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Balzac: La Fille aux yeux d'or, 1834-1835 (2)

Par Mmediene
 Delacroix : La Femme au perroquet

La Fille aux yeux d’or (1834-1835) qui devait s’intituler La Femme aux yeux rouges, puis La Fille aux yeux rouges, compose avec Ferragus (1833) et La Duchesse de Langeais (1834) la trilogie de ce que Balzac a appelé l’Histoire des treize.

La Fille aux yeux d’or est dédié, tardivement, en 1841, au peintre Eugène Delacroix. Cette dédicace nous indique d’emblée l’une des intentions de Balzac, pas toujours signalée par les critiques. On a dit que Balzac voulait, par ce texte, rivaliser avec le peintre, qu’il voulait, par l’écriture, brosser un tableau où les fastes de l’Orient et ses passions mortelles aurait la même force, la même puissance, les mêmes effets que certaines scènes peintes par Delacroix.

La première visite de de Marsay à Paquita s’effectue la nuit. Une voiture l’attendait sur le trottoir à dix heures trente du soir. Elle l’emporte à travers Paris sans savoir où il allait. On le fait pénétrer dans un appartement sans lumière, humide et nauséabond et dont les pièces étaient presque vides. Cette atmosphère bizarre fait qu’Henry a le sentiment de pénétrer dans un roman d’Ann Radcliff.
Une très vieille femme, laide et silencieuse, se chauffe au feu de la cheminée. Tout semblait frigorifié dans ce lieu lugubre jusqu’au moment où il aperçoit la jeune fille qui l’attendait.
« Ce salon, cette vieille femme, ce foyer froid, tout eût glacé l’amour, si Paquita n’avait pas été là sur une causeuse dans un voluptueux peignoir, libre de jeter ses regards d’or et de flamme, libre de montrer son pied recourbé, libre de ses mouvements lumineux. »
Cette première rencontre, à l’image « du tremblement d’un certain regard », est intense, fragile et passionnément maladroite dans l’extrême désir qui les travaille.
Le salon s’en trouve transformé, tout illuminé du bonheur de Paquita, heureuse d’aimer, heureuse d’être aimée. « L’Espagnole profitait de ce moment de stupeur pour se laisser aller à l'extase de cette adoration infinie le cœur d’une femme quand elle aime véritablement et qu’elle se trouve en présence d’une idole vraiment espérée. Ses yeux étaient tout joie, tout bonheur, et il s’en échappait des étincelles. Elle était sous le charme, et s’enivrait sans crainte d’une félicité longtemps rêvée. »
Etonné par l’insolite présence de la vieille femme dans cette chambre d’amour, il demande qui elle est à Paquita. Elle lui répond : « C’est la seule femme à laquelle je puisse me fier, quoiqu’elle m’ait déjà vendue, dit Paquita tranquillement. Mon cher Adolphe, c’est ma mère, une esclave achetée en Géorgie pour sa rare beauté, mais dont il reste peu de chose aujourd'hui. Elle ne parle que sa langue maternelle. »
De Marsay tombe sous le charme absolu du véritable amour. Il en devient même jaloux et menace sa maîtresse de toute infidélité. Le regard, l’ardeur, l’expression, la voix de de Marsay surprennent, à l’étonnement de celui-ci, et la mère et la fille tant il leur semble familier.
De retour chez lui, Henry, naviguant « comme ivre » entre ciel et enfer, songe à l’étrangeté de ce rendez-vous. « Un seul baiser avait suffi. Aucun rendez-vous ne s’était passé d’une manière
plus décente, ni plus chaste, ni plus froide peut-être, dans un lieu plus horrible par les détails, devant une plus hideuse divinité ; car cette mère était restée dans l’imagination d’Henri comme quelque chose d’infernal, d’accroupi, de cadavéreux, de vicieux, de sauvagement féroce, que la fantaisie des peintres et des poètes n’avait pas encore deviné. En effet, jamais rendez-vous n’avait plus irrité ses sens, n’avait révélé de voluptés plus hardies, n’avait mieux fait jaillir l’amour de son centre pour se répandre comme une atmosphère autour d’un homme. Ce fut quelque
chose de sombre, de mystérieux, de doux, de tendre, de contraint et d'expansif, un accouplement de l’horrible et du céleste… »
Il rêva de Paquita. Ce furent des rêves passionnés, mystérieux et bizarres comme si un voile changeait la perception des choses.
De Marsay consacra les deux jours qui le séparaient de sa seconde rencontre avec Paquita au démon « dont il tenait sa
puissance » de despote oriental, c’est à dire qu’il continua à se renseigner au sujet de la vie de sa maîtresse.Pour la seconde nuit, la procédure change totalement. Henry doit se laisser bander les yeux, ce qu’il accepte à contre cœur : il est littéralement enlevé et transporté en voiture aveugle à travers Paris vers le lieu inconnu où l’attend Paquita. Il essaie de se repérer par le bruit que font les roues sur le pavé et le nombre de ruisseaux traversés. Mais il est si excité et si en colère que son attention s’en trouve amoindrie.
Au bout d’une demi heure de course - il a été pris sur le boulevard Montmartre - la voiture s’arrête. Comme une femme dans sa litière, c’est sur un brancard qu’il franchit un jardin dont « il sentit les fleurs et l’odeur particulière aux arbres et à la verdure », essayant de reconnaître les essences, dans un silence profond. Il y eut ensuite des marches d’escalier, des couloirs, puis « une chambre parfumée. » C’est toujours voilé qu’il s’avance vers elle, puis poussé sur un divan, des mains amoureuses lui enlèvent le foulard qui l’aveuglait. Henri vit alors « Paquita dans sa gloire de femme voluptueuse. » Elle se tenait « au milieu d’une vaporeuse atmosphère chargée de parfums exquis, vêtue d’un peignoir blanc, les pieds nus, des fleurs d’oranger dans ses cheveux noirs… »
Ses cheveux cendrés au jour sont devenus noirs soulignant peut être le thème où s’oppose le dehors et le dedans, le clair et le sombre, l’autre et le même pour aboutir à la dualité androgyne, l’homme et la femme ensemble, que Balzac développera dans Séraphita (1835).
On pourrait également revenir à l’idée d’un Balzac utilisant les mots comme de la peinture et d’imaginer sa parfaite connaissance des effets de lumière sur les couleurs. Théophile Gautier écrit à propos d’un portrait de Mme Sabatier, la fameuse Présidente qu’aima et détesta Baudelaire, exposé par Gustave Ricard au Salon de 1850 : « ses beaux cheveux, bruns lorsqu'ils sont lustrés d’ombre, dorés lorsqu'ils pétillent dans un clair rayon, jouent légèrement sur son front comme soulevés par un souffle amoureux. »
Le boudoir où Paquita se tient est d’un luxe magnifique, bien entendu oriental où le blanc, le rouge, l’or, le noir dominent. Au milieu de cet espace s’étale un véritable divan turc « c'est-à-dire un matelas posé par terre, mais un matelas large comme un lit, un divan de cinquante pieds de tour » en cachemire blanc relevé par de la soie noire et des coussins qui l’enrichissaient encore par le goût de leurs agréments. Les murs sont tendus d’une étoffe rouge et de la mousseline des Indes protégeaient les fenêtres que rehaussait du rose « couleur amoureuse. » Les tapis, les meubles, la pendule, les candélabres en marbre blanc et or, les jardinières contenant des fleurs blanches ou rouges : tout avait « été l’objet d’un soin pris avec amour. » Pour l’auteur : « L’âme a je ne sais quel attachement pour le blanc, l’amour se plaît dans le rouge, et l’or flatte les passions, il a la puissance de réaliser leurs fantaisies. »
Ce soin et cet amour dont avait été l’objet ce boudoir, nous le savons, c’est Balzac lui-même qui l’avait pris pour arranger son appartement. Balzac décrit en fait, dans ce passage, le boudoir de son domicile secret, « une cellule inabordable », 13, rue des Batailles - actuellement place d’Iéna - à Chaillot.
Revenons à l’histoire.
Avec l’hôtel de San Réal où vit Paquita et où se trouve de Marsay, Balzac pose au cœur de Paris un lieu qui en incarne intensément ses désirs. Lieu fermé, discret, lieu de nuit que l’on ne peut pas franchir sans mot de passe – lieu étrange qui le rattache à la mythologie du mystère véhiculée par l’idée que l’on se faisait alors de l’Orient. En vérité, au plus secret de la ville, il produit l’image de ses convoitises inavouées, il donne pour accompli ce rêve de plaisir et d’or dont elle vit. Il devient, ce lieu, un Orient dans l’Occident « en ce pays sans mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment. »
Cette retraite, nous apprend Paquita, « a été construite pour l’amour. Aucun son ne s’en échappe… quelques forts que soient ces cris, ils ne sauraient être entendus au-delà de cette enceinte. On peut y assassiner quelqu’un, ses plaintes seraient vaines comme s’il était seul au milieu du grand désert. »
Ceci posé le drame peut se nouer. La jalousie, d’abord, qu’Henry va éprouver devant le mutisme de sa maîtresse concernant le nom de son protecteur. Puis ensuite l’ambiguïté de leur relation : l’étonnement de Paquita la première nuit (« frappant ! frappant ! ») devant la violence d’Henry, les paroles obscures qu’elle laisse échapper, la robe de velours rouge qu’elle demande à son amant de passer avant de faire l’amour, et enfin la surprise de de Marsay lorsqu’il s’aperçoit que Paquita, bien que loin d’être innocente, était vierge.
« Tout ce que la volupté la plus raffinée a de plus savant, tout ce que pouvait connaître Henri de cette poésie des sens que l’on nomme l’amour, fut dépassé par les trésors que déroula cette fille dont les yeux jaillissants ne mentirent à aucune des promesses qu’ils faisaient. Ce fut un poème oriental, où rayonnait le soleil que Saadi, Hafiz ont mis dans leurs bondissantes strophes. Seulement, ni le rythme de Saadi, ni celui de Pindare n’auraient exprimé l’extase pleine de confusion et la stupeur dont cette délicieuse fille fut saisie quand cessa l’erreur dans laquelle une main de fer la faisait vivre. »
Henry, « gorgé de plaisir » par sa nuit dans les bras de Paquita, se retrouve au petit matin sur le boulevard. Pour saluer le jour nouveau : « il tira deux cigares de sa poche, en alluma un à la lanterne d’une bonne femme qui vendait de l’eau-de-vie et du café aux ouvriers, aux gamins, aux maraîchers, à toute cette population parisienne qui commence sa vie avant le jour; puis il s’en alla. »
De retour chez lui il s’endormit du sommeil « des mauvais sujets » qui est, nous dit Balzac, aussi profond que celui de l’innocence car « les extrêmes se touchent. »
Un certain temps passe avant que de Marsay revoit Paquita. Le jour de leur rendez-vous, il déjeune d’œufs au thon et d’huîtres. Son ami Paul l’accompagne. De Marsay lui développe son idée de la femme écran, celle que l’on montre pour cacher celle que l’on aime et respecte. Tout en parlant il repense à son aventure et comprend l’étrange situation dans laquelle il s’est mis. « En ce moment donc, de Marsay s’aperçut qu’il avait été joué par la Fille aux yeux d'or, en voyant dans son ensemble cette nuit dont les plaisirs n’avaient que graduellement ruisselé pour finir par s’épancher à torrents. Il put alors lire dans cette page si brillante d’effet, en deviner le sens caché.
L’innocence purement physique de Paquita, l’étonnement de sa joie, quelques mots d’abord obscurs et maintenant clairs, échappés au milieu de la joie, tout lui prouva qu'il avait posé pour une autre personne. Comme aucune des corruptions sociales ne lui était inconnue, qu’il professait au sujet de tous les caprices une parfaite indifférence, et les croyait justifiés par cela même qu’ils se pouvaient satisfaire, il ne s’effaroucha pas du vice, il le connaissait comme on connaît un ami, mais il fut blessé de lui avoir servi de pâture. »
Le sentiment d’avoir été utilisé par Paquita le décide à se venger. Il doit punir la fautive.
Pour se rendre chez Paquita, la même procédure que les précédentes est employée. Sur le boulevard, une voiture le prend et le conduit les yeux bandés dans la chambre parfumée de son amante. Le trajet lui semble être celui qui mène à l’hôtel San Réal, jusqu’à la petite porte du jardin.
Paquita est là, toute triste d’avoir beaucoup pleuré. Ce désespoir réel, mêlé au souvenir du plaisir qu’elle lui a donné, distrait Henry de son besoin de vengeance. « La pauvre fille ne ressemblait plus à la curieuse, à l’impatiente, à la bondissante créature qui avait pris de Marsay dans ses ailes pour le transporterdans le septième ciel de l’amour. Il y avait quelque chose de si vrai dans ce désespoir voilé par le plaisir, que le terrible de Marsay sentit en lui-même une admiration pour ce nouveau chef-d'oeuvre de la nature. »
Ils refont l’amour, mais sans déguisement. Elle ne veut plus être aimée par une femme mais par lui, l’homme qui lui a fait découvrir le plaisir.
Cette troisième nuit est supérieure aux deux autres. La jeune femme « dont le teint chaudement coloré, dont la peau douce, mais légèrement dorée par les reflets du rouge et par l’effusion de je ne sais quelle vapeur d’amour » se révèle exceptionnellement douée pour l’amour. « Paquita semblait avoir été créée pour l’amour, avec un soin spécial de la nature. D’une nuit à l’autre, son génie de femme avait fait les plus rapides progrès. Quelle que fût la puissance de ce jeune homme, et son insouciance en fait de plaisirs, malgré sa satiété de la veille, il trouva dans la Fille aux yeux d’or ce sérail qui sait créer la femme aimante et à laquelle un homme ne renonce jamais. »
Parce qu’elle ne sait rien, qu’elle ne connaît que deux hommes, le marquis et son serviteur Christemo, de Marsay est définitivement conquis par cette femme qui est presque, à ses yeux, la femme originelle à qui l’on doit tout apprendre. « Je n’ai rien appris. Depuis l’âge de douze ans je suis enfermée sans avoir vu personne. Je ne sais ni lire ni écrire, je ne parle que l’anglais et l’espagnol. »
Il envisage de fuir avec elle et lui propose d’aller « aux Indes, là où le printemps est éternel, où la terre n’a jamais que des fleurs, où l’homme peut déployer l’appareil des souverains, sans qu’on en glose comme dans les sots pays où l’on veut réaliser la plate chimère de l’égalité. Allons dans la contrée où l’on vit au milieu d’un peuple d’esclaves, où le soleil illumine toujours un palais qui reste blanc, où l’on sème des parfums dans l’air, où les oiseaux chantent l’amour, et où l’on meurt quand on ne peut plus aimer... » Paquita lui dit encore sa totale soumission, qu’elle n’est là que pour le servir et répondre à ses moindres désirs, toujours : « Ai-je une volonté? Je ne suis quelque chose hors de toi qu’afin d’être un plaisir pour toi. Si tu veux choisir une retraite digne de nous, l’Asie est le seul pays où l’amour puisse déployer ses ailes... »
Mais le destin en décide autrement parce que cette nuit est aussi la nuit du lapsus quand elle prononce, dans son abandon voluptueux, au cœur d’une étreinte, le fatal : « Mariquita ! » qui ne peut s’adresser qu’à une femme.
Se sentant trahi et humilié, de Marsay décide immédiatement de la condamner à mort parce que pour lui elle « est d’un pays où les femmes ne sont pas des êtres, mais des choses dont on fait ce qu’on veut, que l’on vent, que l’on achète, que l’on tue, enfin dont on se sert pour ses caprices, comme vous vous servez ici de vos meubles. » Il tente de l’étrangler avec sa cravate. Christemo, qui veille, la sauve de la fureur meurtrière de de Marsay. Mais celui-ci ne sait pas pardonner, il n’est pas de ceux qui pratiquent, dit Balzac, « le savoir-revenir » sur une décision.
La quatrième nuit est celle de la mise à mort. De Marsay, aidé par ses complices, dont Ferragus le chef des dévorants, pénètre dans l’hôtel de San Réal. Ils entendent des bruits de lutte étouffés et sont curieux d’assister à une de ces « querelles de ménage » entre femmes. Ils arrivent trop tard. Dans la lumière des flambeaux allumés, dans le parfum délicat de l’alcôve, la chambre aménagée pour l’amour tout est bouleversé et les mains ensanglantées de Paquita, « disputant une vie » qu’Henry lui avait rendue chère, maculent de leurs empreintes les murs blancs. Son beau corps déchiqueté à coups de poignard par son bourreau gît sur le sol couvert de tapis. « Pour le sang que qu’elle lui a donné, elle lui doit tout le sien » explique le narrateur.
L’exécution s’est finalement faite par l’aristocratique Mme de San Réal, l’amante bafouée qui a acheté pour aimer Paquita en « femme des îles. » Cette « Othello femelle », dont on se souvient qu’elle a « un teint mauresque », est aussi impitoyable et cruelle que de Marsay. « La volupté mène à la férocité. » Comprenant qu’elle a été supplantée dans le cœur de son amie elle est rentrée précipitamment de Londres pour constater, furieuse, que son rival est un homme.
La remarque de Paul de Manerville, au début de l’histoire, « elle te ressemble » trouve son explication : la marquise de San Réal se révèle être la propre sœur d’Henry - ce qui nous éclaire sur le trouble manifesté par la fille aux yeux d’or à sa vue.
Et l’attirance quasi magnétique, et mortelle, de Paquita pour la version masculine de son amante.
La fille aux d’or « ce chef d’œuvre de la création » est sans doute facteur d’un inceste inaccompli. Alors qu’elle s’est totalement abandonnée à sa nouvelle passion, elle est condamnée, elle qui n’existe que pour l’amour : « Henri reconnaissait dans Paquita la plus riche organisation que la nature se fût complu à composer pour l’amour », par celui-là même pour qui elle aura pris le risque de mourir. Comme si l’amour était un combat où il n’y aurait que des victimes.
Paquita, atrocement lardée de coups de poignard, a le temps avant d’expirer de dire son amour à Henry. Du point de vue pratique, la mère, contre le double de son prix d’achat, se charge de faire disparaître le corps sans vie de sa fille. Quand à la marquise de San Réal, elle ira, dit-elle, expier sa folie dans un couvent en Espagne.
A une question sur ce que devenait la jeune femme, Henry de Marsay répond négligemment à son ami Paul : « elle est morte de la poitrine. »
Puis il se tourne vers Delphine de Nucingen qui devient sa maîtresse.
Dès 1832, Balzac a voulu écrire un volume de Fantaisies à caractère oriental. Un sujet jamais réalisé nous est donné :
« L’intérieur d’un harem. Une femme aimant une autre femme et tout ce qu’elle fait pour la préserver du maître. »
L’Orient hante Balzac, et la France de son temps, l’Orient imaginé voluptueux et cruel où s’exacerbe le désir. Cet Orient, Balzac le reconnaît dans la peinture de Delacroix : il y a repéré des éléments de son rêve « asiatique ».
Le thème littéraire « de l’amour d’une femme pour une autre femme » n’est pas neuf. Balzac a lu les romans de Crébillon et de Diderot. Il cite dans La Fille aux yeux d’or le roman de Laclos et un titre incertain du marquis de Sade. Balzac profite de ce passage pour évoquer les corruptions du monde et son hypocrisie. « On nous parle de l’immoralité des Liaisons dangereuses, et de je ne sais quel autre livre qui a un nom de femme de chambre ; mais il existe un livre horrible, sale, épouvantable, corrupteur, toujours ouvert, qu’on ne fermera jamais, le grand livre du monde, sans compter un autre livre mille fois plus dangereux, qui se compose de tout ce qui se dit à l’oreille, entre hommes, ou sous l’éventail entre femmes, le soir, au bal. »
Balzac a sans doute pris connaissance, avant sa publication, du roman de son ami Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin.
Il a lu, de manière sûre, Fragoletta de Latouche où sont décrites les amours de Lady Hamilton et de Marie Caroline, reine de Naples.
Une nouvelle, Gamiani, attribuée à Alfred de Musset et publiée en 1833 à Bruxelles, circule sous le manteau. Ce petit texte relate l’histoire des amours saphiques d’une belle et riche comtesse d’origine italienne.
Dans l’actualité, la liaison de George Sand et de Marie Dorval est connue.
La princesse Belgiojoso, à la nature de feu et « aux yeux de gazelle », ne fait pas mystère de ses amours lesbiennes.
Milanaise réfugiée à Paris depuis 1831, son salon accueillait les célébrités du monde des arts. Peinte par Chassériau, Lehmann et Francesco Hayez, elle servit, selon le balzacien Pierre Barbéris, de modèle pour un personnage (Mme de San Réal) de La fille aux yeux d’or. Malgré son allure maladive, la princesse était avec George Sand et Delphine de Girardin, l’une des trois reines du Paris des années 1830-1850. Alfred de Musset, prétendant éconduit, écrivit pour se venger un poème intitulé La Morte, et contribua au succès du bon mot qui courait sur elle :
« elle a dû être bien de son vivant. »
Arsène Houssaye, fin observateur de son époque, ami de tous, raconte dans ses Confessions le détail de certaines de ces amours saphiques. Et révèle d’autres noms.
D’autres projets balzaciens qui devaient traiter ce sujet n’ont jamais vu le jour.
Balzac publie en 1830 Une passion dans le désert, une nouvelle où il parle de l’amour d’une panthère pour un soldat et Sarrasine qui raconte l’histoire amoureuse d’un castrat.
La Fille aux yeux d’or intéressera le cinéma. Un film a été tiré du roman par Albicoco avec Marie Laforêt dans le rôle de Paquita Valdès.

De Marsay
 
La Fille aux yeux d'or

Annexe

 Fragoletta, ou Naples et Paris en 1799, Henri de Latouche

La reine de Naples, Marie Caroline, épouse du roi don Fernando et la femme de l’ambassadeur d’Angleterre, Lady Emma Hamilton (Emma Lionna), maîtresse de l’amiral Nelson.

"Que personne n’entre dans cette salle de bains, excepté lady Hamilton. Vous entendez, duchesse?
- Madame sera obéie.
- Et pourquoi soupirez-vous?
- Hélas! madame, cette belle Anglaise a donc toujours seule votre confiance? Nous n’osons pas même, nous autres, vous demander des nouvelles de Naples.
- Elles sont fort mauvaises. Mais je compte toujours sur vos services. Si vous avez des parents rebelles et entachés des exécrables principes français, ce n est peut-être pas votre faute. Allez.
Caroline essaya d’adoucir le regard de ses yeux bruns, retira de la baignoire un bras dont elle était toujours fière et le tendit vers la duchesse, qui se hâta de le baiser et de sortir.
Le mystérieux réduit où s'enferme Caroline est inaccessible à presque tous les yeux au fond de la royale demeure de Palerme. C’est un salon de forme ronde, revêtu de marbre blanc. Le jour est versé d’en haut à travers des glaces dépolies qui, sur la facile pression d’un ressort, s’ouvriraient pour laisser voir le ciel si bleu de la Sicile, pénétrer un rayon du soleil ou descendre la fraîcheur du soir. Vingt peaux de tigres bigarrés recouvrent toute la mosaïque du pavé précieux à la place où la baigneuse est un moment forcée de poser ses pieds nus. La corniche dorée, soutenue par douze pilastres, imite la forme comme la légèreté des corbeilles, et des fleurs naturelles posées dans leurs vases, autour de ce couronnement circulaire, laissent tomber et jouer leurs festons inégaux. Mais Caroline est loin d'être charmée du voluptueux aspect de ce lieu et enivrée de l’esprit des roses ou des tubéreuses de Catane. Elle reprend avec un geste de colère quelques lettres, déjà ouvertes, déposées près d’elle sur un appui de porphyre, et parcourt de nouveau un papier revêtu de plusieurs signatures.
L’attention ou la patience lui manque ; le papier tombe, il flotte sur l’eau, il en est déjà imprégné.
- On peut entrer, n’est-ce pas?
- Qui?
- Une sincère amie, a sincere friend, dit en anglais la voix douce et pénétrante d’une personne qui soulevait en même temps la portière de velours bleu cachant la porte d'entrée.
- Oh! oui. Venez, ma bonne Emma ; j’ai bien besoin de vous et de vos chères consolations.
- Nous avons expédié un aviso, et j’en ai profité pour faire venir de Londres une caisse de souliers charmants. Il y en a de bleus à petits talons, il y en a de cette couleur d’insecte qu’on appelle bête à bon Dieu : tout cela est capricieux, coquet, chatoyant, nouveau. Vous verrez, vous choisirez.
- Enfant! L’amour et la parure t’occupent seuls : ils te vont si bien ! Mais si tu savais que de choses graves j’ai à te confier… Tiens, chérie, sais-tu ? tu devrais mettre le verrou et te baigner avec moi.
- Oh ! non pas ! Tenez, j’ai des petits boutons sur l’épaule, et il en pourrait sortir davantage.
- Au contraire. Ton docteur sicilien n’est qu’un âne : il aurait dû t’ordonner le bain…
- Permettez-moi au moins que j’appelle vos femmes; j’ai à défaire tant de noeuds, de lacets, de cordons...
- De cordages, dit la reine, qu’un amiral seul pourrait s’y reconnaître. Approche, je serai ta femme de chambre pour aujourd'hui... Mon Dieu, les jolies épaules! Et où avez-vous pris, lady, une peau si veloutée, si douce?...
- Vous ferez donc pendre Cerillo, Caroline? Voyez-vous maintenant les boutons ?
- Et il l’aura bien mérité. Il y en a, ma foi, deux, et sous le pli que le corset fait à la chair. C’est fort inquiétant.
- Qu’il faut que vous soyez bonne, madame, pour permettre que je partage ainsi...
- Tais-toi ! tu m’éblouis à voir. Lis et roses, formes créées pour être le désespoir des arts et le bonheur de l’amour. Je ne te soupçonnais pas la moitié aussi belle que tu l’es. Ah! mon pauvre lord Nelson, si vous aviez quelque chose à refuser à tant de trésors, vous ne seriez certainement pas mon héros.
Lady Hamilton rougit et sourit.
- Mais qu’est-ce que c’est, dit-elle, que ces dépêches? Il y a, je crois, un papier au fond de l’eau?
- (…) Mais tiens, nous en parlerons plus tard. Rapproche-toi, réchauffe un peu notre bain ; occupons-nous d’abord de tout ce qui t’intéresse. Eh bien, cet illustre et cher amiral, il est donc parti depuis cinq jours
- Le présent de Marie-Thérèse! y pensez-vous ?
- Eh mon Dieu, je n’ordonne pas que tu le portes tel qu'il est, assez maladroitement monté à la mode autrichienne; mais, quand il aura passé un mois chez Darwel, à Londres, il te reviendra avec le bon goût de la nouveauté, et ton front, déjà éblouissant, achèvera de lui donner son prix.
- Mais songez que c’est tout un trésor !
- Mais songez que je le veux. Lady Hamilton n’est pas ma sujette, c’est vrai; mais j’ai aussi le droit d’ordonner au nom de l’amitié jurée et de ces cinq ou quatre malheureuses années que je compte déjà de plus qu’elle.
- Mais... que voulez-vous donc entreprendre? dit Emma Lionna après quelques minutes d’une réflexion qui l'avait rendue sombre.
- Oh! mon Dieu, rien de pénible, rien que de Juste et d’honorable pour tous. Il faudrait, mon enfant, il faudrait seulement que tu allasses retrouver dans la baie de Naples le mortel que ta présence comblera de joie ‘…) C’est toi, ma bien-aimée, qui replaceras la couronne sur ma tête! Que ne puis-je t’en donner une part dès qu’elle sera digne d’être offerte! Oh! que tu serais un plus aimable compagnon que don Fernand ! Tiens, je voudrais voir régner deux femmes : combien j’aimerais mieux te sentir qu’un autre à mes côtés ! j’aimerais à poser le sceptre sur les beaux genoux que voilà. Baise-moi... Tes caresses sont douces comme une espérance. Heureux l’amant que j’envie moi-même ! Pose un peu ta tête sur mon épaule; dormons, veux-tu ?
Après quelques instants, on entendit un bruit léger vers une fenêtre fermée, mais qui pouvait s’ouvrir sur les jardins, et qui était alors défendue contre l’éclat du jour par un double rideau de mousseline et de soie. Emma, qui ne dormait pas et qui tressaillait, écouta ; elle dit bien bas à la reine, entre un baiser et un sourire :
- Si c’était le général Acton? Qu’en dis-tu?
Caroline avança légèrement les lèvres, releva les sourcils, et aucun bruit de l’eau, aucun mouvement ne trahit plus la présence des deux femmes. Les pas s’éloignèrent.
Quand le beau couple sortit enfin languissamment du bain:
- Un seul plaisir est plus doux, disait Caroline, le regard étincelant, les narines gonflées.


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