Magazine Culture

Balzac

Par Mmediene

Deveria Les Heures Midi

Introduction

Les femmes de La Comédie Humaine, les plus marquantes du moins, sont souvent redoutablement dangereuses et pour certaines d’entre elles délicieusement immorales. Elles occupent une place de choix dans le monde changeant de la Restauration et de la Monarchie de Juillet que Balzac s’est ingénié à montrer. Cette place est celle du corps, enfin reconnu et accepté par la littérature et ses lecteurs, décrit sans fard dans ses élans, ses manques, ses demandes et ses satisfactions physiques. Le « signalement d’amour » le plus recherché - après l’éclat des épaules nues, le duvet du visage, les yeux de velours, la barrière des longs cils, la bouche étroite, la gorge blanche aux seins lourds, la taille délivrée du corset – est le petit pied enchâssé dans la plus fine des chaussures. La parole du corps est, ici, aussi audible que le froissement d’une robe de soie rouge qui se défait et tombe en glissant dans l’obscurité préparée d’une chambre où attend un grand lit ouvert. Balzac parle explicitement des « jouissances d’amour », en clair de l’orgasme et de « la volupté de se perdre », qui grandit la femme qu’elle soit courtisane ou bourgeoise. Une grammaire amoureuse structure l’imaginaire balzacien, avec ses règles et ses exceptions, son implicite et son explicite, tout un langage en somme, qui annonce le discours désirant. Dans l’impressionnante suite de portraits féminins dressée par l’auteur, apparaissent, comme dans un inventaire social, des visages, des formes et des styles décrits dans la multitude de leurs différences et de leurs contrastes - mais tous investis d’un suprême pouvoir de séduction.

Voyons.
Il y a la digne et aristocratique Mme de Beauséant, la femme abandonnée que l’amour d’un jeune homme réconcilie avec les fêtes inégalées de la chair ; la diaphane et très libre Mme de Maufrigneuse qui croque les fortunes et collectionne les amants ; l’incandescente et insatiable Louise de Chaulieu ; l’irréprochable et néanmoins fautive Mme Jules ; la provinciale et décidée Dinah de la Baudraye que transforme la découverte du plaisir charnel ; l’insatisfaite et malheureuse Honorine que la morsure du plaisir empêche de retourner sous le toit conjugal ; la svelte et nerveuse Lady Dudley qui pratique audacieusement en France l’art d’aimer des Anglaises et la lourde, lente et pieuse Henriette de Mortsauf qui meurt dans le regret de la faute non commise ; Foedora, la femme sans cœur, bouche rouge et corps de marbre froid ; Coralie à la jeunesse sacrifiée et Florine qui saura préserver la sienne : deux actrices entretenues qui sont presque des courtisanes, presque des saintes ; la pragmatique Suzanne qui comprend vite que sa « chair à la Rubens » ne pourra être appréciée et monnayée qu’à Paris ; Ida Gruget, la grisette espiègle et impertinente, qui se jette dans la Seine par amour pour un ancien bagnard vieilli ; Paquita Valdès, l’étrange et voluptueuse fille aux yeux d’or et à « la voix de tête à tête », sorte d’odalisque créée pour satisfaire indifféremment le désir des femmes et celui des hommes ; Esther Gobseck la très belle, ancienne fille à numéro - « machine à plaisir » - que touche la grâce du véritable amour et qui, enfermée dans un couvent, regarde le corps nu du Christ avec la convoitise trouble d’une courtisane désœuvrée. Et enfin, pour clore cette galerie loin d’être exhaustive, évoquons la magnétique Valérie Marneffe, si magnifiquement perverse, et dont le rôle semble être de perdre les hommes qui croisent son captivant regard.
La morale balzacienne transparaît de façon claire dans les nombreuses pages où il évoque l’amour : les plus parfaites de ses héroïnes ne sont pas les plus sages et les plus laides ne sont pas les plus innocentes.
Brune, blonde ou rousse, mince ou bien en chair comme le voulait le goût de l’époque, mariée civilement ou « de la main gauche », séparée ou célibataire, abandonnée ou abandonnante, aristocrate ou lorette, de Paris ou de province, sentimentalement attachée à un amant ou faisant du sentiment un métier, l’esprit piquant comme une promesse toujours à fleur de sa peau de lait, l’héroïne balzacienne, dans son inconscient défi à l’ordre social, provoque, par la force de sa présence, le trouble, le désir, la passion et, fatalement, leur envers : le désamour qui conduit à l’indifférence ou à la haine et au drame.

« Toute femme ment » reconnait l’auteur dans Ferragus. Ce trait de caractère qui prédisposerait la femme au mensonge ne tient pas, comme voulait le faire croire la pensée bourgeoise, à sa nature mais au statut rigide que le code civil lui imposait. La femme ment, explique l’auteur, parce qu’elle n’a pas le choix. Ce credo simple, énoncé dans presque chaque histoire racontée, résume le destin de ce monde séduisant et parfumé que l’écrivain dépeint avec une gourmandise qui en dit long sur ses propres appétits. Certaines de ces femmes, telles les icônes irremplaçables de leur siècle, sont dotées des attributs accordés aux figures de l’imaginaire par la peinture, cet art que Balzac appréciait et auquel il rend hommage par ses multiples références aux grands noms de ses représentants.
Voici donc une liste constituée au gré d’une lecture lente où se rencontrent et se mêlent les mots et les images, le Verbe et sa chair.

Portraits

1. Les Chouans, 1829

Marie de Verneuil et l'art de la séduction

Elle se coucha voluptueusement sur le canapé, autant pour se reposer que pour prendre une attitude de grâce et de faiblesse dont le pouvoir est irrésistible chez certaines femmes. Une molle langueur, la pose provocante de ses pieds, dont la pointe perçait à peine sous les plis de la robe, l'abandon du corps, la courbure du col, tout, jusqu'à l'inclinaison des doigts effilés de sa main, qui pendait d'un oreiller comme les clochettes d'une touffe de jasmin, tout s'accordait avec son regard pour exciter des séduc­tions. Elle brûla des parfums afin de répandre dans l'air ces douces émanations qui attaquent si puissam­ment les fibres de l'homme, et préparent souvent les triomphes que les femmes veulent obtenir sans les solliciter.

La belle attente

Marie et Aphrodite

Elle tourna les longues nattes de ses cheveux de manière à leur faire former derrière la tête ce cône imparfait et aplati qui donne tant de grâce à la figure de quelques statues antiques par une prolongation factice de la tête, et quelques boucles réservées au-dessus du front retombèrent de chaque côté de son visage en longs rouleaux brillants. Ainsi vêtue, ainsi coiffée, elle offrit une ressemblance parfaite avec les plus illustres chefs-d'œuvre du ciseau grec.

Aphrodite

2. Le bal de Sceaux, 1829

Clara Longueville et Girodet

Au milieu du quadrille qui se trouvait devant elle, dansait une jeune personne pâle, et semblable à ces déités écossaises que Girodet a placées dans son immense composition des guerriers français reçus par Ossian. Emilie crut reconnaître en elle une illustre lady qui était venue habiter depuis peu de temps une campagne voisine. Elle avait pour cavalier un jeune homme de quinze ans, aux mains rouges, en pantalon de nankin, en habit bleu, en souliers blancs, qui· prouvait que son amour pour la danse ne la rendait pas difficile sur le choix de ses partners. Ses mouvements ne se ressentaient pas de son apparente faiblesse; mais une rougeur légère colorait déjà ses joues blanches, et son teint commençait à s'animer. Mademoiselle de Fontaine s'approcha du quadrille pour pouvoir examiner l'étrangère au moment où elle reviendrait à sa place, pendant que les vis-à-vis répéteraient la figure qu'elle exécutait. Mais l'inconnu s'avança, se pencha vers la jolie danseuse, et la curieuse Emilie put entendre distinctement ces paroles, quoique prononcées d'une voix à la fois impérieuse et douce
- Clara, mon enfant, ne dansez plus.

Girodet, Ossian recevant les héros

3. La vendetta, 1830

La comtesse di Piombo et le peintre Schnetz

Déjà septuagénaire, grande, sèche, pâle et ridée, la baronne ressemblait parfaitement à ces vieilles femmes que Schnetz met dans les scènes italiennes de ses tableaux de genre; elle restait si habituellement silencieuse, qu'on l'eût prise pour une nouvelle Mme Shandy ; mais un mot, un regard, un geste annonçaient que ses sentiments avaient gardé la vigueur et la fraîcheur de la jeunesse. Sa toilette, dépouillée de coquetterie, manquait souvent de goût. Elle demeurait ordinairement passive, plongée dans une bergère, comme une sultane Validé, attendant ou admirant sa Ginevra, son orgueil et sa vie. La beauté, la toilette, la grâce de sa fille, semblaient être devenues siennes. Tout pour elle était bien quand Ginevra se trouvait heureuse. Ses cheveux avaient blanchi, et quelques mèches se voyaient au-dessus de son front blanc et ridé, ou le long de ses joues creuses.

Jean Victoc Schnetz, Tête de femme des Abruzzes

4. La maison du chat qui pelote, 1830

Augustine, Théodore Sommervieux et son ami Girodet, l’auteur de Tête de vierge

Ce passant était un jeune peintre qui, sept ans auparavant, avait remporté le grand prix de peinture. Il revenait de Rome. Son âme remplie de poésie, ses yeux rassasiés de Raphaël et de Michel-Ange, avaient soif de la nature vraie, après une longue habitation du pays pompeux où l'art a jeté partout son grandiose. Faux ou juste, tel était son sentiment personnel. Abandonné longtemps à la fougue des passions italiennes, son cœur demandait une de ces vierges modestes et recueillies que, malheureusement, il n'avait su trouver qu'en peinture à Rome. De l'enthousiasme imprimé à son âme exaltée par le tableau naturel qu'il contemplait, il passa naturellement à une profonde admiration pour la figure principale : Augustine paraissait pensive et ne mangeait point; par une disposition de la lampe dont la lumière tombait entièrement sur son visage, son buste semblait se mouvoir dans un cercle de feu qui détachait plus vivement les contours de sa tête et l'illuminait d'une manière quasi surnaturelle. L'artiste la compara involontairement à un ange exilé qui se souvient du ciel. Une sensation presque inconnue, un amour limpide et bouillonnant inonda son cœur.

Pendant huit mois entiers, adonné à son amour, à ses pinceaux, il resta invisible pour ses amis les plus intimes, oubliant le monde, la poésie, le théâtre, la musique, et ses plus chères habitudes. Un matin, Girodet força toutes ces consignes que les artistes connaissent et savent éluder, parvint à lui, et le réveilla par cette demande : «Que mettras-tu au Salon?» L'artiste saisit la main de son ami, l'entraîne à son atelier, découvre un petit tableau de chevalet et un portrait. Après une lente et avide contemplation des deux chefs-d'œuvre, Girodet saute au cou de son camarade et l'embrasse, sans trouver de paroles. Ses émotions ne pouvaient se rendre que comme il les sentait, d'âme à âme.

«Tu es amoureux?» dit Girodet.

Tous deux savaient que les plus beaux portraits de Titien, de Raphaël et de Léonard de Vinci sont dus à des sentiments exaltés, qui, sous diverses conditions, engendrent d'ailleurs tous les chefs-d'œuvre. Pour toute réponse, le jeune artiste inclina la tête.

Girodet, Vierge

5. Gobseck, 1830

Anastasie de Restaud, Les Hérodides de Bernardino Luini attribuées par erreur par Balzac à Léonard de Vinci
Sur une chaise était une robe froissée dont les manches touchaient à terre. Des bas que le moindre souffle d’air aurait emportés étaient tortillés dans le pied d’un fauteuil. De blanches jarretières flottaient le long d’une causeuse. Un éventail de prix à moitié déplié reluisait sur la cheminée. Les tiroirs de la commode restaient ouverts. Des fleurs, des diamants, des gants, un bouquet, une ceinture gisaient ça et là. Je respirais une vague odeur de parfum. Tout était luxe et désordre, beauté sans harmonie. Mais déjà, pour elle ou pour son adorateur, la misère, tapie là-dessous, dressait la tête et leur faisait sentir ses dents aiguës. La figure fatiguée de la comtesse ressemblait à cette chambre parsemée des débris d’une fête. Ces brimborions épars me faisaient pitié ; rassemblés, ils avaient causé la veille quelque délire. Ces vestiges d’un amour foudroyé par le remords, cette image d’une vie de dissipation, de luxe et de bruit, trahissaient des efforts de Tantale pour embrasser de fuyants plaisirs. Quelques rougeurs semées sur le visage de la jeune femme attestaient la finesse de sa peau ; mais ses traits étaient comme grossis, et le cercle brun qui se dessinait sous ses yeux semblait être plus fortement marqué qu’à l’ordinaire. Néanmoins la nature avait assez d’énergie en elle pour que ces indices de folie n’altérassent pas sa beauté. Ses yeux étincelaient. Semblable à l’une de ces Hérodiades dues au pinceau de Léonard de Vinci (j’ai brocanté les tableaux), elle était magnifique de vie et de force ; rien de mesquin dans ses contours ni dans ses traits ; elle inspirait l’amour, et me semblait devoir être plus forte que l’amour. Elle me plut. Il y avait longtemps que mon cœur n’avait battu.

Bernardino Luini, Herodiade (détail)

Sarrasine, 1830

Marianina de Lanty et la cantatrice Hélène Sontag

Qui n'aurait épousé Marianina, jeune fille de seize ans, dont la beauté réalisait les fabuleuses conceptions des poètes orientaux? Comme la fille du sultan dans le conte de La Lampe merveilleuse, elle aurait dû rester voilée. Son chant faisait pâlir les talent incomplets des Malibran, des Sontag, des Fodor chez lesquelles une qualité dominante a toujours exclu la perfection de l'ensemble ; tandis que Marianina savait unir au même degré la pureté du son, la sensibilité, la justesse du mouvement et des intonations, l'âme et la science, la correction et le sentiment. Cette fille était le type de cette poésie secrète, lien commun de tous les arts, et qui fuit toujours ceux qui la cherchent. Douce et modeste, instruite et spirituelle, rien ne pouvait éclipser Marianina si ce n'était sa mère.

Henriette Sontag par Paul Delaroche

Le portrait d'Adonis exécuté d'après une statue de femme (La Zambinella)

« Le joli boudoir! s'écria-t-elle en regardant autour d'elle. Le satin bleu fait toujours à merveille en tenture. Est-ce frais! Ah! le beau tableau! » ajouta-t-elle en se levant, et allant se mettre en face d'une toile magnifiquement encadrée.
Nous restâmes pendant un moment dans la contemplation de cette merveille, qui semblait due à quelque pinceau surnaturel. Le tableau représentait Adonis étendu sur une peau de lion. La lampe suspendue au milieu du boudoir, et contenue dans vase d'albâtre, illuminait alors cette toile d'une lueur douce qui nous permit de saisir toutes les beautés de la peinture.

«Un être si parfait existe-t-il ?» me demanda-t-elle après avoir examiné, non sans un doux sourire de contentement, la grâce exquise des contours, la pose, la couleur, les cheveux, tout enfin.
« Il est trop beau pour un homme », ajouta-t-elle après un examen pareil à celui qu'elle aurait fait d'une rivale.
Oh ! comme je ressentis alors les atteintes de jalousie à laquelle un poète avait essayé vainement de me faire croire! la jalousie des gravures, des tableaux, des statues, où les artistes exagèrent la beauté humaine, par suite de la doctrine qui les porte à tout idéaliser.

« C'est un portrait, lui répondis-je. Il est dû au talent de Vien. Mais ce grand peintre n'a jamais vu l'original, et votre admiration sera moins vive peut être quand vous saurez que cette académie a été faite d'après une statue de femme.

Le sommeil d'Endymion par Girodet (détail)

Pygmalion
Tout à coup des applaudissements à faire crouler la salle accueillirent l'entrée en scène de la prima donna. Elle s'avança par coquetterie sur le devant du théâtre, et salua le public avec une grâce infinie. Les lumières, l'enthousiasme de tout un peuple, l'illusion de la scène, les prestiges d'une toilette qui, à cette époque, était assez engageante, conspirèrent en faveur de cette femme. Sarrasine poussa des cris de plaisir. Il admirait en ce moment la beauté idéale de laquelle il avait jusqu'alors cherché çà et là les perfections dans la nature, en demandant à un modèle, souvent ignoble, les rondeurs d'une jambe accomplie; à tel autre, les contours du sein; à celui-là, ses blanches épaules; prenant enfin le cou d'une jeune fille, et les mains de cette femme, et les genoux polis de cet enfant, sans rencontrer jamais sous le ciel froid de Paris les riches et suaves créations de la Grèce antique. La Zambinella lui montrait réunies, bien vivantes et délicates, ces exquises proportions de la nature féminine si ardemment désirées, desquelles un sculpteur est, tout à la fois, le juge le plus sévère et le plus passionné. C'était une bouche expressive, des yeux d'amour, un teint d'une blancheur éblouissante. Et joignez à ces détails, qui eussent ravi un peintre, toutes les merveilles des Vénus révérées et rendues par le ciseau des Grecs. L'artiste ne se lassait pas d'admirer la grâce inimitable avec laquelle les bras étaient attachés au buste, la rondeur prestigieuse du cou, les lignes harmonieusement décrites par les sourcils, par le nez, puis l'ovale parfait du visage, la pureté de ses contours vifs, et l'effet de cils fournis, recourbés qui terminaient de larges et voluptueuses paupières. C'était plus qu'une femme, c'était un chef-d'œuvre! Il se trouvait dans cette création inespérée de l'amour à ravir tous les hommes, et des beautés dignes de satisfaire un critique. Sarrasine dévorait des yeux la statue de Pygmalion, pour lui descendue de son piédestal. Quand la Zambinella chanta, ce fut un délire.

Jean Francois Lagrénée, Pygmalion et Galatée (1781)

Sarrasine imagine Zambinella en modèle de Giorgione

De retour au logis, il tomba dans un de ces paroxysmes d'activité qui nous révèlent la présence de principes nouveaux dans notre existence. En proie à cette première fièvre d'amour qui tient autant au plaisir qu'à la douleur, il voulut tromper son impatience et son délire en dessinant la Zambinella de mémoire. Ce fut une sorte de méditation matérielle. Sur telle feuille, la Zambinella se trouvait dans cette attitude, calme et froide en apparence, affectionnée par Raphaël, par le Giorgione et par tous les grands peintres. Sur telle autre, elle tournait la tête avec finesse en achevant une roulade, et semblait s'écouter elle-même. Sarrasine crayonna sa maîtresse dans toutes les poses : il la fit sans voile, assise, debout, couchée, ou chaste ou amoureuse, en réalisant, grâce au délire de ses crayons, toutes les idées capricieuses qui sollicitent notre imagination quand nous pensons fortement à une maîtresse. Mais sa pensée furieuse alla plus loin que le dessin. Il voyait la Zambinella, lui parlait, la suppliait, épuisait mille années de vie et de bonheur avec elle, en la plaçant dans toutes les situations imaginables, en essayant, pour ainsi dire, l'avenir avec elle.

Giorgione, Judith (détail)

Zambinella et la voluptueuse légèreté d'un Fragonard

Après avoir reçu les compliments assez affectueux de la plupart des personnes présentes, qu'il connaissait de vue, il tâcha de s'approcher de la bergère sur laquelle la Zambinella était nonchalamment étendue, Oh ! comme son cœur battit quand il aperçut un pied mignon, chaussé de ces mules qui, permettez-moi de le dire, madame, donnaient jadis au pied des femmes une expression si coquette, si voluptueuse, que je ne sais pas comment les hommes y pouvaient résister. Les bas blancs bien tirés et à coins verts, les jupes courtes, les mules pointues et à talons hauts du règne de Louis XV ont peut-être un peu contribué à démoraliser l'Europe et le clergé- Un peu! dit la marquise, Vous n'avez donc rien lu?

Fragonard, L'escarpolette

La zambinella coiffée à la du Barry

La Zambinella, repris-je en souriant, s'était effrontément croisé les jambes, et agitait en badinant celle qui se trouvait dessus, attitude de duchesse, qui allait bien à son genre de beauté capricieuse et pleine d'une certaine mollesse engageante. Elle avait quitté ses habits de théâtre, et portait un corps qui dessinait une taille svelte et que faisaient valoir des paniers et une robe de satin brodée de fleurs bleues. Sa poitrine, dont une dentelle dissimulait les trésors par un luxe de coquetterie, étincelait de blancheur. Coiffée à peu près comme se coiffait madame du Barry, sa figure, quoique surchargée d'un large bonnet, n'en paraissait que plus mignonne, et la poudre lui seyait bien. La voir ainsi, c'était l'adorer. Elle sourit gracieusement au sculpteur. Sarrasine, tout mécontent de ne pouvoir lui parler que devant témoins, s'assit poliment auprès d'elle, et l'entretint de musique en la louant sur son prodigieux talent; mais sa voix tremblait d'amour, de crainte et d'espérance.

Mme du Barry par Drouais

6. La peau de chagrin, 1831

Aquilina et Le Carrache

De longs rouleaux bruns enveloppaient à demi un cou majestueux, sur lequel la lumière glissait par intervalles, en révélant la finesse des plus jolis contours. Sa peau, d'un blanc mat, faisait ressortir les tons chauds et animés de ses vives couleurs. L'oeil armé de longs cils lançait des flammes hardies, étincelles d'amour; et la bouche, humide, entr'ouverte, appelait le baiser. Elle avait une taille forte, mais lascive. Son sein, ses bras étaient largement développés, comme ceux des belles figures du Carrache; néanmoins elle paraissait leste, souple, et sa vigueur supposait l'agilité d'une panthère, comme la mâle élégance de ses formes en promettait les voluptés dévorantes (…) C'était une statue colossale, tombée du haut de quelque temple grec, sublime à distance; vue de près, grossière; et, cependant sa foudroyante beauté devait réveiller les impuissants, sa voix charmer les sourds, ses regards ranimer de vieux ossements.

Annibal Carrache

Pauline et Pygmalion

Quand je rentrais, je la trouvais chez moi, dans la toilette la plus modeste, mais au moindre mouvement qu’elle faisait, sa taille élégante et souple, les attraits de sa personne se révélaient sous l’étoffe grossière dont elle était vêtue. Elle avait un pied mignon dans d’ignobles souliers. C'était l’héroïne du conte de Peau d’Ane, une reine en esclavage.
Mais ses jolis trésors, sa richesse de jeune fille, tout ce luxe de beauté fut comme perdu pour moi. Je m’étais ordonné à moi-même de voir en Pauline, une soeur. J’aurais eu horreur de tromper la confiance de sa mère.
Ainsi, j’admirais cette charmante fille comme un tableau, comme le portrait d’une maîtresse morte. C’était mon enfant, ma statue; et, Pygmalion nouveau, je voulais faire, d’une vierge vivante et colorée, sensible et parlante, - un marbre.

Girodet, Pygmalion et Galatée

Foedora et la Vénus de Milo

Ses cheveux noirs allaient admirablement bien à la couleur orangée de ses yeux mêlés de veines comme une pierre de Florence, et qui semblaient ajouter de la finesse à ses paroles. Son corsage était paré des grâces les plus attrayantes. Une rivale aurait peut-être accusé de dureté ses épais sourcils qui paraissaient se rejoindre, et remarqué je ne sais quel duvet imperceptible dont les contours de son visage étaient ornés.
Enfin je trouvai la passion empreinte en tout, l’amour écrit sur ces paupières italiennes, sur ces belles épaules dignes de la Venus de Milo, dans ses traits, sur sa lèvre supérieure un peu forte et légèrement ombragée. Il y avait certes tout un roman dans cette femme !...

Ces richesses féminines, cet ensemble harmonieux des lignes, les promesses faites à l’amour que je lisais dans cette structure étaient tempérées, il est vrai, par une réserve constante, par une modestie extraordinaire qui contrastaient avec l’expression de toute la personne : il fallait une observation aussi sagace que la mienne pour découvrir dans cette nature les signes d’une destinée de volupté. Pour expliquer plus clairement ma pensée, il y avait en elle deux femmes séparées, par le buste peut-être : l’une était froide, tandis que la tête seule semblait être passionnée.

Vénus de Milo

Pauline et Richard Weshall

Raphaël, feignant toujours de lire sa feuille, contemplait à la dérobée Pauline aux prises avec le chat, sa Pauline enveloppée d'un long peignoir qui la lui voilait imparfaitement, et, les cheveux en désordre, et montrant un petit pied blanc veiné de bleu dans une pantoufle de velours noir. Charmante à voir ainsi déshabillée, et délicieuse comme les fantastiques figures de Westall, elle semblait être tout à la fois jeune fille et femme; et peut-être même, encore plus jeune fille que femme, parce que, sans doute, elle jouissait d'une félicité sans mélange, et ne connaissait de l’amour que ses premières joies.

Richard Westhall, Flora

Pauline et Henri Gervex

Son abandon, sa gracieuse posture peignaient une innocente confiance qui mêlait au charme de l'amour, les adorables attraits de l'enfance endormie. Même les femmes les plus naturelles obéissent encore pendant le jour à certaines conventions sociales qui enchaînent leur naïveté, les expansions vives de leur âme et leurs mouvements; mais le sommeil semble les rendre par degrés à la chaste aisance, à la soudaineté de vie qui décorent le premier âge. Pauline était là, ne rougissant de rien comme une de ces chères et célestes créatures dont la raison n’a point encore jeté des pensées dans les gestes et des secrets dans le regard.
Son divin profil se détachait vivement sur la fine batiste des oreillers, et de grosses ruches de dentelles mêlées à ses cheveux en désordre lui donnaient un petit air mutin. Elle semblait s'être endormie dans le plaisir.
Oh! voir sa maîtresse endormie, au matin, rieuse dans un songe, paisible sous votre protection, vous aimant même en rêve, au moment où la créature semble cesser d'être, et vous offrant encore une bouche muette, qui, dans le sommeil, possède un langage pour vous parler du dernier baiser... voir une femme confiante, demi-nue, mais enveloppée dans son amour comme dans un manteau, et chaste au sein du désordre… admirer ses vêtements épars, un bas de soie rapidement quitté la veille pour vous plaire, une ceinture dénouée, dont la boucle d'or, gisant à terre, vous accuse une passion, une foi sans bornes!... N'est-ce pas une joie sans nom?

Henri Gervex Rolla

7. La Bourse, 1832

Adélaïde et Prudhon

Une douce voix le tira de l'espèce d'engourdissement dans lequel il était plongé. Lorsqu'il ouvrit les yeux, la vue d'une vive lumière les lui fit refermer promptement; mais à travers le voile qui enveloppait ses sens, il entendit le chuchotement de deux femmes, et sentit deux jeunes, deux timides mains entre lesquelles reposait sa tête. Il reprit bientôt connaissance et put apercevoir, à la lueur d'une de ces vieilles lampes dites à double courant d'air, la plus délicieuse tête de jeune fille qu'il eût jamais vue, une de ces têtes qui souvent passent pour un caprice du pinceau, mais qui tout à coup réalisa pour lui les théories de ce beau idéal que se crée chaque artiste et d'où procède son talent. Le visage de l'inconnue appartenait, pour ainsi dire, au type fin et délicat de l'école de Prudhon, et possédait aussi cette poésie que Girodet donnait à ses figures fantastiques. La fraîcheur des tempes, la régularité des sourcils, la pureté des lignes, la virginité fortement empreinte dans tous les traits de cette physionomie faisaient de la jeune fille une création accomplie.

Prudhon Buste de Jeune femme

8. Madame Firmiani, 1832

Madame Firmiani et Ingres

Par un de ces hasards qui n'arrivent qu'aux jolies femmes, elle était dans un moment où toutes ses beautés brillaient d'un éclat particulier, dû peut-être à la lueur des bougies, à une toilette admirablement simple, à je ne sais quel reflet de l'élégance au sein de laquelle elle vivait. Il faut avoir étudié les petites révolutions d'une soirée dans un salon de Paris pour apprécier les nuances imperceptibles qui peuvent colorer un visage de femme et le changer. Il est un moment où, contente de sa parure, où se trouvant spirituelle, heureuse d'être admirée en se voyant la reine d'un salon plein d'hommes remarquables qui lui sourient, une Parisienne a la conscience de sa beauté, de sa grâce; elle s'embellit alors de tous les regards qu'elle recueille et qui l'animent, mais dont les muets hommages sont reportés par de fins regards au bien-aimé. En ce moment, une femme est comme investie d'un pouvoir surnaturel et devient magicienne; coquette à son insu, elle inspire involontairement l'amour qui l'enivre en secret, elle a des sourires et des regards qui fascinent. Si cet état, venu de l'âme, donne de l'attrait même aux laides, de quelle splendeur ne revêt-il pas une femme nativement élégante, aux formes distinguées, blanche, fraîche, aux yeux vifs, et surtout mise avec un goût avoué des artistes et de ses plus cruelles rivales !
Madame Firmiani avouait vingt-cinq ans. Mais les Positifs prouvaient que, mariée en 1813, à l'âge de seize ans, elle devait avoir au moins vingt-huit ans en 1825. Néanmoins, les mêmes gens assuraient aussi qu'à aucune époque de sa vie elle n'avait été si désirable, ni si complètement femme. Elle était sans enfants, et n'en avait point eu; le problématique Firmiani, quadragénaire très respectable en 1813, n'avait pu, disait-on, lui offrir que son nom et sa fortune. Madame Firmiani atteignait donc à l'âge où la Parisienne conçoit le mieux une passion et la désire peut-être innocemment à ses heures perdues, elle avait acquis tout ce que le monde vend, tout ce qu'il prête, tout ce qu'il donne … Aussi était-elle désirée par trop de gens pour n'être pas victime de l'élégante médisance parisienne et des ravissantes calomnies qui se débitent si spirituellement sous l'éventail ou dans les à parte.
Cette esquisse d'une figure admirable de naturel n'en donnera jamais qu'une faible idée; il faudrait le pinceau de Ingres pour rendre la fierté du front, la profusion des cheveux, la majesté du regard, toutes les pensées que trahissaient les couleurs particu­lières du teint. Il y avait tout dans cette femme les poètes pouvaient y voir à la fois Jeanne d'Arc ou Agnès Sorel; mais il s'y trouvait aussi la femme inconnue, l'âme cachée sous cette enveloppe décevante, l'âme d'Ève, les richesses du mal et les trésors du bien, la faute et la résignation, le crime et le dévouement, Dona Julia et Haidée du Don Juan de lord Byron.

Ingres, Femme du monde

9. Le médecin de campagne, 1832-1833

Une femme et la Poésie de Carlo Dolci

Il ne lui manquait rien de ce qui peut inspirer l'amour, de ce qui le justifie, et de ce qui le perpétue. La nature l'avait douée de cette coquetterie douce et naïve qui, chez la femme, est en quelque sorte la conscience de son pouvoir. Elle était bien faite, avait de jolis petits pieds, de jolies mains; son teint, éclatant de blancheur, était celui d'une blonde un peu fauve; enfin, je vous aurai dépeint sa physionomie en vous disant qu’elle ressemblait étonnamment à la Poésie, figure célèbre de Carlo Dolci. Tout en elle s'harmonisait. Ses moindres mouvements, ses plus petits gestes étaient d’accord avec la tournure particulière de sa phrase, le son de sa voix, qui vibrait dans les cœurs, et la manière dont elle jetait son regard pour bouleverser toutes les idées.
Type admirable de noblesse et d'élégance, sa noblesse n'avait rien de cherché ni de contraint, son élégance était toute instinctive. Le hasard avait été prodigue envers elle.

Devéria d'après La poésie Carlo Dolci

10. Ferragus, 1833

Madame Jules, sa chambre à coucher et Daphnis et Chloé le tableau de Gérard

Pour développer cette histoire dans toute la vérité de ses détails, pour en suivre le cours dans toutes ses sinuosités, il faut ici divulguer quelques secrets de l'amour, se glisser sous les lambris d’une chambre à coucher, non pas effrontément, mais à la manière de Trilby, n’effaroucher ni Dougal, ni Jeannie, n’effaroucher personne, être aussi chaste que veut l'être notre noble langue française, aussi hardi que l’a été le pinceau de Gérard dans son tableau de Daphnis et Chloé. La chambre à coucher de madame Jules était un lieu sacré. Elle, son mari, sa femme de chambre pouvaient seuls y entrer. L’opulence a de beaux privilèges, et les plus enviables sont ceux qui permettent de développer les sentiments dans toute leur étendue, de les féconder par l’accomplissement de leurs mille caprices, de les environner de cet éclat qui les agrandit, de ces recherches qui les purifient, de ces délicatesses qui les rendent encore plus attrayants.

Gérard, Daphnis et Chloé

11. Séraphîta, 1832-35

Séraphîta et Polymnie

Séraphîta se dressa sur ses pieds, resta, la tête mollement inclinée, les cheveux épars, dans la pose aérienne que les sublimes peintres ont tous donnée aux Messagers d'en haut: les plis de son vêtement eurent cette grâce indéfinissable qui arrête l'artiste. L’homme qui traduit tout par le sentiment, devant les délicieuses lignes du voile de la Polymnie antique. Puis elle étendit la main, et Wilfrid se leva. Quand il regarda Séraphîta, la blanche jeune fille était couchée sur la peau d'ours, la tête appuyée sur sa main, le visage calme, les yeux brillants.

Polymnie (détail)

12. Le Père Goriot, 1835

Victorine Taillefer et Van Eyck

Deux figures y formaient un contraste frappant avec la masse des pensionnaires et des habitués. Quoique mademoiselle Victorine Taillefer eût une blancheur maladive semblable à celle des jeunes filles attaquées de chlorose, et qu'elle se rattachât à la souffrance géné­rale qui faisait le fond de ce tableau, par une tristesse habituelle, par une contenance gênée, par un air pauvre et grêle, néanmoins son visage n'était pas vieux, ses mouvements et sa voix étaient agiles. Ce jeune malheur ressemblait à un arbuste aux feuilles jaunies, fraîchement planté dans un terrain contraire. Sa physionomie rous­sâtre, ses cheveux d'un blond fauve, sa taille trop mince, exprimaient cette grâce que les poètes modernes trou­vaient aux statuettes du Moyen Age. Ses yeux gris mé­langés de noir exprimaient une douceur, une résignation chrétiennes. Ses vêtements simples, peu coûteux, trahissaient des formes jeunes. Elle était jolie par juxta­position. Heureuse, elle eût été ravissante

Van Eyck, Vierge de l'Annonciation

13. La Fille aux yeux d’or, 1835

La fille aux yeux d’or et la Chimère

Depuis que j’étudie les femmes, mon inconnue est la seule dont le sein vierge, les formes ardentes et voluptueuses m'aient réalisé la seule femme que j'aie rêvée, moi! Elle est l'original de la délirante peinture, appelée la femme caressant sa chimère, la plus chaude, la plus infernale inspiration antique; une sainte poésie prostituée par ceux qui l'ont copiée pour les fresques et les mosaïques; pour un tas de bourgeois qui ne voient dans ce camée qu’une breloque, et la mettent à leurs clefs de montre, tandis que c'est toute la femme, un abîme de plaisirs où l'on roule sans en trouver la fin, tandis que c’est une femme idéale qui se voit quelquefois en réalité dans l'Espagne, dans l'Italie, presque jamais en France. Hé bien, j'ai revu cette fille aux yeux d’or, cette femme caressant sa chimère, je l'ai revue ici, vendredi. Je pressentais que le lendemain elle reviendrait à la même heure. Je ne me trompais point. Je me suis plu à la suivre sans qu'elle me vît, à étudier cette démarche indolente de la femme inoccupée, mais dans les mouvements de laquelle se devine la volupté qui dort. Eh bien, elle s'est retournée, elle m'a vu, m’a de nouveau adoré, a de nouveau tressailli, frissonné.

Delacroix, Femme caressant son perroquet

14. La vieille Fille, 1836

Madame de Maufrigneuse

Madame de Maufrigneuse venait de s'improviser ange, comme elle méditait de tourner à la littérature et à la science vers quarante ans au lieu de tourner à la dévotion. Elle tenait à ne ressembler à personne. Elle se créait des rôles et des robes, des bonnets et des opinions, des toilettes et des façons d'agir originales. Après son mariage, quand elle était encore quasi jeune fille, elle avait joué la femme instruite et presque perverse. Comme l'époque de ce mariage lui défendait de dérober à la connaissance des temps la moindre petite année, et qu'elle atteignait à l'âge de vingt-six ans, elle avait inventé de se faite immaculée. Elle paraissait à peine tenir à la terre, elle agitait ses grandes manches, comme si c’eût été des ailes. Son regard prenait la fuite au ciel à propos d'un mot, d'une idée, d'un regard un peu trop vifs. La madone de Piola, ce grand peintre génois, assassiné par jalousie au moment où il était en train de donner une seconde édition de Raphaël, cette madone la plus chaste de toutes et qui se voit à peine sous sa vitre dans une petite rue de Gênes, cette céleste madone était une Messaline, comparée à la duchesse de Maufrigneuse. Les femmes se demandaient comment la jeune étourdie était devenue, en une seule toilette, la séraphique beauté voilée qui semblait, suivant une expression à la mode, avoir une âme blanche comme la dernière tombée de neige sur la plus haute des Alpes, comment elle avait si promptement résolu le problème jésuitique de si bien montrer une gorge plus blanche que son âme en la cachant sous la gaze; comment elle pouvait être si immatérielle en coulant son regard d'une façon si assassine. Elle avait l’air de promettre mille voluptés par ce coup d'oeil presque lascif quand, par un soupir ascétique plein d'espérance pour une meilleure vie, sa bouche paraissait dire qu'elle n'en réaliserait aucune.

Domenico Piola (élève de Raphaël), Madone

15. Une Fille d’Eve, 1838

Florine et Poppée Sabina de l'école de Fontainebleau
Elle avait alors vingt huit ans, le moment où les beautés des femmes françaises sont dans tout leur éclat. Les peintres voyaient avant tout dans Florine des épaules d'un blanc lustré, teintes de tons olivâtres aux environs de la nuque, mais fermes et polies; la lumière glissait dessus comme sur une étoffe moirée. Quand elle tournait la tête, il se formait dans son cou des plis magnifiques, l'admiration des sculpteurs. Elle avait sur ce cou triomphant une petite tête d'impératrice romaine, la tête élégante et fine, ronde et volontaire de Poppée, des traits d'une correction spirituelle, le front lisse des femmes qui chassent le souci et les réflexions, qui cèdent facilement, mais qui se butent aussi comme des mules et n’écoutent alors plus rien. Ce front taillé comme d'un seul coup de ciseau faisait valoir de beaux cheveux cendrés presque toujours relevés par-devant en deux masses égales, à la romaine, et mis en mamelon derrière la tête pour la prolonger et rehausser par leur couleur le blanc du col. Des sourcils noirs et fins, dessinés par quelque peintre chinois, encadraient des paupières molles où se voyait un réseau de fibrilles roses.

Ecole de Fontainebleau, Poppée Sabina

Femmes aux épaules "grasses comme si Rubens en avait préparé la pâte
Les salons offraient à l'oeil un spectacle magique : des fleurs, des diamants, des chevelures brillantes, tous les écrins vidés, toutes les ressources de la toilette mises à contribution. Le salon pouvait se comparer à l'une des serres coquettes où de riches horticulteurs rassemblent les plus magnifiques raretés. Même éclat, même finesse de tissus. L'industrie humaine semblait aussi vouloir lutter avec les créations animées. Partout des gazes blanches ou peintes comme les ailes des plus jolies libellules, des crêpes, des dentelles, des blondes, des tulles variés comme les fantaisies de la nature entomologique, découpés, ondés, dentelés, des fils d'aranéide en or, en argent, des brouillards de soie, des fleurs brodées par les fées ou fleuries par des génies emprisonnés, des plumes colorées par les feux du tropique, en saule pleureur au-dessus des têtes orgueilleuses, des perles tordues en nattes, des étoffes laminées, côtelées, déchiquetées, comme si le génie des arabesques avait conseillé l'industrie française. Ce luxe était en harmonie avec les beautés réunies là comme pour réaliser un keepsake. L'oeil embrassait les plus blanches épaules, les unes de couleur d'ambre, les autres d'un lustré qui faisait croire qu'elles avaient été cylindrées, celles-ci satinées, celles-là mates et grasses comme si Rubens en avait préparé la pâte, enfin toutes les nuances trouvées par l'homme dans le blanc.

Rubens Vénus

La beauté raphaëlique des femmes dans un salon du faubourg Saint-Germain
C'étaient des yeux étincelants comme des onyx ou des turquoises bordées de velours noir ou de franges blondes; des coupes de figures variées qui rappelaient les types les plus gracieux des différents pays; des fronts sublimes ou majestueux, ou doucement bombés comme si la pensée y abondait, ou plats comme si la résistance y siégeait invaincue; puis, ce qui donne tant d'attrait à ces fêtes préparées pour le regard, des gorges repliées comme les aimait Georges IV, ou séparées à la mode du dix huitième siècle, ou tendant à se rapprocher, comme les voulait Louis XV; mais montrées avec audace, sans voile, ou sous ces jolies gorgerettes froncées des portraits de Raphaël, le triomphe de ses patients élèves. Les plus jolis pieds tendus pour la danse, les tailles abandonnées dans les bras de la valse, stimulaient l'attention des plus indifférents. Les bruissements des plus douces voix, le frôlement des robes, les murmures de la danse, les chocs de la valse accompagnaient fantastiquement la musique. La baguette d'une fée semblait avoir ordonné cette sorcellerie étouffante, cette mélodie de parfums, ces lumières irisées dans les cristaux où pétillaient les bougies, ces tableaux multipliés par les glaces. Cette assemblée des plus jolies femmes et des plus jolies toilettes se détachait sur la masse noire des hommes.

Domenico Piola (élève de Raphaël), Portrait de femme

16. La cousine Bette, 1846

Adeline Hulot et Bianca Capello de Bronzino
Adeline, alors âgée de seize ans, pouvait être comparée à la fameuse Mme du Barry, comme elle, fille de la Lor­raine. C'était une de ces beautés complètes, foudroyantes, une de ces femmes semblables à Mme Tallien, que la nature fabrique avec un soin particulier ; elle leur dispense ses plus précieux dons : la distinction, la noblesse, la grâce, la finesse, l'élégance, une chair à part, un teint broyé dans cet atelier inconnu où travaille le hasard. Ces belles femmes-là se ressemblent toutes entre elles. Bianca Capella dont le portrait est un des chefs-d'œuvre de Bronzino, la Vénus de Jean Goujon dont l'original est la fameuse Diane de Poitiers, la signora Olympia dont le portrait est à la galerie Doria, enfin Ninon, Mme du Barry, Mme Tallien, Mlle George, Mme Récamier, toutes ces femmes, restées belles en dépit des années, de leurs passions ou de leur vie à plaisirs excessifs, ont dans la taille, dans la charpente, dans le caractère de la beauté des similitudes frappantes, et à faire croire qu'il existe dans l'océan des générations un courant aphrodisien d'où sortent toutes ces Vénus, filles de la même onde salée !

Bronzino, Bianca Capello

Valérie Marneffe, Laïs et Holbein
La beauté vénale sans amateurs, sans célébrité, sans la croix de déshonneur que lui valent des fortunes dissipées, c'est un Corrège dans un grenier, c'est le génie expirant dans sa mansarde. Une Laïs à Paris doit donc, avant tout, trouver un homme riche qui se passionne assez pour lui donner son prix. Elle doit surtout conserver une grande élégance qui, pour elle, est une enseigne, avoir d'assez bonnes manières pour flatter l'amour-propre des hommes, posséder cet esprit à la Sophie Arnould, qui réveille l'apathie des riches; enfin elle doit se faire désirer par les libertins en paraissant être fidèle à un seul, dont le bonheur est alors envié. Ces conditions, que ces sortes de femmes appellent la chance, se réalisent assez difficilement à Paris, quoique ce soit une ville pleine de millionnaires, de désœuvrés, de gens blasés et à fantaisies. La Providence a sans doute pro­tégé fortement en ceci les ménages d'employés et la petite bourgeoisie, pour qui ces obstacles sont au moins doublés par le milieu dans lequel ils accomplissent leurs évolutions. Néanmoins, il se trouve encore assez de Mme Marneffe à Paris, pour que Valérie doive figurer comme un type dans cette histoire des mœurs.

Hans Holbein, Lais

Samson et Dalila expliqués par Valérie

"Samson n'est rien, là. C'est le cadavre de la force. Dalila, c'est la passion qui ruine tout.
--Eh bien! reprit-elle, voilà comment je comprends la composition. Samson s'est réveillé sans cheveux comme beaucoup de dandies à faux toupets. Le héros est là sur le bord du lit, vous n'avez donc qu'à en figurer la base, cachée par des linges, par des draperies. Il est là comme Marius sur les ruines de Carthage, les bras croisés, la tête rasée, Napoléon à Sainte-Hélène, quoi! Dalila est à genoux, à peu près comme la Madeleine de Canova. Quand une fille a ruiné son homme elle l'adore. Selon moi, la Juive a eu peur de Samson, terrible, puissant, mais elle a dû aimer Samson devenu petit garçon. Donc, Dalila déplore sa faute, elle voudrait rendre à son amant ses che­veux, elle n'ose pas le regarder, et elle le regarde en sou­riant, car elle aperçoit son pardon dans la faiblesse de Samson. Ce groupe, et celui de la farouche Judith, seraient la femme expliquée. La vertu coupe la tête, le vice ne vous coupe que les cheveux. Prenez garde à vos toupets, messieurs!"

Madeleine de Canova

Artus Quellin, Samson et Dalila

Bette Fischer et Van Eyck
Qui voyait la Bette pour la première fois, frémissait involontairement à l'aspect de la sauvage poésie que l'habile Valérie avait su mettre en relief en cultivant par la toilette cette nonne sanglante, en encadrant avec art par des bandeaux épais cette sèche figure olivâtre où brillaient des yeux d'un noir assorti à celui de la chevelure, en faisant valoir cette taille inflexible. Bette, comme une Vierge de Cranach et de Van Eyck, comme une Vierge byzantine, sorties de leurs cadres, gardait la roideur, la correction de ces figures mysté­rieuses, cousines germaines des Isis et des divinités mises en gaine par les sculpteurs égyptiens. C'était du granit, du basalte, du porphyre qui marchait.

Van Eyck Margarita

Valérie Marneffe, Jupiter et Danaé du Corrège
Dans ce ménage, primitif (disait-il), le baron était aussi dieu que chez lui. M. Marneffe paraissait être à mille lieues de croire que le Jupiter de son ministère eût l'intention de descendre en pluie d'or chez sa femme, et il se faisait le valet de son auguste chef. Mme Marneffe, âgée de vingt-trois ans, bourgeoise pure et timorée, fleur cachée dans la rue du Doyenné, devait ignorer les dépravations et la démoralisation courtisanesques qui maintenant causaient d'affreux dégoûts au baron, car il n'avait pas encore connu les charmes de la vertu qui combat, et la craintive Valérie les lui faisait savourer, comme dit la chanson, tout le long de la rivière.

Tintoret, Danaë

La courtisane Josépha et Judith d'Alloris
Après avoir entendu ouvrir et fermer des portes, elle aperçut enfin Josépha. La cantatrice ressemblait à la Judith d'Alloris, gravée dans le souvenir de tous ceux qui l'ont vue dans le palais Pitti, auprès de la porte d’un grand salon: même fierté de pose, même visage sublime, des cheveux noirs tordus sans apprêt et une robe de chambre jaune à mille fleurs brodées abso­lument semblable au brocart dont est habillée l'immortelle homicide créée par le neveu du Bronzino.

Christophano Alloris, Judith

Bette Fischer et Giotto
Au moment où cette scène commence, si la cousine Bette avait voulu se laisser habiller à la mode; si elle s'était, comme les Parisiennes, habituée à porter chaque nouvelle mode, elle eût été présentable et acceptable; mais elle gardait la raideur d'un bâton. Or, sans grâces, la femme n'existe point à Paris. Ainsi, la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la séche­resse calabraise du teint qui faisaient de la cousine Bette une figure du Giotto, et desquels une vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence, que parfois elle ressemblait aux singes habillés en femmes, promenés par les petits Savoyards. Comme elle était bien connue dans les maisons unies par les liens de famille où elle vivait, qu'elle restreignait ses évolutions sociales à ce cercle, qu'elle aimait son chez-soi, ses singularités n'étonnaient plus personne, et disparais­saient au dehors dans l'immense mouvement parisien de la rue, où l'on ne regarde que les jolies femmes.

Giotto, Femme de profil

17. Les Paysans, 1845

Catherine Tonsard et Delacroix
Catherine, grande et forte, en tout point semblable aux filles que les sculpteurs et les peintres prennent, comme jadis la République, pour modèles de la Liberté, charmait la jeunesse de la vallée d'Avanne par ce même sein volumineux, ces mêmes jambes musculeuses, cette même taille à la fois robuste et flexible, ces bras charnus, cet œil allumé d'une paillette de feu, par l'air fier, les cheveux tordus à grosses poignées, le front masculin, la bouche rouge, aux lèvres retroussées par un sourire quasi féroce, qu'Eugène Delacroix, David d'Angers ont tous deux admirablement saisi et représenté. Image du Peuple, l'ardente et brusque Catherine vomissait des insurrections par ses yeux d'un jaune clair, pénétrants et d'une insolence soldatesque.

Delacroix, La Liberté guidant le peuple (détail)

Olympe Michaud et Nicolas Poussin
Lorsque la comtesse et ses deux hôtes atteignirent au bout d'une des allées sinueuses qui débouchaient au pavillon, ils entrevirent madame Michaud assise en dehors, à sa porte, travaillant à une layette. Cette femme, ainsi posée, ainsi occupée, ajoutait au paysage un intérêt humain qui le complétait et qui dans la réalité est si touchant, que certains peintres ont par erreur essayé de le transporter dans leurs tableaux. Ces artistes oublient que l'esprit d'un pays, quand il est bien rendu par eux, est si grandiose qu'il écrase l'homme, tandis qu'une semblable scène est, dans la nature, toujours en proportion avec le personnage par le cadre dans lequel l'œil du spectateur le circonscrit. Quand Poussin, le Raphaël de la France, a fait du paysage un accessoire dans ses Bergers d'Arcadie, il avait bien deviné que l'homme devient petit et misérable, lorsque dans une toile la nature est le principal. Là, c'était août dans toute sa gloire, une moisson attendue, un tableau plein d'émotions simples et fortes. Là, se rencontrait réalisé le rêve de beaucoup d'hommes dont la vie inconstante et mélangée de bon et de mauvais par de violentes secousses, leur a fait désirer le repos.

Nicolas Poussin, les Bergers d'Arcadie

La Péchina, la cruche cassée de la fable et Fragonard
A six cents pas environ du pavillon, au-dessous du ruisseau, la comtesse aperçut dans l'allée une cruche rouge cassée et du lait répandu.
- Qu'est-il arrivé à la petite ? ... dit-elle en appelant Michaud et sa femme qui retournaient au pavillon.
- Un malheur comme à Perrette, lui répondit Émile Blondet.
- Non, la pauvre enfant a été surprise et poursuivie, car la cruche a été jetée sur le côté, dit l'abbé Brossette en examinant le terrain.
- Oh ! c'est bien là le pied de la Péchina, dit Michaud. L'empreinte des pieds tournés vivement révèle une sorte de terreur subite. La petite s'est élancée violemment du côté du pavillon en voulant y retourner.
Tout le monde suivait les traces montrées du doigt par le garde général qui marchait en les observant, et qui s'arrêta dans le milieu de l'allée, à cent pas de la cruche cassée, à l'endroit où cessaient les marques des pieds de la Péchina.

Fragonard, Perrette et le pot au lait

Paysanne de Murillo

Au bout des champs moissonnés, sur lesquels étaient les charrettes où s'empilaient les gerbes, il y avait une centaine de créatures qui, certes, laissaient bien loin les plus hideuses conceptions que les pinceaux de Murillo, de Téniers, les plus hardis en ce genre, et les figures de Callot, ce poète de la fantaisie des misères, aient réalisées; leurs jambes de bronze, leurs tètes pelées, leurs haillons déchiquetés, leurs couleurs, si curieusement dégradées, leurs déchirures humides de graisse, leurs reprises, leurs taches, les décolorations des étoffes, les trames mises à jour, enfin leur idéal du matériel des misères était dépassé, de même que les expressions avides, inquiètes, hébétées, idiotes, sauvages de ces figures avaient, sur les immortelles compositions de ces princes de la couleur, l'avantage éternel que conserve la nature sur l'art. Il y avait des vieilles au cou de dindon, à la paupière pelée et rouge, qui tendaient la tête comme des chiens d'arrêt devant la perdrix; des enfants silencieux comme des soldats sous les armes, des petites filles qui trépignaient comme des animaux attendant leur pâture; les caractères de l'enfance et de la vieillesse étaient opprimés sous une féroce convoitise : celle du bien d'autrui, qui devenait leur bien par abus.

Murillo, Une paysanne et son fils

19. La Recherche de l’absolu, 1834

Marguerite Claës et Voet Jacob Ferdinand
La reine de ce jour fut Marguerite, alors âgée de seize ans, et que ses parents présentèrent au monde. Elle attira tous les regards par une extrême simplicité, par son air candide et surtout par sa physionomie en accord avec ce logis. C'était bien la jeune fille flamande telle que les peintres du pays l'ont représentée: une tête parfaitement ronde et pleine; des cheveux châtains, lissés sur le front et séparés en deux bandeaux: des yeux gris, mélangés de vert; de beaux bras, un embonpoint qui ne nuisait pas à la beauté; un air timide, mais sur son front haut et plat, une fermeté qui se cachait sous un calme et une douceur apparentes. Sans être ni triste ni mélancolique, elle parut avoir peu d'enjouement. La réflexion, l'ordre, le sentiment du devoir, les trois principales expressions du caractère flamand animaient sa figure froide au premier aspect, mais sur laquelle le regard était ramené par une certaine grâce dans les contours, et par une paisible fierté qui donnait des gages au bonheur domestique. Par une bizarrerie que les physiologistes n'ont pas encore expliquée, elle n'avait aucun trait de sa mère ni de son père, et offrait une vivante image de son aïeule maternelle, une Conyncks de Bruges, dont le portrait conservé précieusement attestait cette ressemblance.

Jeune fille, peinture flamande

20. Le Lys dans la vallée, 1835

Madeleine de Mortsauf et Ingres
- Chère Madeleine, lui dis-je à voix basse, qu’avez-vous contre moi ? Pourquoi des sentiments froids, quand en présence de la mort chacun doit se réconcilier ?
- Je crois entendre ce que dit en ce moment ma mère, me répondit-elle en prenant l’air de tête qu’Ingres a trouvé pour sa Mère de Dieu, cette Vierge déjà douloureuse et qui s’apprête à protéger le monde où son Fils va périr.

Ingres : Le vœu de Louis XIII (détail)

Madeleine et Leonard de Vinci
- Monsieur, répondit-elle en passant à plusieurs reprises sa main sur les cheveux de Madeleine, qui était coiffée en belle Ferronnière, ne soyez pas injuste pour les pauvres femmes; la vie ne leur est pas toujours facile à porter, et peut-être les enfants sont les vertus d'une mère.

La belle Ferronniere

Henriette de Mortsauf et La Joconde
Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent signalé la comtesse aux regards; mais le dessin le plus correct, la couleur la plus chaude n'en exprimeraient rien encore. Sa figure est une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste de qui la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait rendre cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne traduit pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés la faisaient souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de subites réactions du sang vers la tête. Son front arrondi, proéminent comme celui de la Joconde, paraissait plein d'idées inexprimées, de sentiments contenus, de fleurs noyées dans des eaux amères.

La Joconde

21. La vieille fille, 1836

Suzanne de Val Noble et Titien
Suzanne une de ses favorites, spirituelle, ambitieuse, avait en elle l'étoffe d'une Sophie Arnould ; elle était d'ailleurs belle comme la plus belle courtisane que jamais Titien ait conviée à poser sur un velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus; mais sa figure, quoique fine dans le tour des yeux et du front, péchait en bas par des contours communs.
C'était la beauté normande, fraîche, éclatante, rebondie, la chair de Rubens qu'il faudrait marier avec les muscles de l'Hercule Farnèse, et non la Vénus de Médicis, cette gracieuse femme d'Apollon.

Rubens, Femme

22. César Birotteau, 1837

Césarine Birotteau et Nicolas Largillière
La beauté de cette belle fille n'était ni la beauté d'une lady, ni celle des duchesses françaises, mais la ronde et rousse beauté des Flamandes de Rubens. Césarine avait le nez retroussé de son père, mais rendu spirituel par la finesse du modelé, semblable à celui des nez essentiellement français, si bien réussis chez Largillière. Sa peau, comme une étoffe pleine et forte, annonçait la vitalité d'une vierge. Elle avait le beau front de sa mère, mais éclairci par la sérénité d'une fille sans soucis. Ses yeux bleus, noyés dans un riche fluide, exprimaient la grâce tendre d'une blonde heureuse. Si le bonheur ôtait à sa tête cette poésie que les peintres veulent absolument donner à leurs compo­sitions en les faisant un peu trop pensives, la vague mélancolie physique dont sont atteintes les jeunes filles qui n'ont jamais quitté l'aile maternelle lui imprimait alors une sorte d'idéal. Malgré la finesse de ses formes, elle était fortement constituée : ses pieds accusaient l'origine paysanne de son père, car elle péchait par un défaut de race et peut-être aussi par la rougeur de ses mains, signature d'une vie purement bourgeoise. Elle devait arriver tôt ou tard à l'embonpoint.

Femme en buste par Largillière

23. Les Employés, 1836

La Cardinal et la peinture flamande
Mais, là, dans cette excursion, la Cardinal avait toute la valeur d'un chef-d'oeuvre isolé, car elle était le type complet de son genre.
Courte et grosse, d'un teint riche en couleur, la mère Cardinal devait boire son petit coup d'eau-de-vie le matin.
Elle avait été belle. La Halle lui reprochait, dans son langage à figures hardies, d'avoir fait plus d’une journée la nuit. Son organe, pour se mettre au diapason d'une conversation honnête, était obligé d'étouffer le son, comme cela se fait dans une chambre de malade; mais alors il sortait épais et gras de ce gosier habitué à lancer jusqu'aux profondeurs des mansardes le nom du poisson de chaque saison. Son nez à la Roxelane, sa bouche assez bien dessinée, ses yeux bleus, tout ce qui fit jadis sa beauté se trouvait enseveli dans les plis d'une graisse vigoureuse, où se trahissaient les habitudes de la vie en plein air. Le ventre et les seins se recommandaient par une ampleur à la Rubens.

Frans Hals, Portrait de femme

Célestine Rabourdin, Jean Goujon et Diane de Poitiers

Célestine servait le thé quand le secrétaire général entra. Sa toilette lui allait bien ce soir-là : elle avait une robe de velours noir sans ornement, une écharpe de gaze noire, les cheveux bien lissés, relevés une natte ronde, et de chaque côté les boucles tombant l'anglaise. Ce qui distinguait cette femme, était le laisser-aller italien de l'artiste, une facile compréhension de toute chose, et la grâce avec laquelle elle souhaitait la bienvenue au moindre désir de ses amis. La nature lui avait donné une taille svelte pour se retourner lestement au premier mot d'interrogation, des yeux noirs fendus à l'orientale et inclinés comme ceux des Chinoises pour voir de côté; elle savait ménager sa voix insinuante et douce de manière à répandre un charme caressant sur toute parole, même celle jetée au hasard; elle avait de ces pieds que l'on ne voit que dans les portraits où les peintres mentent à leur aise en chaussant leur modèle, seule flatterie qui ne compromette pas l'anatomie. Son teint, un peu jaune au jour comme est celui des brunes, jetait un vif éclat aux lumières qui faisaient briller ses cheveux et ses yeux noirs. Enfin ses formes minces et découpées rappelaient à l'artiste celles de la Vénus du Moyen Age trouvée par Jean Goujon, l'illustre statuaire de Diane de Poitiers.

Diane de Poitiers dans l'atelier de Jean Goujon

Mme Saillard et la peinture flamande
Au milieu de toutes ces reliques, Mme Saillard habitait une bergère d'acajou moderne, les pieds sur une chaufferette brûlée à chaque trou, près d'une cheminée pleine de cendres et sans feu, sur laquelle se voyaient un cartel, des bronzes antiques, des candélabres à fleurs, mais sans bougies, car elle s'éclairait avec un martinet en cuivre d’où s'élevait une haute chandelle cannelée par différents coulages. Mme Saillard montrait un visage où, malgré ses rides, se peignaient l'entêtement et la sévérité, l'étroitesse de ses idées, une probité quadrangulaire, une religion sans pitié, une avarice naïve et la paix d'une conscience nette. Dans certains tableaux flamands, vous voyez des femmes de bourgmestres ainsi composées par la nature et bien reproduites par le pinceau; mais elles ont de belles robes en velours ou d'étoffes précieuses, tandis que Mme Saillard n'avait pas de robes, mais ce vêtement nommé, dans la Touraine et dans la Picardie, des cottes ou plus généralement en France, des cotillons, espèces de jupes plissées derrière et sur les côtés, mises unes sur les autres. Son corsage était serré dans un casaquin, autre mode d'un autre âge!

Ecole flamande du XVII, Portrait de femme au voile noir

24. L’enfant maudit, 1837

La comtesse Jeanne d’Hérouville et les Madones de Carlo Dolci
La comtesse, qui atteignait sa dix-huitième année, formait, auprès de cette immense figure, un contraste pénible à voir. Elle était blanche et svelte. Ses cheveux châtains, mélangés de teintes d'or, se jouaient sur son cou comme des nuages de bistre et découplaient un de ces visages délicats trouvés par Carlo Dolci pour ses Madones au teint d'ivoire qui semblent près d’expirer sous les atteintes de la douleur physique. Vous eussiez dit l’apparition d’un ange charge d'adoucir les volontés du comte d’Hérouville.

Carlo Dolci, l'Ange de l'Annonciation

25. Béatrix, 1839

Félicité des Touches et Miéris
Félicité montrait à Calyste une belle copie du tableau de Miéris, où se voit une femme en satin blanc, debout, tenant un papier et chantant avec un seigneur Brabançon, pendant qu'un nègre verse dans un verre à patte du vieux vin d’Espagne, et qu'une vieille femme de charge arrange des biscuits.
"Les blondes, reprit-elle, ont sur nous autres femmes brunes l'avantage d'une précieuse diversité ; il y a cent manières d'être blonde, et il n'y en a qu'une d'être brune..."

Frans van Mieris

Béatrix et Girodet
La nature lui a donné cet air de princesse qui ne s'acquiert point, qui lui sied et révèle soudain la femme noble, en harmonie d'ailleurs avec des hanches grêles, mais du plus délicieux contour, avec le plus joli pied du monde, avec cette abondante chevelure d'ange que le pinceau de Girodet a tant cultivée, et qui ressemble à des flots de lumière. Sans être irréprochablement belle ni jolie, elle produit, quand elle le veut, des impressions ineffaçables. Elle n'a qu'à se mettre en velours cerise avec des bouillons de dentelles, à se coiffer de roses rouges, elle est divine. Si, par un artifice quelconque, elle pouvait porter le costume du temps où les femmes avaient des corsets pointus à échelles de rubans s'élançant minces et frêles de l'ampleur étoffée des jupes en brocart à plis soutenus et puissants, où elles s'entouraient de fraises goudronnées, cachaient leurs bras dans de manches à crevés, à sabots de dentelles d'où la main sortait comme le pistil d'un calice, et qu'elles rejetaient les mille boucles de leur chevelure au-delà d'un chignon ficelé de pierreries, Béatrix lutterait avantageusement avec les beautés idéales que vous voyez vêtues ainsi.

Girodet, Femme

26. Pierrette, 1839

Pierrette et Guido Rini
Ivre de désespoir, la grand'mère cachait son désespoir, elle montrait à sa petite-fille le visage riant qu'elle avait à Pen-Hoël. Dans son désir de se faire illusion, elle lui arrangeait et lui mettait le bonnet national avec lequel Pierrette était arrivée à Provins. La jeune malade lui paraissait ainsi se mieux ressembler à elle-même : elle était délicieuse à voir, le visage entouré de cette auréole de batiste bordée de dentelles empesées. Sa tête, blanche de la blancheur du biscuit, son front auquel la souffrance imprimait un semblant de pensée profonde, la pureté des lignes amaigries par la maladie, la lenteur du regard et la fixité des yeux par instants, tout faisait de Pierrette un admirable chef-d'œuvre de mélancolie…
Pour donner à ceci d'immenses proportions, il suffit de rappeler qu'en transportant la scène au moyen âge et à Rome, sur ce vaste théâtre, une jeune fille sublime, Béatrix Cenci, fut conduite au supplice par des raisons et par des intrigues presque analogues à celles qui menèrent Pierrette au tombeau. Béatrix Cenci n'eut pour tout défenseur qu'un artiste, un peintre. Aujourd'hui, l'histoire et les vivants, sur la foi du portrait de Guido Reni, condamnent le pape, et font de Béatrix une des plus touchantes victimes des passions infâmes et des factions.

Guido Reni Portrait de Beatrice Cenci

27. Massimilla Doni, 1839

Massimilla Doni et Junon
Massimilla, quoique jeune, avait cette majesté que la tradition mythologique attribue à Junon, seule déesse à laquelle la mythologie n'ait pas donné d'amant, car Diane a été aimée, la chaste Diane a aimé! Jupiter seul a pu ne pas perdre contenance devant sa divine moitié, sur laquelle se sont modelées beaucoup de ladies en Angleterre. Emilio mettait sa maîtresse beaucoup trop haut pour y atteindre. Peut-être un an plus tard ne serait-il plus en proie à cette noble maladie qui n'attaque que les très jeunes gens et les vieillards. Mais comme celui qui dépasse le but en est aussi loin que celui dont le trait n'y arrive pas, la duchesse se trouvait entre un mari qui se savait si loin du but qu'il ne s'en souciait plus, et un amant qui le franchissait si rapidement avec les blanches ailes de l'ange qu'il ne pouvait plus y revenir. Heureuse d'être aimée, Massimilla jouissait du désir sans en imaginer la fin; tandis que son amant, malheureux dans le bonheur, amenait de temps en temps par une promesse sa jeune amie au bord de ce que tant de femmes nomment l'abîme, et se voyait obligé de cueillir les fleurs qui le bordent, sans pouvoir faire autre chose que les effeuiller en contenant dans son cœur une rage qu'il n'osait exprimer.

Junon par Rembrandt

Massimilla et Margherita Luti dite la Fornarina de Raphaël
Massimilla, chère fille des Doni chez lesquels la beauté de l'Italie s'est héréditairement conservée, toi qui ne démens pas le portrait de Margherita, l'une des rares toiles entièrement peintes par Raphaël pour sa gloire! ma belle et sainte maîtresse, ne sera-ce pas te mériter que de me sauver de ce gouffre de fleurs? Serais-je digne de toi si je profanais un cœur tout à toi? Non, je ne tomberai pas dans le piège vulgaire que me tendent mes sens révoltés. A cette fille son duc, à moi ma duchesse!

Raphaël, Portrait de Margherite Lupi dit La Foronina

28. Pierre Grassou, 1839

Mademoiselle Virginie Vervelle et Titien
- Je ne dis pas que vous ne me ferez pas deux tableaux gratis.
- Oh! oh!
- Je vous laisse le maître, je ne les demande pas. Vous êtes un honnête artiste.
- Au fait!
- Hé ! bien, j'amène un père, une mère et une fille unique.
- Tous uniques!
- Ma foi, oui ! ... et dont les portraits sont à faire. Ces bourgeois, fous des arts, n'ont jamais osé s'aventurer dans un atelier. La fille a une dot de cent mille francs. Vous pouvez bien peindre ces gens-là: ce sera peut-être pour vous des portraits de famille.
Ce vieux bois d'Allemagne, qui passe pour un homme et qui se nomme Élias Magus, s'interrompit pour rire d'un sourire sec dont les éclats épouvantèrent le peintre. Il crut entendre Méphistophélès parlant mariage.
- Les portraits sont payés cinq cents francs pièce, vous pouvez me faire trois tableaux.
- Mai-z-oui, dit gaiement Fougères.
- Et si vous épousez la fille, vous ne m'oublierez pas.
- Me marier, moi? s'écria Pierre Grassou, moi qui ai l'habitude de me coucher tout seul, de me lever de bon matin, qui ai ma vie arrangée ...
- Cent mille francs, dit Magus, et une fille douce, pleine de tons dorés comme un vrai Titien !

Titien, Portrait d'une jeune femme

29. Autres études de femmes, 1839-1842

La mère Lepas et Téniers
Je vis venir mon hôtesse, grosse femme réjouie, de belle humeur, qui avait manqué sa voca­tion : c'était une Flamande qui aurait dû naître dans un tableau de Téniers. - Eh! bien, monsieur? me dit-­elle. Monsieur Regnault vous a sans doute rabâché son histoire de la Grande Bretèche. - Oui, mère Lepas. ­Que vous a-t-il dit ? Je lui répétai en peu de mots la ténébreuse et froide histoire de madame de Merret. A chaque phrase, mon hôtesse tendait le cou, en me regardant avec une perspicacité d'aubergiste, espèce de juste milieu entre l'instinct du gendarme, l'astuce de l'espion et la ruse du commerçant.

Ténier, Flamande

La femme comme il faut profilée par Botticelli
Votre belle promeneuse, vous la retrouverez aux Italiens, à l'Opéra, dans un bal. Elle se montre alors sous un aspect si différent, que vous diriez deux créations sans analogie. La femme est sortie de ses vêtements mystérieux comme un papillon de sa larve soyeuse. Elle sert, comme une friandise, à vos yeux ravis les formes que le matin son corsage modelait à peine. Au théâtre, elle ne dépasse pas les secondes loges, excepté aux Italiens. Vous pourrez alors étudier à votre aise la savante lenteur de ses mouvements. L'adorable trompeuse use des petits artifices politiques de la femme avec un naturel qui exclut toute idée d'art et de préméditation. A-t-elle une main royalement belle, le plus fin croira qu'il était absolument nécessaire de rouler, de remonter ou d'écarter celle de ses ringleets ou de ses boucles qu’elle caresse. Si elle a quelque splendeur dans le profil, il vous paraîtra qu’elle donne de l’ironie ou de la grâce à ce qu'elle dit au voisin, en se posant de manière à produire ce magique effet de profil perdu tant affectionné par les grands peintres, qui attire la lumière sur la joue, dessine le nez par une ligne nette, illumine le rose des narines, coupe le front à vive arête, laisse au regard sa paillette de feu, mais dirigée dans l'espace, et pique d'un trait de lumière la blanche rondeur du menton.

Botticelli, Profil de femme

La démarche de la femme comme il faut et la mnémosyne
L'inconnue a une manière à elle de s'envelopper dans un châle ou dans une mante; elle sait se prendre de la chute des reins au cou, en dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en tortue, mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes, tout en les voilant. Par quel moyen? Ce secret, elle le garde sans être protégée par aucun brevet d'invention. Elle se donne par la marche un certain mouvement concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous l'étoffe sa forme suave ou dangereuse, comme à midi la couleuvre sous la gaze verte de son herbe frémissante. Doit-elle à un ange ou à un diable cette ondulation gracieuse qui joue sous la longue chape de soie noire, en agite la dentelle au bord, répand un baume aérien, et que je nommerais volontiers la brise de la Parisienne? Vous reconnaîtrez sur les bras, à la taille, autour du cou, une science de plis qui drape la plus rétive étoffe, de manière à vous rappeler la Mnémosyne antique. Ah! comme elle entend, passez-moi cette expression, la coupe de la démarche ! Examinez bien cette façon d'avancer le pied en moulant la robe avec une si décente précision qu'elle excite chez le passant une admiration mêlée de désir, mais comprimée par un profond respect. Quand une Anglaise essaie de ce pas, elle a l'air d’un grenadier qui se porte en avant pour attaquer une redoute. A la femme de Paris le génie de la démarche ! Aussi la municipalité lui devait-elle l'asphalte des trottoirs.

Mnemosyne au banquet

30. Le curé de village, 1841

Véronique et la gravure de Paul et Virginie
En 1820, il arriva, dans la vie simple et dénuée d'événements que menait Véronique, un accident qui n’eût pas eu d'importance chez toute autre jeune personne, mais qui peut-être exerça sur son avenir une horrible influence. Un jour de fête supprimée, qui restait ouvrable pour toute la ville, et pendant lequel les Sauviat fermaient boutique, allaient à l'église et se promenaient, Véronique passa, pour aller dans la campagne, devant l'étalage d'un libraire où elle vit le livre de Paul et Virginie. Elle eut la fantaisie de l'acheter à cause de la gravure, son père paya cent sous le fatal volume, et le mit dans la vaste poche de sa redingote. « - Ne ferais-tu pas bien de le montrer à monsieur le vicaire? lui dit sa mère pour qui tout livre imprimé sentait "toujours un peu le grimoire. - J'y pensais! » répondit simplement Véronique. L'enfant passa la nuit à lire ce roman, l'un des plus touchants livres de la langue française. La peinture de ce mutuel amour, à demi biblique et digne des premiers âges du monde, ravagea le cœur de Véronique. Une main, doit-on dire divine ou diabolique, enleva le voile qui jusqu'alors lui avait couvert la Nature. La petite vierge enfouie dans la belle fille trouva le lendemain ses fleurs plus belles qu'elles ne l'étaient la veille, elle entendit leur langage symbolique, elle examina l'azur du ciel avec une fixité pleine d'exaltation; et des larmes roulèrent alors sans cause dans ses yeux.

Paul et Virginie, Gravure

Véronique à sa fenêtre et les peintres flamands
Ceux qui levaient le nez en passant par la rue de la Cité pouvaient voir par les beaux jours la fille des Sauviat assise à sa fenêtre, cousant, brodant ou tirant l'aiguille au-dessus de son canevas d'un air assez songeur. Sa tête se détachait vivement entre les fleurs qui poétisaient l'appui brun et fendillé de ses croisées à vitraux retenus dans leur réseau de plomb. Quelquefois le reflet des rideaux de damas rouge ajoutait à l'effet de cette tête déjà si colorée; de même qu'une fleur empourprée, elle dominait le massif aérien si soigneusement entretenu par elle sur l'appui de sa fenêtre. Cette vieille maison naïve avait donc quelque chose de plus naïf: un portrait de jeune fille, digne de Mieris, de Van Ostade, de Terburg et de Gérard Dow, encadré dans une de ces vieilles croisées quasi détruites, frustes et brunes que leurs pinceaux ont affectionnées.

Jeune femme à sa fenêtre, Peinture flamande

Véronique et la Vierge de Pottormo
Chez cette femme, l'âme entraînait la chair comme l'Achille de la poésie profane avait traîné Hector, elle la roulait victorieusement dans les chemins pierreux de la vie, elle l'avait fait tourner pendant quinze années autour de la Jérusalem céleste où elle espérait entrer, non par supercherie, mais au milieu d'acclamations triomphales. Jamais aucun des solitaires qui vécurent dans les secs et arides déserts africains ne fut plus maîtres de ses sens que ne l'était Véronique au milieu de ce magnifique château, dans ce pays opulent aux vues molles et voluptueuses, sous le manteau protecteur de cette immense forêt d'où la science, héritière du bâton de Moïse, avait fait jaillir l'abondance, la prospérité, le bonheur pour toute une contrée. Elle contemplait les résultats de douze ans de patience, œuvre qui eût fait l'orgueil d'un homme supérieur, avec la douce modestie que le pinceau du Pontormo a mise sur le sublime visage de sa Chasteté chrétienne caressant la céleste licorne.

Pontormo, La sainte ViergeUrsule Mirouet, 1841

31. Ursule Mirouët, 1841

Mme de Portenduère et Mme Vigée-Lebrun
A une assez grande distance du docteur et d'Ursule, Mme de Portenduère se traînait en paraissant accablée de douleurs. Elle appartenait à ce genre de vieilles femmes dans le costume desquelles se retrouve l'esprit du dernier siècle, qui portent des robes couleur pensée, à manches plates et d'une coupe dont le modèle ne se voit que dans les portraits de Mme Lebrun; elles ont des mantelets en dentelle noire, et des chapeaux de forme passée en harmonie avec leur démarche lente ct solennelle : on dirait qu'elles marchent toujours avec leurs paniers, et qu'elles les sentent encore autour d'elles, comme ceux à qui l'on a coupé un bras agitent parfois la main qu'ils n'ont plus.

Mme Vigée-Lebrun, Portrait de femme

Mme de Serizy en Madone de Raphaël
Dites votre situation à Mme de Serizy tout naïvement, sans honte ; elle vous sera très utile ; tandis que, si vous jouez avec elle la charade du premier amour, elle se posera en Madone de Raphaël, jouera aux jeux innocents, et vous fera voyager à grands frais dans le pays de Tendre.

Raphaël, Madone

32. La Fausse maîtresse, 1842

Malaga et la beauté de la statuaire grecque
Malaga, tel est son nom de guerre, est forte, agile et souple. Pourquoi je la préfère à toutes les femmes du monde? ... en vérité! je ne saurais le dire. Quand je la vois, ses cheveux noirs retenus par un bandeau de satin bleu flottant sur ses épaules olivâtres et nues, vêtue d'une tunique blanche à bordure dorée et d'un maillot en tricot de soie qui en fait une statue grecque vivante, les pieds dans des chaussons de satin éraillé, passant, des drapeaux à la main, aux sons d'une musique militaire, à travers un immense cerceau dont le papier se déchire en l'air, quand le cheval fuit au grand galop, et qu'elle retombe avec grâce sur lui, applaudie, sans claqueurs, par tout un peuple ... eh bien, ça m'émeut. (…) À la parade, jadis, cette délicieuse Colombine portait des chaises sur le bout de son nez, le plus joli nez grec que j'aie vu. Malaga, madame, est l'adresse en personne. D'une force herculéenne, elle n'a besoin que de son poing mignon ou de son petit pied pour se débarrasser de trois ou quatre hommes. C'est enfin la déesse de la gymnastique…

Aphrodite, sculpture

33. La Rabouilleuse, 1842

Agathe Rouget et Raphaël
Son portrait, qui existe -encore - dans l'atelier de Bridau, montre un ovale parfait, une blancheur inaltérée et sans le moindre grain de rousseur, malgré sa chevelure d'or. Plus d'un artiste en observant ce front pur, cette bouche discrète, ce nez fin, de jolies oreilles, de longs cils aux yeux et des yeux d'un bleu foncé d'une tendresse infinie, enfin cette figure empreinte de placidité, demande aujourd'hui à notre grand peintre : - Est-ce la copie d'une tête de Raphaël ?

Raphaël, Portrait

34. Albert Savarus, 1842

Rosalie de Watteville
A dix-huit ans, mademoiselle de Watteville était une jeune fille frêle, mince, plate, blonde, blanche, et de la dernière insignifiance. Ses yeux d'un bleu pâle s'embellissaient par le jeu des paupières, qui, baissées, produisaient une ombre sur ses joues. Quelques taches de rousseur nuisaient à l'éclat de son front, d'ailleurs bien coupé. Son visage ressemblait parfaitement à ceux des saintes d'Albert Dürer et des peintres antérieurs au Pérugin : même forme grasse, quoique mince, même délicatesse attristée par l'extase, même naïveté sévère. Tout en elle, jusqu'à sa pose, rappelait ces vierges dont la beauté ne reparaît dans son lustre mystique qu'aux yeux d'un connaisseur attentif. Elle avait de belles mains, mais rouges, et le plus joli pied, un pied de châtelaine.

Durer, Vierge

35. Un Début dans la vie, 1842

Zéna et l’école de David
A Zara, il se trouve beaucoup d'apothicaires, je me loge chez l'un d'eux. Dans les pays étrangers, tout le monde a pour principal métier de louer en garni, l'autre métier est un accessoire. Le soir, je me mets à mon balcon après avoir changé de linge. Or, sur le balcon d'en face, j'aperçois une femme, oh! mais une femme! une Grecque, c'est tout dire, la plus belle créature de toute la ville : des yeux fendus en amande, des paupières qui se dépliaient comme des jalousies, et des cils comme des pinceaux; un visage d'un ovale à rendre fou Raphaël, un teint d'un coloris délicieux, les teintes bien fondues, veloutées... des mains... oh!...
- Qui n'étaient pas de beurre comme celles de la peinture de l'école de David, dit Mistigris.

Ecole de David, Bacchante

Madame Moreau en Eve
« Comment ne vous a-t-il pas offert de vous croquer? dit Bridau. Les peintres sont assez friands de belles personnes.
- Qu'entendez-vous par ces paroles? fit Mme Moreau sur la figure de laquelle se peignit le courroux d'une reine offensée.
- On appelle, en termes d'atelier, croquer une tête, en prendre une esquisse, dit Mistigris d'un air insinuant, et nous ne demandons à croquer que les belles têtes. De là le mot : Elle est jolie à croquer!
- J'ignorais l'origine de ce terme, répondit-elle, en lançant à Mistigris une œillade pleine de douceur.
- Mon élève, dit Bridau, monsieur Léon de Lora montre beaucoup de disposition pour le portrait. Il serait trop heureux, belle dame, de vous laisser un souvenir de notre passage ici en peignant votre charmante tête.
Joseph Bridau fit un signe à Mistigris, comme pour dire: « Allons, pousse ta pointe ! Elle n'est pas déjà si mal cette femme. » A ce coup d'œil, Léon de Lora se glissa sur le canapé, près d'Estelle, et lui prit une main qu'elle se laissa prendre.
- Oh! si pour faire une surprise à votre époux, madame, vous vouliez me donner quelques séances en secret, je tâcherais de me surpasser. Vous êtes si belle, si fraîche, si charmante!... Un homme sans talent deviendrait un génie en vous ayant pour modèle! On puiserait dans vos yeux tant de ...
- Puis, nous peindrons vos chers enfants dans les arabesques, dit Joseph en interrompant Mistigris.
- J'aimerais mieux les avoir dans mon salon; mais ce serait indiscret, reprit-elle en regardant Bridau d'un air coquet.
- La beauté, madame, est une souveraine que les peintres adorent, et qui a sur eux bien des droits. »
Ils sont charmants, pensa Mme Moreau. Aimez-vous la promenade le soir, après dîner, en calèche, dans les bois?
- Oh! oh! oh! oh! oh! fit Mistigris à chaque circonstance et sur des tons extatiques; mais Presles sera le paradis terrestre?
- Avec une Eve, une blonde, une jeune et ravissante femme », ajouta Bridau.

Raphaël, Eve (détail fresque

36. Mémoires de deux jeunes mariées, 1842

Le secret de la jeunesse de Louise et Vénus
Mon cabinet de toilette, au lieu d'être un tohu-bohu, est un délicieux boudoir. Mes recherches ont tout prévu. Le maître, le souverain peut y entrer en tout temps; son regard ne sera point affligé, étonné ni désenchanté : fleurs, parfums, élégance, tout y charme la vue. Pendant qu'il dort encore, le matin, au jour, sans qu'il s'en soit encore douté, je me lève, je passe dans ce cabinet où, rendue savante par les expériences de ma mère, j'enlève les traces du sommeil avec des lotions d'eau froide. Pendant que nous dormons, la peau, moins excitée, fait mal ses fonctions; elle devient chaude, elle a comme un brouillard visible à l'oeil des cirons, une sorte d'atmosphère. Sous l'éponge qui ruisselle, une femme sort jeune fille. Là peut-être est l'explication du mythe de Vénus sortant des eaux. L'eau me donne alors les grâces piquantes de l'aurore; je me peigne, me parfume les cheveux; et, après cette toilette minutieuse, je me glisse comme une couleuvre, afin qu'à son réveil, le maître me trouve pimpante comme une matinée de printemps.

Titien, Venus anadyomene

Un début dans la vie, 1842

La belle Mme Husson devenue Mme Clapart ou l’ancienne Aspasie du Directoire
Cette femme, célèbre sous le Directoire par ses liaisons avec un des cinq rois du moment, épousa, par cette toute-puissante protection, un fournisseur qui gagna des millions, et que Napoléon ruina en 1802. Cet homme, nommé Husson, devint fou de son passage subit de l'opulence à la misère, il se jeta dans la Seine en laissant la belle Mme Husson grosse. Moreau, très intimement lié avec Mme Husson, était alors condamné à mort; il ne put donc pas épouser la veuve du fournisseur, il fut même obligé de quitter la France pour quelque temps. Agée de vingt-deux ans, Mme Husson épousa, dans sa détresse, un employé nommé Clapart, jeune homme de vingt-sept ans, qui donnait, comme on dit, des espérances (...)
Malgré cette puissante protection, Clapart ne put jamais avancer, sa nullité se laissait trop promptement voir. Ruinée en 1815 par la chute de l'Empereur, la brillante Aspasie du Directoire resta sans autres ressources qu'une place de douze cents francs d'appointements qu'on eut pour Clapart, par le crédit du comte de Sérisy, dans les Bureaux de la Ville de Paris.
(…) Après avoir langui pendant quelques jours, tant elle fut vivement atteinte par ces catastrophes, Mme Clapart se laissa dévorer par certains remords qui saisissent les mères dont la conduite a été jadis légère et qui dans leur vieillesse inclinent au repentir. Elle se considéra comme une créature maudite. Elle attribua les misères de son second mariage et les malheurs de son fils à une vengeance de Dieu qui lui faisait expier les fautes et les plaisirs de la jeunesse. Cette opinion fut bientôt une certitude pour elle. La pauvre mère alla se confesser, pour la première fois depuis quarante ans, au vicaire de Saint-Paul, l'abbé Gaudron, qui la jeta dans les pratiques de la dévotion. Mais une âme aussi maltraitée et aussi aimante que celle de Mme Clapart devait devenir simplement pieuse. L'ancienne Aspasie du Directoire voulut racheter ses péchés pour attirer les bénédictions de Dieu sur la tête de son pauvre Oscar, elle se voua donc bientôt aux exercices et aux œuvres de la piété la plus vive.

Aspasie

37. Honorine, 1843

Onorina Pedrotti et Michel-Ange
Onorina Pedrotti est une de ces belles Génoises, les plus magnifiques créatures de l'Italie, quand elles sont belles. Pour le tombeau de Julien, Michel-Ange prit ses modèles à Gênes. De là vient cette amplitude, cette curieuse disposition du sein dans les figures du Jour et de la Nuit, que tant de critiques trouvent exagérées, mais qui sont particulières aux femmes de la Ligurie. A Gênes, la beauté n'existe plus aujourd'hui que sous le mezzaro, comme à Venise elle ne se rencontre que sous les fazzioli. Ce phénomène s’observe chez toutes les nations ruinées. Le type noble ne s’y trouve plus que dans le peuple, comme, après l'incendie des villes, les médailles se cachent dans les cendres. Mais déjà tout exception sous le rapport de la fortune, Onorina est encore une exception comme beauté patricienne. Rappelez-vous donc la Nuit que Michel-Ange a clouée sous le Penseur, affublez-la du vêtement moderne, tordez ces beaux cheveux si longs autour de cette magnifique tête un peu brune de ton, mettez une paillette de feu dans ces yeux rêveurs, entortillez cette puissante poitrine dans une écharpe, voyez la longue robe blanche brodée de fleurs, supposez que la statue redressée s’est assise et s'est croisé les bras, semblables à ceux de Mlle Georges, et vous aurez sous les yeux la consultesse avec un enfant de six ans, beau comme le désir d'une mère, et une petite fille de quatre ans sur les genoux, belle comme un type d'enfant laborieusement cherché par David le sculpteur pour l'ornement d'une tombe.

Michel-Ange, La Nuit

38. Illusions perdues, 1835-1843

Coralie belle comme une Vénitienne
- Coralie est bien admirablement belle, s'écria Joseph Bridau. Quel magnifique portrait à faire!
- Et bonne, répondit Lucien. Foi d'homme, elle est angélique ; mais tu feras son portrait; prends-la, si tu veux, pour modèle de ta Vénitienne amenée au sénateur par une vieille femme.
- Toutes les femmes qui aiment sont angéliques, dit Michel Chrestien.

Albrecht Dürer, Portrait d'une jeune Vénitienne

39. Modeste Mignon, 1844

Bettina Wallenrod, épouse Charles Mignon
Le fils de la Provence avait fini par rencontrer le hasard qui cherche tous les jolis garçons. En 1804, à Francfort-sur-Mein, il fut adoré par Bettina Wallenrod, fille unique d'un banquier, et il l'avait épousée avec plus d'enthousiasme qu'elle était riche, une des beautés de la ville, et qu'il se voyait alors seulement lieutenant, sans autre fortune que l'avenir excessivement problématique des militaires de ce temps-là. Le vieux Wallenrod, allemand déchu (la Banque est toujours baronne), charmé de savoir que le beau lieutenant représentait à lui seul les Mignon de la Bastie, approuva la passion de la blonde Bettina, qu'un peintre (il y en avait un alors à Francfort) avait fait poser pour une figure idéale de l'Allemagne (…) Charles aima Bettina Wallenrod autant qu'il était aimé d'elle, et c'est beaucoup dire; mais quand un Provençal s'exalte, tout chez lui devient naturel en fait de sentiment. Et comment ne pas adorer une blonde échappée d'un tableau d'Albert Durer, d'un caractère angélique, et d'une fortune notée à Francfort.

Durer, Portrait d'une jeune femme

Madame Mignon et Mierevelt
Les quatre Latournelle saluèrent avec la plus respectueuse déférence une vieille dame vêtue en velours noir, qui ne se leva pas du fauteuil où elle était assise, car ses deux yeux étaient couverts de la taie jaune produite par la cataracte. Madame Mignon sera peinte en une seule phrase. Elle attirait aussitôt le regard par le visage auguste des mères de famille dont la vie sans reproches défie les coups du Destin, mais qu'il a pris pour but de ses flèches, et qui forment la nombreuse tribu des Niobé. Sa perruque blonde bien frisée, bien mise, seyait à sa blanche figure froidie comme celle ces femmes de bourgmestre peintes par Mirevelt. Le soin excessif de sa toilette, des bottines de velours, une collerette de dentelles, le châle mis droit, tout attestait la sollicitude de Modeste pour sa mère.

Michiel Jansz van Mierevelt, Portrait d'une vieille femme

Modeste Mignon et la vierge d'Espagne de Zubaran
Alors âgée de vingt ans, svelte, fine autant qu'une de ces sirènes inventées par les dessinateurs anglais pour leurs livres de beautés, Modeste offre, comme autrefois sa mère, une coquette expression de cette grâce peu comprise en France, où nous l'appelons sensiblerie, mais qui, chez les Allemandes, est la poésie du cœur arrivée à la surface de l'être et s'épanchant en minauderies chez les sottes, en divines manières chez les filles spirituelles. Remarquable par sa chevelure couleur d'or pâle, elle appartient à ce genre de femmes nommées, sans doute en mémoire d'Eve, les blondes célestes, et dont l'épiderme satiné ressemble à du papier de soie appliqué sur la chair, qui frissonne sous l'hiver ou s'épanouit au soleil du regard, en rendant la main jalouse de l'œil. Sous ces cheveux, légers comme des marabouts et bouclés à l'anglaise, le front, que vous eussiez dit tracé par le compas tant il est pur de modelé, reste discret, calme jusqu'à la placidité, quoique lumineux de pensée; mais quand et où pouvait-on en voir de plus uni, d'une netteté si transparente? il semble, comme une perle, avoir un orient. Les yeux d'un bleu tirant sur le gris, limpides comme des yeux d'enfants, en montraient alors toute la malice et toute l'innocence, en harmonie avec l'arc des sourcils à peine indiqué par des racines plantées comme celles faites au pinceau dans les figures chinoises. Cette candeur spirituelle est encore relevée autour des yeux et dans les coins, aux tempes, par des tons de nacre à filets bleus, privilège de ces teints délicats. La figure, de l'ovale si souvent trouvé par Raphaël pour ses madones, se distingue par la couleur sobre et virginale des pommettes, aussi douce que la rose de Bengale, et sur laquelle les longs cils d'une paupière diaphane jetaient des ombres mélangées de lumière. Le col, alors penché, presque frêle, d'un blanc de lait, rappelle ces lignes fuyantes, aimées de Léonard de Vinci. Quelques petites taches de rousseur, semblables aux mouches du dix huitième siècle, disent que Modeste est bien une fille de la terre, et non l'une de ces créations rêvées en Italie par l'Ecole Angélique. Quoique fines et grasses tout à la fois, ses lèvres, un peu moqueuses, expriment la volupté. Sa taille, souple sans être frêle, n'effrayait pas la Maternité comme celle de ces jeunes filles qui demandent des succès à la morbide pression d'un corset. Le basin, l'acier, le lacet épuraient et ne fabriquaient pas les lignes serpentines de cette élégance, comparable à celle d'un jeune peuplier balancé par le vent. Une robe gris de perle, ornée de passementeries couleur de cerise, à taille longue, dessinait chastement le corsage et couvrait les épaules, encore un peu maigres, d'une guimpe qui ne laissait voir que les premières rondeurs par lesquelles le cou s'attache aux épaules. A l'aspect de cette physionomie vaporeuse et intelligente tout ensemble où la finesse d'un nez grec à narines roses, à méplats fermement coupés, jetait je ne sais quoi de positif; où la poésie qui régnait sur le front presque mystique était quasi démentie par la voluptueuse expression de la bouche; où la candeur disputait les champs profonds et variés de la prunelle à la moquerie la plus instruite, un observateur aurait pensé que cette jeune fille, à l'oreille alerte et fine que tout bruit éveillait, au nez ouvert aux parfums de la fleur bleue de l'Idéal, devait être le théâtre d'un combat entre les poésies qui se jouent autour de tous les levers de soleil et les labeurs de la journée, entre la Fantaisie et la Réalité. Modeste était la jeune fille curieuse et pudique, sachant sa destinée et pleine de chasteté, la vierge de l'Espagne plutôt que celle de Raphaël.

Francisco de Zurbaran, Annonciation (détail)

40. Un homme d’affaires, 1845

« La belle de M. Denisard » et la belle Impéria (auto-citation balzacienne)
« Moi, dit Denisart, j'en ai vu de belles avec les belles!...
Aussi, dans tous les cas, même quand je n'ai plus la tête à moi, je prends toujours mes précautions avec les femmes. Cette créature de qui je suis fou, eh! bien, elle n'est pas dans ses meubles, elle est dans les miens. Le bail de l'appartement est en mon nom ... » Vous connaissez Maxime, il trouva le carrossier très jeune! Le Croizeau pouvait payer les trois mille francs sans rien toucher de longtemps, car Maxime se sentait plus fou que jamais d'Antonia ...
- Je le crois bien, dit La Palférine, c'est la belle Impéria du Moyen Age.
- Une femme qui a la peau rude, s'écria la Lorette, et si rude qu'elle se ruine en bains de son.

La belle Impéria, gravure illustrant La belle Impéria des contes drolatiques de Balzac

41. Entre savants, 1845

Madame Marmus, née Flore Hansard et Mademoiselle de La Vallière
Madame Marmus, petite femme svelte, gentille, rieuse, était mise divinement et d'une façon un peu trop jeunette pour son âge, car elle comptait vingt cinq ans de ménage.
Enfin, elle pouvait encore porter une robe à petites raies roses, une pèlerine brodée et garnie de dentelles, des brodequins jolis comme des ailes de coléoptère, et un chapeau rose à fleurs de pêcher, d'un goût délicieux, qu'elle tenait à la main.
- Voyez, madame Adolphe, je suis toute défrisée; je vous le disais bien : quand il fait si chaud, il faut me coiffer en bandeau.
(Madame Marmus née Flore Hansard 25 ans plus tôt)
A son retour d'Égypte, le citoyen Marmus rencontra chez le ministre de l'Intérieur, à une réception publique, un fournisseur nommé Hansard, un des intéressés de la Compagnie du Bousquier et Minoret, qui tira mieux son épingle du jeu que ses associés, car du Bousquier se ruina et Minoret périt sur l'échafaud. Mais lui réalisa ses fonds en espèces, et se fit agent de change.
Il avait alors deux filles. Il maria l'une au membre de l'Institut, à Marmus de Saint-Leu, en voyant quelle était la considération de l'Empereur pour ce savant, et il donna l'autre à un de ses collègues, un agent de change appelé Vernet.
Dans ce temps-là, donner cent mille francs à une fille était une énormité, car l'argent valait de l'or. Mademoiselle Flore Hansard, petite blonde, d'une figure un peu monotone, le portrait vivant de mademoiselle de La Vallière, avait alors dix-huit ans et passait pour une personne excessivement bien élevée, parce qu'elle pinçait de la harpe. Elle était une des plus fortes élèves de Nadermann.

Mademoiselle de La Vallière

42. L’hôpital et le peuple, 1845

Catherine et les fresques de Raphaël et de Michel-Ange
Ce profond regret devint du désespoir quand Tauleron atteignit un petit bourg en avant de Clermont. Il trouva, là, sous l'humble toit d'un de ces petits cabarets nommés des bouchons, où dinent, déjeunent et couchent les artisans ambulants, une fille, l'ainée de sept enfants, d'une beauté champêtre et raphaëlesque. Raphaël a deux types, celui de ses célèbres vierges, et celui, beaucoup moins célèbre mais plus vrai, des grosses, fortes filles vigoureusement dessinées qui trouent leurs robes par des chairs de marbre, par des formes aussi prononcées que si Michel-Ange les avait contournées. Ces filles de la race adamique meublent ses fresques, ses magnifiques pages bibliques, et il leur a donné des poses qui prouvent avec quel soin il étudiait le peuple transteverin. La jeune Auvergnate gardait les vaches, portait le lait à Clermont, faisait l'ouvrage de quatre femmes occupées, elle faisait de l'herbe, elle filait pendant l'hiver, elle était remarquable par une taille de Junon, un pied de Diane chasseresse, nu comme l'antique sans souliers, et c’est qui frappa François Tauleron, par une chevelure dorée, un oeil gris à prunelle vive, à cils noirs, par un front d'un modelé fier et superbe, par une coupe de visage auguste et par des seins dignes d'une Cybèle, tout cela mal enveloppé de haillons bleus rapetassés qui laissaient voir une chemise de grosse toile, blanchie deux mille fois, heureusement trop courte, en sorte qu’on voyait la finesse musculeuse des jambes, enfin un vrai trésor pour un jeune Auvergnat. Charlotte entra, tenant sur sa tête et sur un coussinet de paille une énorme cruche que monsieur de Florian eût appelée une amphore, elle la replaça dans un coin, elle regarda dans la huche, tomba sur le pain armée d'un couteau, mais en y coupant une tranche elle l'appuya sur le milieu de son corsage, et Tauleron ne sut laquelle était la plus dure des deux masses, ni le pain ni la chair ne plièrent. II y a un axiome de statique pour expliquer cela,
- Quel âge as-tu ?... dit l'artisan en charabia.
- Eh ! Vous voyez bien pays que je ne laisse pas mes dents dans la miche, quoiqu'elle ait huit jours, répondit Charlotte en montrant un râtelier qui semblait fait d'une seule pièce d'ivoire sur laquelle on aurait figuré des divisions avec le pinceau.
Cette blanche armature était rehaussée par des lèvres rouges comme du sang, retroussées par un bon gros rire.
- A va sur seize ans !... dit le cabaretier; mais ça profite comme des orties.

Raphaël, fresque pour l'église Santa Maria de la paix, Rome (détail)

Michel Ange, fresque de la chapelle Sixtine

43. Petites misères de la vie conjugale, 1845

L'amour conjugal à Paris
A Paris, à moins d’habiter un hôtel à soi, sis entre cour et jardin, toutes les existences sont accouplées. A chaque étage d'une maison, un ménage trouve dans la maison située en face un autre ménage. Chacun plonge à volonté ses regards chez le voisin. Il existe une servitude d'observation mutuelle, un droit de visite commun auquel nul ne peut se soustraire. Dans un temps donné, le matin, vous vous levez de bonne heure, la servante du voisin fait l'appartement, laisse les fenêtres ouvertes et les tapis sur les appuis: vous devinez alors une infinité de choses, et réciproquement. Aussi, dans un temps donné, connaissez-vous les habitudes de la jolie, de la vieille, de la jeune, de la coquette, de la vertueuse femme d'en face, ou les caprices du fat, les inventions du vieux garçon, la couleur des meubles, le chat du second ou du troisième. Tout est indice et matière à divination. Au quatrième étage, une grisette surprise se voit, toujours trop tard, comme la chaste Suzanne, en proie aux jumelles ravies d'un vieil employé à dix huit cent francs, qui devient criminel gratis. Par compensation, un beau surnuméraire, jeune de ses dix-neuf ans, apparaît à une dévote dans le simple appareil d'un homme qui se barbifie.

Tintoret, Elvira Gagliari modèle pour Suzanne et les vieillards

Caroline et les "cascades de chairs à la Rubens"
Au bout d'un temps difficile à déterminer, Caroline se regarde dans la glace, au dessert, et voit des rubis fleurissant sur ses pommettes et sur les ailes si pures de son nez. Elle est de mauvaise humeur au spectacle, et vous ne savez pas pourquoi, vous, Adolphe, si fièrement posé dans votre cravate! vous qui tendez votre torse en homme satisfait.Quelques jours après, la couturière arrive, elle essaie une robe, elle rassemble ses forces, elle ne parvient pas à l'agrafer ... On appelle la femme de chambre. Après un tirage de la force de deux chevaux, un vrai treizième travail d'Hercule, il se déclare un hiatus de deux pouces. L'inexorable couturière ne peut cacher à Caroline que sa taille a changé. Caroline, l'aérienne Caroline, menace d'être pareille à madame Deschars. En termes vulgaires, elle épaissit.On laisse Caroline atterrée.
- Comment, avoir, comme cette grosse madame Deschars, des cascades de chairs à la Rubens? Et c'est vrai, se dit-elle ... Adolphe est un profond scélérat. Je le vois, il veut faire de moi une mère Gigogne! et m'ôter mes moyens de séduction !
Caroline veut bien désormais aller aux Italiens, elle y accepte un tiers de loge, mais elle trouve très distingué de peu manger, et refuse les parties fines de son mari.

Rubens, Vénus à sa toilette

La femme d’en face digne d’un portrait de Raphaël
L'observation ne s'endort jamais, tandis que la prudence a ses moments d'oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à temps. Une femme, avant la chute du jour, s'approche de la fenêtre pour enfiler une aiguille, et le mari d'en face admire alors une tète digne de Raphaël, qu'il trouve digne de lui, garde national imposant sous les armes. Passez place Saint-Georges, et vous pouvez y surprendre les secrets de trois jolies femmes, si vous avez de l'esprit dans le regard. Oh ! la sainte vie privée, où est-elle? Paris est une ville qui se montre quasi nue à toute heure, une ville essentiellement courtisane et sans chasteté. Pour qu'une existence y ait de la pudeur, elle doit posséder cent mille francs de rente. Les vertus y sont plus chères que les vices.

Raphaël, Portrait de jeune femme

Caroline et sa démarche à la façon de danseuse Fanny Elssler
- Bon ! marchez un peu devant moi… Oh ! mais naturellement et comme si nous ne vous regardions pas…
Caroline marche à la Elssler en agitant sa tournure de la façon la plus andalouse.

Fanny Elssler

44. Les petits bourgeois, 1846

Les seins et le ventre à la Rubens de Madame Cardinal
Madame Cardinal était une des premières pratiques de Cérizet, elle revendait de la marée. Si les Parisiens connaissent ces sortes de créations particulières à leur terroir, les étrangers n'en soupçonnent pas l'existence et la mère Cardinal, en style nécrologique, méritait tout l’intérêt qu'elle excitait chez l'avocat. On rencontre tant de femmes de ce genre dans les rues, que le promeneur n’y fait guère plus d'attention qu'aux trois mille tableaux d'une exposition. Mais, là, dans cette excursion, la Cardinal avait toute la valeur d'un chef-d'œuvre isolé, car elle était le type complet de son genre (...) Courte et grosse, d'un teint riche en couleur, la mère Cardinal devait boire son petit coup d'eau-de-vie le matin. Elle avait été belle. La Halle lui reprochait, dans son langage à figures hardies, d'avoir fait plus d'une journée la nuit. Son organe, pour se mettre au diapason d'une conversation honnête, était obligé d’étouffer le son, comme cela se fait dans une chambre de malade; mais alors il sortait épais et gras de ce gosier habitué à lancer jusqu'aux profondeurs des mansardes les noms du poisson de chaque saison. Son nez à la Roxelane, sa bouche assez bien dessinée, ses yeux bleus, tout ce qui fit jadis sa beauté se trouvait enseveli dans les plis d'une graisse vigoureuse, où se trahissaient les habitudes de la vie en plein air. Le ventre et les seins se recommandaient par une ampleur à la Rubens.

Rubens Les bacchanales (détail)

45. Gaudissart II, 1846

L'Anglaise et la statue en bronze de Louis XIV
En ce moment, une Anglaise déboucha de sa voiture de louage et se montra dans le beau idéal de ce flegme particulier à l'Angleterre et à tous ses produits prétendus animés, Vous eussiez dit de la statue du Commandeur marchant par certains soubresauts d'une disgrâce fabriquée à Londres dans toutes les familles avec un soin national.
- L'Anglaise, dit le commis à l'oreille de Bixiou, c'est notre bataille de Waterloo, Nous avons des femmes qui nous glissent des mains comme des anguilles, on les rattrape sur l'escalier; des lorettes qui nous blaguent, on rit avec elles, on les tient par le crédit; des étrangères indéchiffrables chez qui l'on porte plusieurs châles et avec lesquelles on s'entend en leur débitant des flatteries; mais l'Anglaise, c'est s'attaquer au bronze de la statue de Louis XIV… Ces femmes-là se font une occupation, un plaisir de marchander… Elles nous font poser, quoi !

Statue en bronze de Louis XIV

46. Le Cousin Pons, 1847

Mme Cibot et Rubens
La beauté des femmes du peuple dure peu, surtout quand elles restent en espalier à la porte d'un restaurant. Les chauds rayons de la cuisine se projettent sur les traits, qui durcissent; les restes de bouteilles bus en compagnie des garçons s'infiltrent dans le teint, et nulle fleur ne mûrit plus vite que celle d'une belle écaillère. Heureusement pour Mme Cibot, le mariage légitime et la vie de concierge arrivèrent à temps pour la conserver; elle demeura comme un modèle de Rubens, en gardant une beauté virile que ses rivales de la rue de Normandie calomniaient en la qualifiant de grosse dondon. Ses tons de chair pouvaient se comparer aux appétissants glacis des mottes de beurre d'Isigny; et, nonobstant son embonpoint, elle déployait une incomparable agilité dans ses fonctions. Mme Cibot atteignait l'âge où ces sortes de femmes sont obligées de se faire la barbe. N'est-ce pas dire qu'elle avait quarante-huit ans ? Une portière à moustaches est une des plus grandes garanties d'ordre et de sécurité pour un propriétaire. Si Delacroix avait pu voir Mme Cibot posée fièrement sur son balai, certes il en eût fait une Bellone !

Rubens Une femme

La Sauvage, concierge, et le peintre flamand Adriaen Brouwer

La Cibot entendit le bruit d'un pas pesant el la respiration asthmatique d'une femme puissante, et Mme Sauvage se manifesta. C'était une de ces vieilles devinées par Adrien Brauwer dans ses Sorcières partant pour le sabbat, une femme de cinq pieds six pouces, visage soldatesque et beaucoup plus barbu que celui de la Cibot, d'un embonpoint maladif, vêtue d'une affreuse robe de rouennerie à bon marché, coiffée d'un madras, faisant encore papillotes avec les imprimés que recevait gratuitement son maître, et portant à ses oreilles des espèces de roues de carrosse en or. Ce cerbère femelle tenait à la main un poêlon en fer-blanc bossué, dont le lait répandu jetait dans l'escalier une odeur de plus, qui s'y sentait peu, malgré son âcreté nauséabonde.- Qué qu'il y a pour votre service, médème? demanda Mme Sauvage.Et, d'un air menaçant, elle jeta sur la Cibot, qu'elle trouva sans doute trop bien vêtue, un regard d'autant plus meurtrier, que ses yeux étaient naturellement sanguinolents.- Je viens voir M. Fraisier de la part de son ami le docteur Poulain.
- Entrez, médème, répondit la Sauvage d'un air devenu soudain très aimable et qui prouvait qu'elle était avertie de cette visite matinale.Et, après avoir fait une révérence de théâtre, la domestique à moitié mâle du sieur Fraisier ouvrit brusquement la porte du cabinet qui donnait sur la rue, et où se trouvait l'ancien avoué de Mantes.

Adriaen Brouwer (détail)

47. Splendeurs et misères des courtisanes, 1837-1847

Esther et la beauté callipyge
En France, il est extrêmement rare, pour ne pas dire impossible, de rencontrer les trente fameuses perfections décrites en vers persans sculptés, dit-on, dans le sérail, et qui sont nécessaires à une femme pour être entièrement belle. En France, s'il y a peu d'ensemble, il y a de ravissants détails. Quant à l'ensemble imposant que la statuaire cherche à rendre, et qu'elle a rendu dans quelques compositions rares, comme la Diane et la Callipyge, il est le privilège de la Grèce et de l'Asie Mineure. Esther venait de ce berceau du genre humain, la patrie de la beauté : sa mère était juive. Les Juifs, quoique si souvent dégradés par leur contact avec les autres peuples, offrent parmi leurs nombreuses tribus des filons où s'est conservé le type sublime des beautés asiatiques. Quand ils ne sont pas d'une laideur repoussante, ils présentent le magnifique caractère des figures arméniennes. Esther eût remporté le prix au sérail, elle possédait les trente beautés harmonieusement fondues. Loin de porter atteinte au fini des formes, à la fraîcheur de l'enveloppe, son étrange vie lui avait communiqué le je ne sais quoi de la femme : ce n'est plus le tissu lisse et serré des fruits verts, et ce n'est pas encore le ton chaud de la maturité, il y a de la fleur encore. Quelques jours de plus passés dans la dissolution, elle serait arrivée à l'embonpoint.

Paul Merwart, Venus callipyge

Esther et la beauté juive selon Raphaël
Par une circonstance rare, pour ne pas dire impossible chez les très jeunes filles, ses mains, d’une incomparable noblesse, étaient molles, transparentes et blanches comme les mains d’une femme en couches de son second enfant. Elle avait exactement le pied et les cheveux si justement célèbres de la duchesse de Berri qu’aucune main de coiffeur ne pouvait tenir, tant ils étaient abondants, et si longs, qu’en tombant à terre ils y formaient des anneaux, car Esther possédait cette moyenne taille qui permet de faire d’une femme une sorte de joujou, de la prendre, quitter, reprendre et porter sans fatigue. Sa peau fine comme du papier de Chine et d’une chaude couleur d’ambre nuancée par des veines rouges, était luisante sans sécheresse, douce sans moiteur. Nerveuse à l’excès, mais délicate en apparence, Esther attirait soudain l’attention par un trait remarquable dans les figures que le dessin de Raphaël a le plus artistement coupées, car Raphaël est le peintre qui a le plus étudié, le mieux rendu la beauté juive. Ce trait merveilleux était produit par la profondeur de l’arcade sous laquelle la courbe ressemblait par sa netteté à l’arête d’une voûte. Quand la jeunesse revêt de ses teintes pures et diaphanes ce bel arc, surmonté de sourcils à racines perdues ; quand la lumière, en se glissant dans le sillon circulaire de dessous, y reste d’un rose clair, il y a là des trésors de tendresse à contenter un amant, des beautés à désespérer la peinture.

Raphaël, Portrait de femme

Diane de Maufrigneuse et la Vénus de Canova
Ce fut chez le forçat et chez la duchesse même phénomène. Cette femme abattue, mourante, et qui n'avait pas dormi, cette duchesse, si difficile à habiller, recouvra la force d'une lionne aux abois, et la présence d'esprit d'un général au milieu du feu. Diane choisit elle-même ses vêtements et improvisa sa toilette avec la célérité qu'y eût mise une grisette qui se sert de femme de chambre à elle-même. Ce fut si merveilleux, que la soubrette resta sur ses jambes, immobile pendant un instant, tant elle fut surprise de voir sa maîtresse en chemise, laissant peut-être avec plaisir apercevoir à la femme du juge, à travers le brouillard clair du lin, un corps blanc, aussi parfait que celui de la Vénus de Canova. C'était comme un bijou sous son papier de soie.

Canova, Vénus

48. Le député d'Arcis, 1842-1847

Madame Séverine Beauvisage, née Grévin, et mademoiselle Mars
En 1839, madame Beauvisage, alors âgée de quarante-quatre ans, était si bien conservée, qu'elle aurait pu doubler mademoiselle Mars. En se rappelant la plus charmante Célimène que le Théâtre-Français ait eue, on se fera une idée exacte de la physionomie de Séverine Grévin. C'était la même richesse de formes, la même beauté de visage, la même netteté de contours; mais la femme du bonnetier avait une petite taille qui lui ôtait cette grâce noble, cette coquetterie à la Sévigné par lesquelles la grande actrice se recommande au souvenir des hommes qui ont vu l'Empire et la Restauration.
La vie de province et la mise un peu négligée à laquelle Séverine se laissait aller depuis dix ans donnaient je ne sais quoi de commun à ce beau profil, à ces beaux traits, et l'embonpoint avait détruit ce corps si magnifique pendant les douze premières années de mariage. Mais Séverine rachetait ces imperfections par un regard souverain, superbe, impérieux et par une certaine attitude de tête pleine de fierté. Ses cheveux encore noirs, longs et fournis, relevés en hautes tresses sur la tête, lui prêtaient un air jeune. Elle avait une poitrine et des épaules de neige, mais tout cela rebondi, plein, de manière à gêner le mouvement du col, devenu trop court.

Mademoiselle Mars par Jean Francois Strasbeaux


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