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Balzac : Gobseck, 1830

Par Mmediene

Gobseck, 1830

Ce que montre Balzac c’est l’homme, tout l’homme. L’homme enfermé dans ses excès et dans ses passions.

Les sujets abordés par le roman balzacien choquent par leur aspect vulgaire « le bon goût » d’une bourgeoisie en mal de légitimité sociale. Il parle aussi bien du peuple, que du travail, de l’argent ou du plaisir. « Tout se paie » avertit lucidement Gobseck. Pour ce corsaire parisien, l’argent doit être, à l’inverse d’un Grandet qui l’immobilise, « en perpétuelle activité » au service des désirs de celui qui le possède. Le roman balzacien parle également du luxe lourd, cher et clinquant, des objets quotidiens, du corps, de la maladie, de la sexualité, de l’adultère, de la vie de tous les jours, de la nourriture, des paysages français, des magasins, des vêtements, de la famille, des loisirs. Et de Paris, la ville qui résume toutes les autres, la ville lumière, la ville enfer fascinante comme le péché.
Balzac est le représentant indépassable de cette littérature. L’ère moderne engendre de nouveaux modèles de réussite, de nouvelles valeurs. C’est la vie sociale qui change le caractère des hommes écrit-il en sociologue pertinent. Jeunes, ils sont naïfs, purs, bons. Adultes ils deviennent cyniques et égoïstes. La majeure partie de ses romans illustrent ce constat.
Au temps de Balzac un écu valait 3 francs. L’argent et les fêtes données pour le célébrer corrompaient les derniers cercles où s’était réfugié l’esprit de caste de l’aristocratie.
Gobseck illustre bien cette lecture de son œuvre. Un personnages en est les héros, un personnage habité par le désir de la possession matérielle, hantés par le besoin, qu’on croirait vital, de l’accumulation de la richesse, de l’or. Mais un personnage moins monolithique qu’il ne paraît.
L’argent est représenté par les banquiers et les spéculateurs (Nucingen, Rastignac), les usuriers (Gobseck, Gigonnet), les industriels et les commerçants (Crevel, Birroteau).

Gobseck ou Les Dangers de l’inconduite (Scènes de la vie privée).
Publié en 1830 avec d’importants rajouts en 1835. Gobseck est une des cellules mères de La Comédie Humaine. C'est une longue nouvelle dont le héros est un usurier. Elle est racontée par Derville, un des avoués les plus probes de La Comédie Humaine. Ce petit roman déroule des éléments factuels qui nous permettent de le situer dans le temps. Ainsi nous apprenons que Gobseck, le personnage principal, est né vers 1740. - il est majeur dit-il depuis 1761. Il meurt à 89 ans.
L’histoire commence donc vers 1816, c’est à dire au début de la première Restauration, celle de Louis XVIII.
Dans le Père Goriot, qui se déroule pendant l’hiver 1819/1820, la relation amoureuse de Mme de Restaud et Maxime de Trailles est à son zénith.
En 1818/1819, Derville a 25 ans. Il est en train d’entrer dans la vie active, ses études de droit terminées. C’est pendant cette période qu’il obtient une aide financière de Gobseck pour l’achat d’une étude de notaire.
A la mort de l’usurier Derville nous apprend qu’il le connaît depuis 16 ans.

L’intrigue qui décrit la psychologie d’un usurier aborde également les ravages de l’adultère d’une manière très crue (épisode de la fouille de la chambre mortuaire). Le récit est fait, rappelons le, par un notaire. Ce dernier le raconte un soir après une heure du matin à son hôtesse, Madame de Granlieu, une influente vicomtesse qui habite « le noble faubourg », le Faubourg Saint Germain où réside la noblesse de souche. Mme de Granlieu est riche et son nom est  ancien. L’histoire de Gobseck est dite là, c’est à dire au sommet de la pyramide aristocratique parisienne. Derville, qui fut l’un des protagonistes du drame, peut donc informer son hôtesse en toute connaissance.
Il faut savoir, et Balzac nous le rappelle dès le début de la nouvelle, que Derville avait obtenu, en tant qu’avocat, la restitution des biens de cette illustre famille que la révolution de 1789 et le Premier Empire avaient confisqués.
Homme probe, savant, travailleur, modeste, l’avoué Derville n’a jamais profité de ses succès dans les procès qu’il a intenté pour se faire valoir dans le grand monde. C’est ce qui a plu à Madame de Granlieu et explique l’estime dans laquelle elle tenait Derville. Pour Balzac, Derville n’avait « pas une âme d’avoué » : c’est à dire qu’en réalité il en avait une. De celles que l’on admire.
Derville cependant sentait bien que si la mère l’affectionnait, la fille, le jeune Camille de Granlieu amoureuse d’Ernest de Restaud, montrait à son endroit « plus d’égards que d’amitié et plus de politesses que se sentiments. »
Dès les premières pages, Balzac nous brosse un portrait de Gobseck, personnage autour duquel se déroule l’histoire, qui résume toute sa psychologie.
Jean Esther van Gobseck  après avoir déversé le trop plein de sa jeunesse dans des aventures extrêmes devient dans son âge mûr partisan de l’économie vitale pour durer. Bouger le moins possible c’est vivre le plus longtemps possible. Il donne l’exemple de Fontenelle qui a, dit-on, vécu de la sorte jusqu’à cent ans.
Du lever au coucher du soleil ses actions sont régulières, programmées pour éviter toute dépense inutile. Derville est frappé par le fait qu’il n’élève jamais la voix. Il s’arrête de parler dès qu’un bruit vient perturber sa parole.
Il habite rue des Grès, aujourd’hui rue Cujas, entre la rue Saint Jacques et le Boulevard Saint Michel, un quartier à l’époque socialement déclassé
La maison qu’il occupe et lui se ressemblent, est-il noté. Ils ont le même air : sobre, sombre et propre. On aurait dit, écrit Balzac, l’huître et son rocher.
L’appartement où il vit est humide. En y entrant toute gaîté s’effaçait, mais pas seulement à cause de la tristesse du lieu.
Gobseck a une face lunaire, des cheveux gris cendrés, toujours bien peignés, un visage de bronze, des yeux jaunes « comme ceux d’une fouine », sans cils, et craignant la lumière à cause de cela, des lèvres minces comme ceux des « vieillards peints par Rembrandt. » Fils naturel d’une juive de Hollande, il est l’un des rares parents de la « la Belle Hollandaise » - assassinée dans un hôtel borgne de Paris. Gobseck confie à Derville en souriant pour expliquer l’absence du père que les femmes ne se mariaient pas dans sa famille.
Il parait sans âge à Derville. Et de sexe neutre, ajoute-t-il, comme tous les usuriers.
Si l’humanité est une religion sociale, il faut considérer Gobseck comme athée. Il professe des idées simples sur la relativité de la vérité. Il part du constat que ce que l’Europe admire, l’Asie le punit. Et que ce qui est un vice à Paris est une nécessité quand on passe les Açores.
Rien n’est fixe ici bas, dit-il à Derville, il n’existe que des conventions qui se modifient selon les climats. L’instinct de notre conservation qu’on appelle dans les sociétés modernes l’intérêt personnel.
« Vous croyez à tout. Moi je ne crois en rien » dit-il en exposant le relativisme des croyances humaines. Parlant à Derville, il se désolidarise du monde parisien par l’emploi du possessif « vos » sociétés, etc. Il décrit « la vie parisienne » en quelques mots en évoquant ceux « qui s’habillent pour les autres, qui mangent pour les autres et qui se glorifient d’un cheval ou d’une voiture que leurs voisins n’auront que trois jours après eux. » Paris où les comtesses signent des billets à valeur de 1000 francs pour plaire à un jeune homme. Cette comtesse se donnerait plutôt que de ne pas payer, à cause du scandale que cela produirait dans sa famille.
Il distingue différents types de Parisiens :
- les fous qui jouent aux cartes pour gagner
- les sots qui se demandent si Mme Untelle s’est couchée seule sur son canapé ou en compagnie
- les dupes qui se croient utiles à leurs semblables
-les niais qui croient avoir de l’esprit en répétant les bons mots des autres,

Il rejoint les idées de Vautrin dans son discours à Rastignac dans Le Père Goriot. « Tout se résume à l’or. Je possède le monde sans fatigue» affirme-t-il.
Mais pour ses affaires, chaque jour, il courait dans Paris d’une « jambe sèche comme celle d’un cerf » selon le programme qu’il s’était tracé.

Deux procédures de recouvrement de lettres de change sont décrites au moment où commence le récit. Gobseck a deux billets de 1000 francs à se faire rembourser. L’un d’une comtesse, l’autre d’une ouvrière.

La comtesse de Restaud
La comtesse de Restaud

La comtesse, Mme de Restaud, loge rue du Helder. L’ouvrière, Fanny Malvaut, rue Montmartre. Gobseck se demande malicieusement l’attitude qu’elles allaient adopter à son endroit.
Il commence ses visites, au petit matin, par la Chaussée d’Antin où habitent les Restaud. Le faubourg Saint Germain a essaime là, pour des raisons le plus souvent économiques. Cette partie de la capitale est moins cotée que le  haut Faubourg. On peut voir dans cette situation une sorte de déclassement, car s’installent dans ce quartier des salons de jeux et des clubs attirant une population frelatée
Introduit dans l’hôtel, le domestique prévient Gobseck que la comtesse dort encore. Qu’elle est rentée à trois heures du matin d’un bal. Elle sera visible à midi. Gobseck n’insiste pas. Il se retire tout en signant son passage sur le tapis de l’entrée.
Il continue son programme en se rendant chez Fanny Malvaux. L’adresse de la jeune fille, lorsqu’il arrive devant chez elle, correspond à une maison de peu d’apparence. Après avoir franchi la porte cochère il traverse une cour où ne pénètre jamais le soleil. Une loge noire où se tenait le portier complète le tableau, une loge au « vitrage gras, brun, lézardé. ». Fanny est absente mais elle a laissé l’argent.
Gobseck préfère attendre sur le boulevard en regardant les gravures étalées devant la boutique des libraires.

Satisfaction

A midi, il est de retour chez la Comtesse. Il est reçu dans sa chambre. Anastasie est là presque nue, « magnifique et fragile » malgré « la vie et la force » qui se dégagent d’elle. Gobseck enregistre de son œil expert les craquelures visibles qui annoncent le futur désastre. Ayant dans sa vie « brocanté des tableaux» la beauté de la scène lui rappelle Michel Ange. La comtesse  superbe dans ses traits et ses formes ne présentait rien de mesquin au milieu des diamants, des escarpins, des bas, des jarretelles, de la robe légère ôtée sans doute légèrement éparpillés autour du lit défait, encore tiède du corps qui venait juste d’en sortir. La sensualité presque animale de cette femme faite pour l’amour trouble le vieil homme. Derville dira la même chose plus tard lorsqu’il se rendra chez elle pendant l’agonie du comte. A voir cette femme au sortir d’une nuit qu’il ne peut imaginer qu’amoureuse, Gobseck veut se souvenir, prêt à donner ce billet de 1000 francs qu’il est justement venu chercher.
Il est sur le point de céder à l’attraction magnétique qu’exercent les beaux corps « qui dorment sur la soie et sous la soie ».
Mais la nature profonde de Gobseck remonte à la surface et, devant les tentatives de séduction de la comtesse, redevient le froid usurier et la menace de poursuites. Effrayée (elle a « la chair de poule »), elle lui tend un diamant pour prix de la lettre de change. En sortant, Gobseck croise Maxime de Trailles, l’amant indélicat, et destructeur, qui vient retrouver sa maîtresse.
Gobseck retourne chez Fanny. Il monte un escalier raide jusqu’au 5ème étage. Il entre dans un appartement de deux pièces, très propre. Fanny le reçoit ; c’est une jeune fille parisienne, vêtue simplement, sans prétention, avec une tête élégante, bien  coiffée avec des yeux bleus. Un jour tamisé par de jolis rideaux éclaire ce coquet logis.

Elle s’excuse de son absence le matin et l’explique par le fait que travaillant la nuit, il ne lui reste qu’un petit moment le matin pour aller se baigner. Gobseck comprend que cette jeune fille « est condamnée au travail par le malheur. » Les quelques points de rousseur qui criblent la peau de son visage attestent de son origine paysanne. Chez elle Gobseck découvre la Vertu, la Sincérité et la Candeur. Il est touché et est sur le point de l’aider. Mais il se raisonne et renonce pour rester fidèle à sa stricte ligne de conduite. Selon lui « la bienfaisance qui ne nuit pas au bienfaiteur, tue l’obligé »
Il compare la pure et innocente Fanny à la comtesse « qui était tombée dans la lettre de change » et bientôt dans « l’abîme du vice. »
Derville après avoir entendu les confidences de Gobseck rentre chez lui, s’endort et rêve non de l’honnête Fanny mais de l’ardente comtesse.
L’existence pour Gobseck c’est cela : « des plaies hideuses, des chagrins mortels, des scènes d’amour, des misères que les eaux de la seine attendent, des joies de jeune homme qui
mènent à l’échafaud, des rires de désespoir et des fêtes somptueuses. »
Gobseck peut, dit-il, grâce à son or peser sur les ministres. Il a donc le Pouvoir. Il peut avoir de la même façon les plus belle femmes. Il a donc aussi le Plaisir. Il détient par conséquent tout ce que recherche et fait agir le monde. Chez lui, dans sa chambre nue et froide, tous les grands noms, hommes ou femmes, se mettent à genoux devant lui pour obtenir ce qu’ils ont perdu : l’argent et l’honneur.
Ils sont une dizaine à Paris à les posséder, « rois silencieux et inconnus. »
Toutes les semaines ils se rencontrent dans un café, Le Thémis, près du Pont Neuf. Ils sont au courant des pires secrets de Paris.
Gobseck et ses amis usuriers détiennent dans leur Livre noir le secret de toutes les familles de la capitale. Les membres de cette société très fermée et particulièrement informée s’intéressent, chacun en ce qui le concerne, à un secteur de la vie parisienne. Gobseck « a l’œil sur les fils de famille, les artistes, les gens du monde, et sur les joueurs, la partie la plus émouvante de Paris. » Il ajoute que ses informations, il les obtient de ses « clients » eux-mêmes car « les passions trompées, les vanités froissées sont bavardes. Les vices, les désappointements, les vengeances sont les meilleurs agents de police. »

Nous retrouvons, dans ces textes, le thème des sociétés secrètes (Les Treize, le Cénacle, Vautrin) que Balzac a utilisé dans la Comédie Humaine. Mais aussi celui de l’homme à femmes, du Don Juan incarné ici par Maxime de Trailles « type de la chevalerie errante de nos salons, de nos boudoirs, de nos boulevards, espèce amphibie qui tient autant de l’homme que de la femme, bon à tout et propre à rien » dont les femmes raffolent et qu’il ruine en les manoeuvrant par la vanité, la jalousie, le plaisir.
Pour Derville Gobseck est le « capitaliste » par excellence. Il est capable de tirer 50%, parfois 100 ou 200, et même 500% de ses fonds. A ce titre, voulant s’établir à son compte, il se résout à lui emprunter la somme nécessaire à l’achat d’une étude. Après discussion, Gobseck accepte et ils décident de continuer à se voir. Un programme est établi : ils dîneront tous les mercredis et samedis, à 5 heures – après la fermeture de la bourse. Gobseck lui promet de l’aider dans sa recherche de la clientèle et compte lui faire des révélations sur les hommes et surtout les femmes pour mieux apprendre à les connaître. L’une des conclusions à laquelle son expérience de l’âme humaine lui a permis d’arriver c’est qu’un homme qui a dépassé la trentaine ne peut plus être ni probe, ni talentueux.

Un an après le début de cette histoire Derville, qui a réussi, rencontre dans un dîner de garçons « la fleur du dandysme de cette époque » : Maxime de Trailles. Ce jeune homme au physique avantageux s’y connaît «  en chapeaux, en chevaux, en tableaux » et est passé maître dans l’art de feindre une passion sans rien ressentir. C’est le type parfait d’hommes dont les femmes raffolent. Ne voulant pas être taxé de « béguelisme », Derville décide de raconter à la vicomtesse, à sa fille Camille et à son frère ce dîner qui débute dans la plus grande des corrections et s’achève dans le désordre le plus total. Cette scène sera reprise et développée dans La Peau de Chagrin dans un chapitre intitulé Une Orgie.
Lors de ce dîner très arrosé, Maxime réussit, en utilisant « la langue dorée » des séducteurs, à se faire conduire chez Gobseck par Derville. A la porte de l’usurier le dandy, le front en sueur, « verdit, blêmit, rougit ». Gobseck, imperturbable, l’attend. Il ressemblait alors, dit le notaire, à la statue de Voltaire placée devant le théâtre-Français. Une affaire de billet à honorer le jour même doit se régler. La comtesse de Restaud, elle-même, arrive et donne, bien en de ça de leurs valeurs, ses diamants en paiement de cette dette. Derville voit pour le première fois cette femme admirablement belle. Il se souvient de la description de son lever que lui avait faite Gobseck. Quatre années plus tard, elle est aussi belle qu’il l’avait imaginée, malgré l’angoisse dans laquelle elle semble désormais vivre. Derville comprend qu’elle est tenue par son amant « par tous les ressorts possibles » et que ce dernier lui a « vendu bien cher de criminels plaisirs. »
Derville la voit hors de son espace habituel dans ce quartier populaire indigne d’une telle personne. Et il voit chez un usurier à casquette qui se moque de la bienséance due à son rang et l’humilie en lui parlant de la Cour où elle ne peut plus aller. Derville est témoin de la réalité cachée du monde : une grande femme au nom aristocratique et un dandy à la mode quémandant de l’argent à un Gobseck. Maxime pourtant, en quittant les lieux à la suite de la comtesse, va se ressaisir et menace Gobseck qui lui répond, méprisant : « pour jouer son sang, il faut en avoir, mon petit, et tu n’as que de la boue dans les veines. » Ces jeunes gens, « ces viveurs » paresseux, sont gâtés, dit-il, par « les restaurants qui proposent trop de coulis, de sauces, de vins qui empoisonneraient le diable. »
C’est ce moment que choisit le mari pour faire son entrée chez Gobseck. Il a dû suivre sa femme et attendre qu’elle sorte avec son amant pour se présenter au « capitaliste ».
Le comte de Restaud ressemble au duc de Richelieu. Son allure et son aspect le désignent comme faisant partie de la caste restreinte des vrais aristocrates. Il est immédiatement reconnaissable.
Il vient récupérer les bijoux laissés par sa femme car, juridiquement, Mme de Restaud étant « en puissance de mari » ne peut rien entreprendre sans son accord. Un problème d’équité et de justice se pose alors à Derville qui a assisté à la scène depuis son début (c’est lui qui a emmené Maxime chez Gobseck).
M. de Restaud ne peut rien faire, il est trop tard et un procès serait long, onéreux, incertain et désastreux pour son nom. Derville voit en lui un sot « comme un homme passionné » et Gobseck voit en lui un sot « comme un honnête homme. »

La fouille

Derville devine dans ce drame qui se joue devant ses yeux « les terribles mystères de la vie d’une femme à la mode. » Gobseck décide de venir en aide au Comte en  sauvant ce qui lui reste de biens – il lui en reste encore beaucoup - afin de préserver l’héritage de ses trois enfants.
Gobseck, en vrai capitaliste, considère que « l’argent est une marchandise que l’on peut vendre cher ou bon marché. » Il met ses talents d’homme d’affaires au service du comte parce que, dit-il, « il n’a pas essayé de me tromper. »
Ce tableau serait incomplet si je ne rappelais le tic langagier de Gobseck : « Vrai – Possible – Juste » (Cf. Grandet et Nucingen et même Derville avec son juron préféré : Sardanapale !) et les prémices de la folie qui le guette – la description de Gobseck contemplant les diamants de Mme de Restaud offre le spectacle d’un vieillard/enfant envoûté (voluptueusement ?) par le scintillement des pierres précieuses au point qu’il ne s’aperçoit pas, oubliant la réalité, qu’il parle seul.
L’isolement dans lequel Gobseck se place annonce la fin de cet homme voué à une idée fixe - sa passion exclusive de l’or (deux exceptions sont tout de même à noter : son amitié  pour Derville et sa compassion à l’égard du comte de Restaud). Le délire qui s’empare de lui, alors qu’il est devenu jaune comme un citron (en rappel de madame Grandet « jaune comme un
coing ») , sonne l’heure où « il doit rendre ses derniers comptes. »
Gobseck meurt au milieu des marchandises avariées qu’il n’a pas voulu vendre mais non sans avoir légué sa fortune à Esther (la Torpille d’Illusions perdues) qui se suicidera sans savoir qu’elle se suicide millionnaire (Splendeurs et Misères des courtisanes). Derville explique à Mme de Granlieu la dualité de Gobseck, avare et philosophe, petit et grand. « Il a peut être été trafiquant de diamants ou d’hommes, de femmes ou de secrets d’état », plaide-t-il ,mais il a toujours été fiable.

Devant  de telles horreurs Derville semble se souvenir qu’une toute jeune fille, Camille de Granlieu, l’écoute aussi. Il incrimine alors les journaux qui publient tous les jours de cruelles et sordides histoires, semblables à celle qu’il vient de raconter. La vicomtesse le rassure en s’étonnant que Derville puisse penser une telle chose. « Camille ne lit pas les journaux » lui lance-t-elle rejoignant l’animosité de Balzac à l’égard de la presse.
Toujours est-il que de ce drame, une morale doit être tirée pour Camille. C’est Derville qui se charge de la lui formuler sous forme d’une mise en garde. Il lui recommande de se méfier des belles paroles chuchotées par les séducteurs de profession qui savent flatter la vanité endormie des jeunes filles. Un compliment, une belle tournure, un œil ou une voix de velours et le tour est joué. On devient une autre Anastasie de Restaud.
Il reprend à son compte une parole de Gobseck : « la vie est un travail, un métier qu’il faut se donner la peine d’apprendre. »

En conclusion : Derville revoit la comtesse rue du Helder. Elle s’est fanée, corps et visage, mais elle reste digne sous son masque de femme du monde. Le notaire veut voir le comte qui est sur le point de mourir. Il fait cette demande dans l’intérêt des enfants. Anastasie, se sentant intuitivement en danger,  s’y oppose poliment mais fermement.
Il est fasciné par Anastasie et reconnaît que la nature l’avait beaucoup aidée. Devant l’urgence de la situation la comtesse se faisait pour lui tour à tour c »caressante, fière, souple, confiante et tente même « d’allumer » sa curiosité, « d’éveiller l’amour » dans son cœur pour le dominer. Elle échoue et immédiatement se met à le haïr.
Le comte, malade, interdit sa chambre à sa femme et aux deux enfants qui ne sont pas de lui. Elle se met à l’assiéger, lui mourant dans l’obscurité de sa chambre, elle dans le salon qu’elle ne quitte plus, guettant et épiant, à l’affût de la moindre parole de son mari qui lui indiquerait l’endroit où il a caché son testament. Elle va jusqu’à dresser son lit à la porte de sa chambre.
Elle s’est acquis l’amour de ses enfants, la fidélité de ses domestiques et le respect de quelques bigotes ignorantes, surprises par tant d’abnégation conjugale et d’amour maternel. Ceux qui connaissaient son histoire disaient qu’elle rachetait ses fautes.
Indifférente à ce qui se disait d’elle, la comtesse n’attendait que la mort et la fortune de son mari. Cette détermination était guidée par l’amour pour ses enfants, réel celui-là tout en regrettant ses passions passées, aspirant peu-être à une sorte de paix vertueuse.

Gobseck sait que l’or est nécessaire à la vie du grand monde et il sait comment l’obtenir. La confession qu’il fait au notaire Derville relate les différentes étapes par lesquelles il est passé pour devenir ce roi de l’usure, ce prince de Paris, craint et respecté par le grand monde. Cet homme qui s’était fait or était appelé par ses victimes « Papa Gobseck ». Cet homme sans femme ne croit en rien (comme Grandet) et se veut philosophe, mais « philosophe cynique ». Son seul dieu, « cette chose » comme il dit, c’est l’or. Car « l’or contient tout en germe et donne tout en réalité ». Et cet or qu’il détient fait de Gobseck le dieu des parisiens vaniteux et futiles, préoccupés de leur seul plaisir. Des comtesses, des ducs, des marquises viennent le voir, et s’humilient devant lui pour de l’argent. Et lui, indifférent et froid « comme le marbre », dit : « je suis là, inébranlable, comme un vengeur. J’apparais comme un remords. »
Lorsque Gobseck se déplace dans les riches demeures pour recevoir l’argent qu’on lui doit, il signe son passage en laissant sur les tapis la trace de ses souliers crottés pour faire comprendre aux riches qu’il est le maître. « Paie ton luxe, paie ton nom, paie ton bonheur, paie le monopole dont tu jouis. » Parfois, pourtant, il s’émeut quand il lui faut « pénétrer dans les plus secrets replis du cœur humain, épouser la vie des autres, et de les voir à nu. Des spectacles toujours variés : des plaies hideuses, des chagrins mortels, des scènes d’amour, des joies de jeune homme qui mènent à l’échafaud, des rires de désespoir. »
Gobseck sait son pouvoir, il détient le moteur qui fait agir l’humanité : il possède l’or. « La vie n’est-elle pas une machine à laquelle l’argent imprime le mouvement. »
Cet or qu’il entasse, qu’il cache comme tout avare qui a besoin de connaître à tout moment le montant de sa fortune, une fortune à portée de ses mains, parce qu’il lui faut la regarder, la caresser, s’en repaître comme s’il s’agissait d’une maîtresse qu’on soustrairait de la vue d’intrus ou de voleurs d’amour (La Fille aux yeux d’or).

Gobseck, œuvre capitale où la philosophie de l’or est exposée. Gobseck est-il un autoportrait de Balzac dans le don de voyance qui s’y trouve décrit ? Ainsi que dans la peinture des ambitions démesurées et dans la vocation de justicier dont Gobseck croit qu’il est animé.
Gobseck est « un corsaire social » (il fut mousse sur un navire). De ses voyages et de sa vie, il tire la conclusion que l’or est une quintessence qui enferme une force incommensurable.
Il peut donner le pouvoir et le plaisir. Grâce à cette découverte, il décide de se faire usurier : il voit défiler devant lui tous les demandeurs de Paris qui vivent au dessus de leurs moyens - ce qui lui permet d’exercer sa faculté de pénétrer dans la conscience des gens : « Mon regard est comme celui de Dieu, je vois dans les cœurs. »
Il peut ainsi deviner les motivations des personnages à qui il a affaire. Ainsi de Fanny Malvaut qu’il aide parce qu’il sent qu’elle est bonne et sérieuse et qu’elle est victime de son statut d’ouvrière sans protection. Ce n’est pas une grisette, elle gagne sa vie honnêtement..
Ainsi de la comtesse de Restaud qu’il méprise et à qui il prédit qu’elle « roulera jusqu’au fond des abîmes du vice. »
Dans les pages ajoutées en 1835, Balzac nous montre Gobseck, à la fin de sa vie, revenu à l’avarice, soumis à une passion devenue illogique.
Comme dans la vie, les personnages balzaciens ont différentes générations psychologiques.
Mme de Restaud par amour coupable, abandonne ses enfants, son mari et son père, le fameux  père Goriot.
Gobseck est double : il en même temps figure divine et figure diabolique. Il professe une morale du refus et développe une théorie de la contemplation. Il faut s’arranger, conclut-il, « du désastre établi. »
Gobseck est l’homme qui sait parce qu’il a tout fait. Il observe aujourd’hui les mobiles cachés des hommes.
Son regard est celui de Dieu, c'est-à-dire celui de l’écrivain. Il voit dans les cœurs. Don de voir, don de faire, grâce à l’or – qu’il donne ou non selon son humeur, son plaisir, ses convictions ou le plus souvent, son intuition.
Il incarne la providence, souveraine et lucide, qui est mieux que le destin, le fatum aveugle. Parce qu’il a le vouloir et le pouvoir, il veut le savoir.
Gobseck est celui qui ressemble le plus à Balzac, le romancier.
Gobseck n’est pas seulement avare, il n’est pas simplement celui qui amasse, il est curieux du « comment ça marche », de l’intelligence, qui jamais ne se lasse de saisir et d’ordonner.
Il est agile, inventif, intraitable et formidablement efficace dans son besoin d’augmenter son trésor. Balzac dit qu’il transforme en or la boue qu’on lui apporte Gobseck est le premier roman balzacien : il est question de lettres de change, de revenus, de papiers timbrés : il présente une étonnante brutalité. L’histoire secrète des familles, nous dit l’auteur, c’est l’histoire des fortunes.
La confidente est remplacée par l’avoué ; le scélérat n’a ni poison ni dague, mais une belle tournure ; le protecteur est un homme d’affaires muni d’un fidéicommis.
On tue avec une signature. Anastasie de Restaud, une femme qui reste aux yeux du monde « une femme mal née », est présentée dans le roman comme « une mère qui mangeait des millions. » La boite de Pandore, c’est le code civil.

Balzac éprouve manifestement de la sympathie pour Gobseck, non comme impitoyable justicier mais en tant qu’artiste – comme Vautrin l’est dans d’autres épisodes de  La Comédie Humaine. Dans Le Père Goriot Vautrin clame son dégoût de l’hypocrisie du grand monde où seules les apparences sont nettes.
Du point de vue de l’intrigue, Gobseck nous éclaire sur certaines zones d’ombre du Père Goriot. On comprend par exemple pourquoi Anastasie de Restaud ne se rend pas au chevet de son père mourant : elle est en train de disputer à son mari l’héritage de ses enfants. Elle lutte pour sa survie et celle des deux enfants qui ne sont pas de son mari
Cette technique de la mise en scène d’une vie fragmentée, complexe, procure à l’œuvre de Balzac cette épaisseur peu égalée dans la littérature
L’abattement de Mme de Restaud quand elle comprend que Maxime de Trailles, son amant, ne peut pas lui apporter le bonheur.
Le comte de Restaud mourant offre au regard de ses derniers visiteurs une image fantastique. Il refuse qu’on s’occupe de lui et rejette tous les soins – ni toilette, ni fioles de médecine – et vit enfermé dans sa chambre dans un désordre sale et nauséabond. Balzac le décrit ainsi : « ses yeux, où la vie semblait s’être réfugiée, avait quelque chose d’horrible, que rehaussait encore la longueur extraordinaire de ses cheveux qu’il n’avait jamais voulu laisser couper, et qui descendaient en longues mèches plate le long de ses joues. Il ressemblait aux fanatiques habitants du désert. »


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