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J'ai lu "King-Kong Théorie", de Virgnie Despentes.

Publié le 02 décembre 2014 par Unechambreamoi

 Cela faisait longtemps que je voulais lire "King Kong Théorie", de Virignie Despentes.
Un texte inclassable, entre le pamphlet féministe, le témoignage personnel, la confession et l'analyse sociale des mœurs.
L'adaptation du livre au théâtre, en ce moment avec Barbara Schultz, et les bonnes critiques que j'en ai lues m'ont donné le déclic.
J'ai adoré cette lecture.
C'est assez délicat d'en faire un billet, puisque, pour tout vous dire, je me suis complètement laissée guider par ses mots, par son style percutant, fait de phrases courtes, sobres, brutes.
Chacune de ses pages est implacable: l'auteur y aborde les sujets essentiels et pourtant très rarement abordés dans la littérature ou le cinéma, tels que la réalité du viol (qu'elle a subi) et ses conséquences sur la victime, la prostitution (qu'elle a connue), ce qui peut pousser une femme à y recourir, ce qu'elle ressent et comment elle le vit. Il traite aussi de tous les sujets qui touchent les femmes (et les hommes), ceux qui élèvent des filles (et des garçons): la pornographie, les canons de beauté, le conditionnement des petites filles, en tant que dominées, face à la violence et au danger de certains hommes, admise et entretenue, selon l'auteur, comme une valeur de dominants par la société elle-même.
Ces expériences vécues rendent très légitime son récit, et on ne peut que le lire en admirant sa sincérité et sa rage (qu'on devine dans chaque mot) que l'écriture transcende en énergie positive.
Il est facile, dans les salons où l'on cause, d'avoir un avis tranché sur ces sujets, tels que la prostitution notamment. Ce livre se situe bien au dessus de débats théoriques et bien-pensants d'intellectuels aux vies confortables, puisque tous les analyses proposées découlent de faits vécus, de ressentis concrets.
On comprend en lisant Virginie Despentes que toute femme se construit en fonction de ce qu'elle a vécu dans ses confrontations avec les hommes: séduction, apparence physique, risques, voire accidents et mauvaises rencontres... nous sommes toutes construites et éduquées par rapport à cette question de nos relations aux hommes.
J'ai été surprise d'être paradoxalement séduite par des propos, qui, parfois, allaient plutôt à l'encontre de certaines de mes idées; extrapolations politiques des rapports hommes-femmes au système capitaliste dominant-dominé, système marital basé sur un échange de services de la part de l'épouse (notamment sexuels) à son mari en contrepartie de dédommagements matériels... etc. Tout pourrait prêter à débat. Oui et pourtant, je n'ai pas eu tellement envie d'en débattre.
Mais c'est qu'en fait, ce livre, quoi qu'il exprime, ne se juge pas: il est un témoignage de vie, dont découlent des analyses dont on comprend aisément l'origine et le cheminement.
Moi, sur le papier bonne petite mère de famille et épouse rangée, relativement privilégiée et protégée de la sauvagerie de la société, n'ayant pas été confrontée à des agressions trop "graves" de la part des hommes (même si, comme la plupart des femmes, j'ai vécu des expériences difficiles avec des inconnus et qui, même si elles se sont "bien terminées", ou parce que justement, je m'en suis bien sortie, tout simplement grâce au facteur "chance", m'ont longtemps habitée) qu'ai je à asséner aux autres, que sais-je, quelles sont mes certitudes et en quoi seraient-elles justes?
C'est cette question qui m'a poursuivie durant toute la lecture.
 J'avais lu qu'on pouvait reprocher à Virignie Despentes, derrière son côté "féministe enragée", plutôt que de les libérer, d'édicter finalement de nouvelles normes aux femmes d'aujourd'hui. Ce n'est vraiment pas ce que j'ai ressenti. Je me suis sentie, dans toute ma différence avec cette femme (et Dieu sait que je suis différente, dans mon histoire, de par ma naissance, mon éducation, mon vécu, mes choix, ma vie privée, mon apparence, mon milieu social, mon style vestimentaire, mes visions politiques, etc) à la fois très solidaire de chacun de ses propos.
En lisant ce livre, je concevais naturellement que c'est la "chance" qui fait d'une femme ce qu'elle est: comment verrai-je les choses si, comme l'auteur, j'avais été violée à 17 ans, si j'avais expérimenté avec la même intensité les sensations de domination, d'humiliation, de peur, si j'étais en même temps socialement fragile?
Comment pourrais-je avoir une conception précise de ce qu'est la prostitution et comment on y "tombe", du haut de ma petite vie bourgeoise et cotonneuse?
Pas une fois je me suis sentie jugée ou méprisée, dans mes petits choix de vie d'apparence confortables et faciles, par l'auteur. Elle le précise au début du livre, mais je l'ai vraiment ressenti au fil du texte. Chacune sa vie, chacune ses choix et ses "chances et risques"... chacune ses raisons et ses manières de se débrouiller.
J'ai aimé lire ce livre car, même si je n'ai pas de grande culture littéraire féministe (j'ai lu Simone de Beauvoir, Badinter et pas mal d'articles sur le net sur tous ces sujets, j'ai vu "les monologues du vagin" au théatre, pas énormément de livres donc, aucun parmi les grandes féministes américaines et je dois y remédier, mais je me passionne vraiment pour ces questions), j'ai ressenti que c'était un ouvrage fondateur dans l’œuvre féministe d'aujourd'hui, révolutionnaire dans sa forme et percutante dans le fond.
C'est la raison pour laquelle, plus que pour d'autres livres d'intellectuelles de profession, ce livre m'a prise aux tripes: contrairement aux propos de certaines militantes féministes que je trouve souvent manichéens ou trop intellectualisés, et donc souvent agaçants, ce livre est issu du réel. Il est écrit avec le cœur, on y décèle les tressaillements de la main, les halètements de l'effort, la sueur et les larmes qui ont du accompagner le processus d'écriture. C'est un livre de terrain.
Je me sens aussi très proche de la forme utilisée; il est écrit, au minimum comme on parle (tout en employant un français de qualité), et souvent comme on crie, voire comme on rugit. Ce qui est bien la moindre des choses pour parler de ces sujets, la violence des actes appelant logiquement la violence des mots.
 En refermant ce livre on se retrouve seule face à soi-même, et avec mille questions (même si j'en ai toujours mille en tête, sur tous les sujets possibles, des questions, moi): on est face à sa féminité, sa sexualité, son corps de femme, sa conception de la séduction, son rapport aux hommes. On est face aux questions sociétales, de la prostitution, du viol et de sa répression, de l'éducation des garçons et des filles.
On est face à l'image de la femme que la société nous renvoie, face au discours farfelu, voire complètement psychopathe, des journaux féminins (au fait, je ne sais pas si vous vous souvenez de ce billet, ça fait 8 mois que je ne lis plus Elle, et je vais ... très bien ;-), face aux injonctions sur la maternité.
Si le processus se passe de la même manière pour vous que pour moi, vous ne devriez pas être conforté dans vos certitudes, à la fin de la lecture de ce livre. Ou alors, c'est que vous vous appelez Virgnie Despentes et que vous avez exactement la même vie qu'elle (et encore, dans ce livre, malgré les propos engagés et coups de poings, je n'ai pas trouvé la trace de beaucoup de certitudes).
Une bonne paire de claques (comme le chante Tété, rien de tel pour faire circuler le sang).
SAINE LECTURE, donc.




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