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Goncourt - Textes

Par Mmediene

Trois poèmes écrits à Alger

Dans une lettre datée 11 juin 1849, Jules de Goncourt écrit à Louis Passy, « Quoi qu’il en soit, j’emporte dans mon voyage pédestre en France, le sac à dos et le bâton à la main, j’emporte, dis-je, un seul livre : Victor Hugo. C’est un des plus grands hommages qu’on ait rendus au grand homme. Il en sera bien flatté, mais malheureusement les plus grands dévouements sont récompensés par l’anonymat. » Le 29 septembre, toujours à son ami Louis, il reparle du poète : « Oui, j’aime Victor Hugo ! Je l’aime parce qu’il a fait Notre-Dame de Paris ; je l’aime parce qu’il a fait Marion Delorme, Les Burgraves, le Roi s’amuse ; parce ses pièces, quoi que tu en dises, ne sont pas seulement originales, par des traits jetés au hasard, mais par des traits de caractère, des traits de sensibilité magnifiquement rendus, enfin parce que cet homme de génie interprète ce que je sens, et que ses œuvres me sont les plus sympathiques de toutes celles que j’ai lues… »

Jules, étonnamment, n’évoque pas les recueils de poésie du chef de file du romantisme. Il s’était par contre emballé pour Don Juan, le poème de Byron (lettre du 26 juin 1849 au même), dont il admirait particulièrement les deux premiers chants, « le chef-d’œuvre du genre ».

Cette omission, paradoxalement, nous fait penser que le livre qui l’a accompagné lors de voyage est le recueil des Orientales (1829).

Edmond de Goncourt, dans une note de l’édition des Lettres de Jules de Goncourt (1885), écrit : « En ces années, l’admiration littéraire de mon frère était tout entière à Hugo ; plus tard une partie de cette admiration déserta du côté de Balzac. »

Les trois poèmes écrits à Alger, Bambino, Abdallah et Romance tout nimbés de l’aura hugolienne (dans sa musicalité Romance semble découler directement des Djinns), sont l’œuvre d’un très jeune homme - Jules n’a pas vingt ans - doué et romantiquement à l’écoute des élans du cœur.

M.M

Bambino

Dès qu’il nous voyait, il venait à nous. Sa mise

Par tous les temps était la même : une chemise.

Ce haillon émérite était comme un burnous

Effiloqué, crasseux, accidenté de trou,

Et tout ravitaillé de naïfs rapiéçages,

Enfin, à défier jusqu’aux brosses sauvages

D’un Espagnol. –Souvent nous montions tout un jour

Dans les quartiers du haut croquer avec amour

Les miracles de tons dont chaque mur fourmille,

Et ces Decamps tout faits qui courent par la ville ;

Avec nos deux cartons, il emboîtait le pas,

Et nous faisait honneur de son cortège gras

Et de ses deux grands yeux, de ses yeux de gazelle,

Dévorait tout le temps nos boîtes d’aquarelle.

Nous vécûmes ainsi, - cette chemise et nous, -

Un mois ; - tout un beau mois, un mois charmant et doux ;

Un beau mois de soleil, et de rêve adorable,

Qui s’écoula sans bruit à l’horloge de sable,

Nous, dessinant toujours, elle nous escortant,

Gambadant ; s’il tombait un sou, le ramassant,

Et riant. – Puis sonna l’heure qui les éveille,

L’heure qui tinte au cœur si triste ; et quand la veille,

Nous dîmes un bonsoir au gamin musulman :

« Moi triste, si Français partir », nous dit l’enfant.

Alger, 1849, paru dans L’Eclair du 3 avril 1852

Romance

Tout au bord de la mer ;

Ertoutcha en paresse

Appelle sa négresse ;

Vieille et lente à monter.

Elle a sa foutah blanche.

Le muezzin s’endort,

Et la lune se penche

Sur les minarets d’or.

« Le soir chante

A voix lente

Dans le vent

Comme un chant,

Mélodie,

Engourdie

Bruit lointain

Qui s’éteint

Comme une âme

Qui se pâme.

Namounah !

Du Kaouah !

Mes pensées

Sont bercées.

Le front ceint

De jasmin,

Indolente,

Nonchalante.

Au pays

Des houris

Je m’élève

En mon rêve !

Namounah

Du Kaouah !

A ma bouche

L’ambre touche

Rond d’argent

Grandissant,

Vers l’étoile

Qui se voile,

Monte et va

Du houka

La fumée

Embaumée ! »

Tout au bord de la mer ;

Ertoutcha en paresse

Appelle sa négresse ;

Vieille et lente à monter.

Elle a sa foutah blanche.

Le muezzin s’endort,

Et la lune se penche

Sur les minarets d’or !

Alger, 1849, paru dans L’Eclair du 4 septembre1852

Abdallah

Dans sa cour qu’encadraient des colonnes de marbre,

Voluptueusement il fumait. Un gros arbre,

Un caroubier, je crois, tenait ouvert sur lui

Son parasol mouvant. Le soleil plein d’ennui

Dormait l’œil grand ouvert, immobile, implacable,

Torréfiant la cour et son tapis de sable.

Dans son ombre Abdallah est fort bien. – Il est là

Etirant mollement ses membres de pacha ;

Il met l’ombre à sa lèvre, et, par molle bouffée,

Extrait du fourneau roux la spirale argentée,

Et recommence, et voit, dans le calme de l’air,

Le rond s’élargissant monter, monter, monter !

Au bout d’un certain temps Abdallah fut en fête,

Il maria ses cils sur ses longs yeux ; sa tête

Fut prise peu à peu d’un dodelinement ;

Il laissa le tuyau retomber doucement ; -

Et puis, sur l’aile d’or des rêves, ses pensées

Suivirent le tabac en ses blanches montées.

Alger, 1849, paru dans L’Eclair en 1852.

Decamps

Le texte qui suit, tiré de Gabriel Decamps Pages retrouvées, est un bel hommage au peintre Alexandre-Gabriel Decamps (1803-1860), l’un des premiers peintres orientalistes français. Il justifie sa place dans cet ouvrage parce qu’il est fréquemment cité par les Goncourt (récit, lettre, poème). On aurait pu attendre Delacroix, le lion des années 1830, c’est Decamps qui toujours revient sous leurs plumes. Il influencera des générations de peintres et inspirera, on l’a dit, le personnage de Coriolis dans Manette Salomon.

Decamps était parti en Orient en 1828. Une année durant, il arpenta la Grèce et la Turquie, où il s’arrêta quelques mois à Smyrne, l’actuelle Izmir. Il en était revenu auréolé de gloire. Gautier, Fromentin, Dumas, Daudet le citent, lors de leurs séjours en Algérie, aussi bien à propos des paysages que des scènes animées, cafés enfumés ou rues populeuses.

La peinture de Decamps, souvent de petit format, très colorée, procédant par des empâtements lourds faisant rebondir la lumière sur le brun des ombres, était faite pour séduire les amateurs des tons chauds de l’Orient. Il introduisit dans la palette occidentale des couleurs supposées être celles de l’Orient : les ocres, les noirs, les verts sombres mettant en valeur l’ivoire clair des peaux orientales. De plus, et cela ne pouvait que séduire les Goncourt, il traitait ses aquarelles de la même façon que ses peintures à l’huile.

L’apport de Decamps dans l’art réside dans sa technique, novatrice à l’époque, qui privilégiait la matière picturale sans amoindrir le sujet représenté. Baudelaire, qui lui préférait Delacroix, ne fut pas avare d’éloges sur les œuvres exposées dans les différents Salons auxquels Decamps participe, dont celui de 1837 où fut montré le fameux Supplice des crochets et celui de 1846 qui exposa Ecole turque et Souvenir de la Turquie d’Asie, enfants turcs auprès d’une fontaine.

Decamps connut de son vivant un succès éclatant, ses toiles se vendaient cher, dépassant celles de Delacroix, jugé trop romantique.

S’il ne voyagea plus, son métier sollicita longtemps ses souvenirs de voyageur : ses œuvres continuèrent de s’inspirer de l’Orient. Mais comme souvent dans ce cas, ses tableaux se répétant devinrent moins convaincants sans pourtant manquer d’exactitude.

Decamps demeure dans l’histoire de la peinture orientaliste un observateur sérieux et doué. Le texte des Goncourt, réécrit à la mort du peintre, manifeste une rare admiration de la part d’écrivains extrêmement exigeants et à la compétence reconnue dans le domaine de l’art.

M.M

Decamps1

La France a perdu un grand peintre : Decamps est mort.

De sa vie, que dire? Il l'a racontée dans une lettre qui donne l'accent de sa conscience et de sa dignité, la mesure de l'élévation de son caractère, de la noblesse de son coeur, de la grandeur de ses aspirations. Il était né le 3 mars 1803. Il est sorti de l'atelier d'Abel de Pujol. Il n'a pas été membre de l'Institut. Voilà toute cette vie honnête, droite, simple.

La postérité commence pour lui.

Decamps est le Maître moderne, le maître du sentiment pittoresque.

Il a trouvé la nouvelle formule plastique de la nouvelle histoire d'Augustin Thierry.

Descendant à des personnages de miniature la grandeur michelangelesque, il a doté le tableau de chevalet de l'énergie historique.

Il a été le dessinateur superbe de l'Hercule juif.

Il a été le paysagiste épique.

Il a été le poète comique et profond de l'instinct et de la malice de la bête.

Et il a rallumé le soleil de Rembrandt au foyer de l'Orient.

Son DC puissant au bas de trois coups de crayon ou de brosse est la signature maîtresse de la peinture du 19ème siècle.

Il s'est trouvé des gens qui, dans cette intelligence supérieure, dans cette compréhension originale, dans cette admirable organisation artistique, n'ont vu ou n'ont voulu voir qu'un homme de métier, disons leur mot, de ficelles. Dans cette prodigieuse interprétation de la nature, qui est l'oeuvre de Decamps, ils ont vu quoi? - des frottis secs. Cela qui n'était que son moyen, a été déclaré sans appel ni recours, son but : et la critique malveillante et le public qui l'écoute, ont fermé les yeux devant cette âme intime de la nature, qui montait et jaillissait de ces travaux, de ces recherches, de ces inventions d'une main savante.

Et cependant regardez un tableau de Decamps et voyez : n'est-ce pas la vie du ciel? Les petites cara­vanes paresseuses de nuages blancs par l'éther implacable; les courses folles des nuées échevelées; les longs déroulements et les lourdes marches et les figurations titanesques des nuages solides et les firmaments balafrés, barrés, rayés, et les zébrures terribles; les vapeurs humides qui s'élèvent de la terre, à l'heure de son réveil; le rayonnement pacifique du midi; le soir, et ses voiles de gaz ondulants, lutinés par l'haleine des nuits; le glaive de feu de l'orage; -se rendent à ses pinceaux vainqueurs, surprenant ces images de l'infini, comme les surprend le daguerréotype de Macaire.

Que du ciel la peinture de Decamps descende à la terre, la magnifique traduction ! la surprenante perspective ! C'est d'abord une croupe énorme, la barrière d'un monde. Les monts sont collines, les rocs se mamelonnent à l'horizon lointain. Puis roule lentement, par les plans étagés, le torrent des lignes insoumises, jusqu'à ce coin tranquillisé qui est le prosceniurn du tableau et le rendez-vous de son intérêt. Et là encore, tout sera grand, par l'aspect sculptural que le maître sait donner à tout. Decamps prête un caractère à son décor comme à ses personnages. L'arbre sera rameux; il se profilera dans toute son armature; il percera sa feuillée avare d'un faisceau de nervures accentuées qui se dresseront contre le ciel comme les cent bras de Briarée,- mouvement de l'immobile matière. Au-dessous de l'arbre, Decamps ne dédaigne rien, vivifiant dans sa toile le grain de sable et le fétu, s'arrêtant aux moindres accidents du terrain, pourléchant ses rugosités brutes, prêtant une figure jusques aux cailloux du chemin; travail patient et inspiré, par lequel Decamps conquiert la physionomie de la localité, du pays, du climat! il va, il cherche, il s'inquiète ainsi de percer et de peindre l'âme inerte de la nature, cette vie latente, ce reflet d'action qu'elle emprunte à l'universelle action des êtres; et la nature, en l'Oeuvre de Decamps, est ce conte de fée, où tout à coup, guéris de leur catalepsie, affranchis du mauvais sort que Dieu leur jeta, l'arbre sent, le rocher s'anime, l'eau gazouille.

Ce mur, ce mur blanchi et reblanchi de chaux vive, mangeant les yeux, - les pinceaux de Decamps le truellent; ils le maçonnent, ils le crépissent; et à leur aide, voici le chiffon, le grattoir, le bouchon et le couteau à palette, tous les aides de la pratique. Soudain le mur, le mur lui-même, est tout entier sur la toile, calciné, lézardé, grenu, poreux, suant des micas, rougi par des esquilles de briques, émeraudé par d'humides suintées, les pieds roux de fumier, baveux d'immondices, un mur en personne naturelle, confessé tout entier, contant toute son histoire, toute sa vie de pluie et de soleil! Et faut-il une ombre sur ce mur, une petite cernée d'outre-mer la fera lumineuse et transparente, comme il convient à une ombre faite sur un tel mur par un tel soleil. Même l'ombre franche, l'ombre crue, l'ombre sous cette porte, elle sera l'ombre qui est; - et des glacis, et des lavis, et des frottis, il sortira non une nuit partielle mais une défaillance de lumière, noyée et ensevelie dans la poussière dorée du jour, sans que le maître ait sacrifié une arête, une solidité, une vigueur!

Pour meubler ses paysages de France, Decamps s'empare du gamin, du roulier, du mendiant, du paysan, - tout gens qu'il sait habiller, du contour carré et cerné de Chardin, le grand silhouetteur moderne.

L'Italie, la Grèce, l'Asie, les terres chaudes et brûlées, les favorites du soleil, il les peuple de canéphores aux lignes sévères, de Turcs immobiles et graves, recueillis en leur paresse comme en une prière, d'Arnautes au profil indien, d'éphèbes aux beaux membres, de femmes voilées, ombres silencieuses du Repos et de la Rêverie, de marmots demi-nus aux yeux fiévreux et nageant dans leurs orbites, de cavales blanches piétinant dans des gués roses, de truies noires du Latium accroupies dans l'ombre, de tortues lentes, de cigognes perchées sur les ruines, sentinelles d’argent.

Et de ce kaléidoscope, et de cet arc-en-ciel, et de ce royal vestiaire d'Arlequin - l'Orient, - comme il en a fait son bien et son domaine. Ce ne sont, par ses toiles, que tendres, vives et gaies couleurs, que fanfares et pétillements de vermillon, de jaune d'or, de cendre verte, riant dans l'harmonie fauve de l'ensemble. Les beaux éclairs de ton, ramenés au ton général par les blancs jaunes, reliés entre eux par les contours et les ombres de terre de Sienne brûlée! Et de cette palette, un jour, s'échappe tout un écrin, ces Anes d’Asie, étincelants, fulgurants d'une poudre de perle, de topaze, de rubis et de diamants, le chef-d'oeuvre de cette peinture agatisée que tous cherchaient alors : Delacroix et Bonington; et un autre jour, de cette palette reposée et tranquillisée, s'envole cette merveille des merveilles : le Boucher Turc.

A Decamps le village, la ferme, la cour et la basse-cour, le fumier, la masure et la loque, l'écurie, l'auge, la bauge et le chenil!

A Decamps la chasse, la perdrix au blé, le canard au marais, la quête et l'arrêt! A Decamps le chien! chiens de plaine, chiens de bois, et les bassets tors!

A Decamps, le singe, la comédie simiesque! et macaques et guenons, une ménagerie de grimaces.

A Decamps, le choc des peuples et des hordes! les harnachements sauvages, les catapultes grossières, les chars barbares, le carnage de la guerre en enfance; les cirques bornés par l'accumulation des montagnes, le sang qui brunit le terrain de cuivre et monte voiler le firmament de la pourpre de ses fumées! A Decamps, trois armées qui se broient, deux mondes qui se dévorent! A Decamps, la Panique poussant dans le ravin la défaite trépidante! A Decamps, les roulées d'hommes, de chevaux et de boeufs, emportant, dans le flot de leur terreur, le désespoir des femmes!

A Decamps, la Bible! les pierres énormes semées sur la terre pour le sommeil des Jacob ! A Decamps, les peupliers et les amandiers maigres des montagnes de Galaad, les citernes économes auprès desquelles s'aplatissent les chameaux ismaélites chargés d'aromates ! A Decamps, le troc des Joseph contre vingt pièces d'argent ! A Decamps les cavernes profondes où Israël fuyait Madian; les roches d'Elam, où le douzième juge reposait sa force ! A Decamps, les travaux du Nazaréen, la mâchoire du poulain d'ânesse, les mille hommes tués de Lechi, et Dalila, et le temple du Dieu-Dragon qui croule !

A Decamps, les mers bleuissantes ourlées de lumière; les campagnes embrasées, craquantes et dartreuses ! A Decamps, le paradis torride, fleuri, emperlé, éblouissant, l'Éden incendié ! A Decamps, l'Orient !

A Decamps, le soleil !

1) Article publié dans le Temps Illustrateur Universel, numéro du 2 septembre 1860.- C'est la répétition du Decamps de notre brochurette intitulée La Peinture à l’exposition de 1855, mais la brochurette n'avait été tirée qu'à 41 exemplaires.

Les deux Girafes

« Quel est l’officier de bureau arabe, le rond-de-cuir désœuvré et romantique, qui, au temps de la Conquête, inventa ces noms extraordinaires ? Il mériterait de donner le sien à quelque boulevard de l’Alger moderne.

Rue de la Mer rouge, rue des Pyramides, rue de la Girafe, rue du Palmier, rue de la Grenade !... C’est l’Afrique du « Tour du monde » et des livres d’images – oasis, caravanes, chameaux et chameliers, explorateurs et tueurs de lions. »

Louis Bertrand, Nuits d’Alger, 1930.

C’est une large cave sous de grands arceaux.

Des bancs de bois et des niches dans les murs. Au milieu il y a une table et sur cette table deux bocaux de poissons rouges. De grandes veilleuses dont la lumière s’endort par moments, puis s’éveille en sursaut, éclairent étrangement et font de larges ombres. Sur les bancs, des Arabes assis, dans les niches, des Arabes assis, dans les niches, des Arabes accroupis, fument dans l’immobilité et le silence.

Un petit Maure va d’une pipe à l’autre avec son réchaud.

Sur un lit d’un mauvais matelas, trois hommes chantent et reprennent continuellement un air nasillard, qu’un derbouka, sempiternellement frappé, accompagne.

Des spirales montent des pipes, les chanteurs nasillent, et les Arabes sans mouvement dorment en leurs pensées.

Vous reconnaissez ? C’est le Café de la Girafe à Alger.

+++

Passé Saint-Cloud, on trouve, en remontant la Seine vers Paris, un cabaret propret et endimanché. Il attend les voyageurs au bord de la rivière, sa porte grande ouverte. Tous les printemps on le rebadigeonne à neuf. Et printemps comme été, ce sont des bruits de verres. Le coteau de Sèvres avec ses villas aux fumées bleues s’élève derrière lui. Le Bas-Meudon, les îles aux joyeuses saulées, - toute cette idylle qui trempe ses pays dans l’eau, - est à ses pieds, à deux minutes.

Du cabaret aux saules, des saules au cabaret, c’est un va-et-vient de jeunes hommes et de jeunes femmes : une chaîne de joyeux deux à deux. Ils montent, ils descendent la berge, du matin au soir, et lui est là, souriant et hospitalier, hélant les canotiers de la basse Seine. Il y a des régates près du pont là-bas. Entrez et entrons ! A la santé de la Marie Michon ! – Les échos y disent des chansons, les murs y chantent des gaietés. – Voyez les rangées de tables aux nappes blanches, aux verres provocateurs, aux menus cartonnés, s’il vous plaît, à cheval sur deux tables. La mère, une matelote et du vin blanc ! Les jolies parties d’amour, les jolis ménages tout autour des tables ! La nuit y disent des chansons, les murs y chantent des gaietés !

Vous ne reconnaissez pas ? C’est le Cabaret de la Girafe à Sèvres.

l’Eclair, numéros des 13 et 20 mars 1852.

Regards d’écrivains sur le Café des Platanes

Dans Une Année dans le Sahel, Eugène Fromentin évoque en quelques phrases ce café qui semble avoir été très fréquenté par les touristes au moment de son séjour en Algérie.

« Un peu plus loin que le cimetière, en suivant la route, on trouve un endroit très vanté, très souvent reproduit, dont tu dois connaître déjà dix tableaux au moins, ce qui me dispensera, j'espère, de faire aussi le mien : je veux parler du café des Platanes. Le lieu assurément est fort joli. Le café, construit en dôme, avec ses galeries basses, ses arceaux d'un bon style et ses piliers écrasés, s'abrite au pied d'immenses platanes d'un port, d'une venue, d'une hauteur et d'une ampleur magnifiques. Au-delà, et tenant au café, se prolonge, par une courbe fort originale, une fontaine arabe, c'est-à-dire un long mur dentelé vers le haut, rayé de briques, avec une auge et des robinets primitifs dont on entend constamment le murmure, le tout très écaillé par le temps, un peu délabré, brûlé de soleil, verdi par l'humidité, en somme un agréable échantillon de couleur qui fait penser à Decamps. Une longue série de degrés bas et larges, dallés de briques posées de champ et sertis de pierres émoussées, mènent par une pente douce de la route à l'abreuvoir. On y voit des troupeaux d'ânes trottinant d'un pied sonore, ou des convois de chameaux qui y montent avec lenteur et viennent plonger vers l'eau leurs longs cous hérissés, avec un geste qui peut, suivant qu'on le saisit bien ou mal, devenir ou très difforme ou très beau.

En face s'ouvre, par une grille française flanquée de pilastres et précédée de tristes acacias, la grande allée pleine de roses encore fleuries du Jardin d'essai. J'y vais quelquefois, mais je n'en parlerai pas, n'étant pas botaniste et n'étudiant au surplus que les choses arabes. »

Dans Le Véloce, Alexandre Dumas avait rapidement esquissé cet endroit, en invoquant lui aussi le peintre Decamps.

« La première chose qui nous arrêta court fut un charmant café à la porte duquel un Arabe se tenait debout, causant avec un autre Arabe assis et fumant: le tableau était tout compose, Giraud prit son album et copia ce Decamps au naturel. Pendant ce temps nous prenons une tasse de café dans l'intérieur de la maison. »

Alexandre Dumas, Le Véloce

Gérard de Nerval dans son Voyage en Orient s’était référé au même peintre, qui était dans les années 1840 le peintre orientaliste par excellence, quand il lui avait fallu parler d’un café au bord du Nil aperçu dans la lumière du soleil couchant. Nerval est l’un des premiers écrivains à introduire la peinture de Decamps dans le système citationnel de la littérature de voyage du 19ème siècle consacrée à l’Orient.

« Je retins la barque pour me ramener le soir, c'est l'usage; les rameurs entrèrent au café, et entrant dans le village, je crus voir un tableau de Decamps. Le soleil découpait partout des losanges lumineux sur les boutiques peintes et sur les murs passés au blanc de chaux; le vert glauque de la végétation reposait çà et là les yeux fatigués de lumière. »

Gérard de Nerval, Voyage en Orient

Deux pages du Journal 1851-1896

Le Journal des Goncourt contient un certain nombre d’évocations rappelant leur voyage à Alger. J’ai retenu deux dates, espacées par 35 années, où le Je qui parle, duel et alerte pour celui de la fin février 1854, singulier et amer pour celui du 2 juillet 89, passe du souvenir béni de la période algérienne au constat cru – cruel ? – d’un présent fin de siècle examiné par l’œil d’un vieillard désabusé.

Deux dates, deux mondes, deux perceptions contraires.

En février 54, c’est Jules qui écrit, l’âme des Goncourt est encore sous l’emprise du charme de la nouveauté orientale. A Paris, où les deux frères sont installés, ils recherchent à travers les rues de la capitale tout signe qui déclenchera la magique nostalgie.

En juillet 89, Edmond, usé, est confronté lors de sa visite à l’Exposition Universelle, au réel obscène de la rue du Caire, la « rue du Rut ». La poésie, en allée avec la jeunesse, il ne reste plus que cette chair exotique, mâle ou femelle, importée pour le plaisir des Parisiens. Cette page, ce jour là, est d’une tristesse maladive.

A son corps défendant, l’image du passé envahit la pensée d’Edmond qui ne le reconnaît plus. C’est un autre homme, séparé de sa jeunesse et comme en colère contre elle, qui le relate et qui, ce faisant, tente de le nier.

Ces deux moments, extraits de la masse considérable de notations du Journal, nous montrent le lent effacement, cette mise à distance silencieuse, dans une mémoire devenue solitaire, des « jours anciens » où le bonheur se vivait légèrement. Parce que partagé avec son frère défunt.

Dans le désert qu’il s’est construit, Edmond, vieux, ne veut plus se souvenir.

M.M

Journal

Fin février 1854

Je ne passe jamais à Paris devant un magasin de produits algériens sans me sentir revenir au mois le plus heureux de ma vie, à mes jours d'Alger. Quelle caressante lumière ! Quelle respiration de sérénité dans le ciel ! Comme ce cli­mat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais quel savoureux bonheur ! La volupté d’être vous pénètre et vous remplit, et la vie devient comme une poétique jouissance de vivre.

Rien de l'Occident ne m'a donné cela; il n’y a que là-bas, où j'ai bu cet air de paradis, ce philtre d'oubli magique, ce Léthé de la patrie parisienne qui coule si doucement de toutes choses ! ... Et, marchant devant moi, je revois derrière la rue sale de Paris, où je vais et que je ne vois plus, quelque ruelle écaillée de chaux vive, avec son escalier rompu et déchaussé, avec le serpent noir d'un tronc de figuier, ram­pant tordu au-dessus d'une terrasse... Et, assis dans un café, je revois la cave blanchie, les arceaux, la table, où tournent lentement les poissons rouges dans la lueur du bocal, les deux grandes veilleuses endormies avec leurs sursauts de lumières, qui sillonnent dans les fonds, une seconde, d'impassibles immobilités d'Arabes. J'entends le bercement nasillard de la musique, je regarde les plis des burnous; len­tement le Bois en paix de l'Orient me descend de la petite tasse jusqu'à l'âme; j'écoute le plus doux des silences dans ma pensée et comme un vague chantonnement de mes rêves au loin - et il me semble que mon cigare fait les ronds de fumée de ma pipe sous le plafond du Café de la Girafe.

Mardi 2 juillet 1889

Et nous voilà dans la rue du Caire, où le soir converge toute la curiosité libertine de Paris, dans cette rue du Caire aux âniers obscènes, aux grands Africains, dans des atti­tudes lascives, promenant des regards de fouteurs sur les femmes qui passent, à cette population en chaleur qui vous rappelle des chats pissant sur de la braise - la rue du Caire, une rue qu'on pourrait appeler la rue du Rut.

Et c'est la danse du ventre, une danse qui pour moi serait intéressante dansée par une femme nue et qui me rendrait compte du déménagement des organes de la femme, du changement de quartier de son ventre. Ici, une remarque que me suggèrent mes coucheries avec des femmes mau­resques, en Afrique. C'est peu explicable, cette danse, avec ce déchaînement furibond du ventre et du cul, chez des femmes qui, dans le coït, ont le remuement le moins pro­noncé, un mouvement presque imperceptible de roulis et qui, si vous leur demandez d'assaisonner ce roulis du tan­gage de nos femmes européennes, vous répondent que vous leur demandez de faire l'amour comme des chiens.

Et nous finissons la soirée dans les cafés de la rue, buvant de l'eau-de-vie de datte, très amusés par notre jolie interprète Mme Dayot, qui parle l'arabe comme une fille d'Arabe, qu'elle est, et cause avec les cafetiers et nous les fait se déployer dans tout leur exotisme.


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