires. Ces quatre femmes occupent de manière différente l’espace que leur a imparti le peintre : au premier tiers gauche du tableau l’une d’elles présente debout sa splendide nudité ; une autre est étendue sur un drap blanc qui met en valeur les lignes délicates de son corps ; la troisième, assise sur un étrange fauteuil, dissimule ses seins et ses jambes sous un voile aux plis très suggestifs. Derrière elle, allongée sur le ventre, le quatrième personnage, moins nettement dessiné, ferme ce frémissant mur de chair.

Au fond de cet Intérieur grec Gérôme esquisse la silhouette d’hommes sur le point de rejoindre la délicieuse assemblée.L’atmosphère du tableau évoque plus, dans sa narration, une de ces « maisons spéciales » consacrées aux jeux de l’amour que l’intérieur d’un honnête et paisible gynécée d’un quartier d’Athènes comme son titre le laisserait supposer.

Après son premier voyage en Egypte en 1856, Gérôme s’écartera de sa période antiquisante et versera dans un orientalisme plus conforme aux goûts de son temps. Au terme de chacun de ses séjours,
il rapportera quantité d’études et de notes qui seront exploitées dans son atelier parisien. Il sillonnera les pays de l’est de la méditerranée, « les débris de l’Empire ottoman »,
comme l’aurait fait un reporter ou un ethnographe attentif aux régions visitées et aux populations qui les habitaient. Etonnamment, Théophile Gautier, le pourfendeur de la peinture néo classique,
saluera cette scrupuleuse recherche de l’exactitude manifestée par le peintre qu’il comparera aux prestigieux devanciers qu’étaient Adrien Dauzats, Prosper Marhilat et celui que les Goncourt
plaçaient au dessus de tous, Alexandre Decamps (« Decamps, le soleil. Decamps, l’Orient ! »).
A la chute du Second Empire, Gérôme réfugié à Londres, entame une série de tableaux consacrée aux hammams (Bain maure, 1870), comme s’il avait fait sienne l’obsession d’Ingres pour les nus féminins placés dans un milieu baigné de vapeur et d’eau. Il fera évoluer les nuances chromatiques des peaux en sueur mises en valeur par des pénombres rayées de traits de lumière et il saura restituer l’attitude particulière des corps déshabillés dans leurs gestes attachés à la toilette ou à leur immobilité à l’heure du repos. Dans la plupart de ces tableaux la dimension érotique ou l’orientation sexuelle particulière de certaines de ses baigneuses demeure prégnante comme chez Ingres (Le Bain turc) ou Chassériau (Le Tépidarium).

En 1885 Gérôme expose Grande Piscine de Brousse. Cette piscine figure en réalité un vaste bain turc où le bassin central reçoit les baigneuses. Le point de vue adopté par le peintre suggère l’idée d’un espace suffisamment grand pour permettre aux officiantes de s’asseoir, de s’étendre et même de marcher, allant et venant à la façon des philosophes péripatéticiens. Dans l’amas des corps peints, une baigneuse et son accompagnatrice retiennent l’attention : la première est totalement nue, probablement la maîtresse à la peau claire ; la seconde, sa servante abyssinienne, a recouvert son corps d’une serviette sombre et ses cheveux sont tenus par un foulard uni. Ce couple déambulant et très contrasté suscite la curiosité de la plupart des autres habituées, celles qui bavardent, fument, dansent ou mangent comme celles qui simplement se détendent dans l’eau sur laquelle se reflète la voute du dôme couleur de plomb fondu. Longeant le bord de la piscine nous les voyons, un bras noir ceignant les hanches blanches, s’éloigner sur leurs hautes socques. Elles sont peintes de dos et la femme nue, la tête tournée vers la gauche, semble saluer ses amies, elles aussi complètement nues. Elle présente au regard, dans un mouvement de statue grecque, l’élégance racée de son postérieur brun que la sueur fait luire.
L’art de Gérôme s’infléchira à la fin de sa vie et flattera le goût d’un public plus désireux de rêver que d’apprendre. Certaines des Odalisques de cette dernière série réunissent toutes les séductions et toutes les corruptions d’un Orient de plus en plus déprécié. En littérature, ce rejet d’un sujet « exploité jusqu’à la trame » est décrit, par exemple, par les frères Goncourt dans Manette Salomon.
Gérôme peindra un certain nombre de toiles représentant les marchés aux esclaves du Caire ou de Constantinople dans lesquelles, en peintre aimant jouer sur les oppositions, il juxtaposera le costume imposant et coloré des riches acheteurs à la nudité vulnérable, et comme plus nue, de la marchandise humaine exposée en plein air.


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Mmediene 1502 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines