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Au-delà de l'effondrement, 52 : Incident voyageurs de Dalibor Frioux

Par Juan Asensio @JAsensio

Au-delà de l'effondrement, 52 : Incident voyageurs de Dalibor Frioux

Crédits photographiques : Andreas Fitr (Antara Foto via Reuters).
2368592444.jpgBrut de Dalibor Frioux.
313774931.2.jpgL'effondrement de la Zone.
À propos de Dalibor Frioux, Incident voyageurs (Seuil, 2014).LRSP (livre reçu en service de presse).
Comme je le rappelais dans ma longue note consacrée au trop médiatique Soumission de Michel Houellebecq, Incident voyageurs de Dalibor Frioux, qui n'a sans doute pas eu l'écho qu'il méritait, est un roman authentiquement houellebecquien dans ses grands thèmes, mais se distingue par la radicalité de son propos, qui en fait un livre difficile à caractériser, cauchemar éveillé, kafkaïen, métamorphose non pas d'un être en vermine, mais de plusieurs milliers entassés dans une rame de métro, récit confinant à la science-fiction la plus pure, dénuée de tout moyen par trop visible, grossier, tout artifice propre à ce genre.
Trois personnages, que l'auteur fait discourir tour à tour, qu'il s'agisse de Kevin, d'Anna ou de Vincent, évoquent leurs conditions de vie cauchemardesques dans une rame de métro restée bloquée depuis plusieurs mois (une année, deux années ? Vincent, le seul qui possédait une montre fiable, ne le sait plus lui-même, cf. p. 231). Nous sommes plongés in medias res dans ce cauchemar, et ce n'est qu'au fil du roman que nous découvrons ce qu'il en est des épouvantables conditions de vie de ces survivants même si, à proprement parler, la catastrophe ayant pu causer un tel événement n'est qu'à peine suggérée (cf. p. 209, où Anna parle d'une «catastrophe d'en haut»; ce même personnage, et lui seul d'ailleurs, évoquait cette catastrophe ayant eu lieu à la surface dès la page 82).
Conditions de vie dans la rame disais-je, la température et la chaleur dues à la présence de centaines de corps collés les uns aux autres ayant permis à l'orchidée que transportait Vincent de prendre racine, la rame entière étant devenue «son pot, une sorte de serre, et nous sommes quelque chose comme le substrat» (p. 215) puisque, comme «les vêtements, les tabous sont tombés» (p. 216), la foule compacte prise au piège ayant rapidement décidé de se débarrasser de tous ses vêtements, tout le monde s'étant accouplé avec tout le monde, les survivants d'on ne sait quelle catastrophe s'étant mis à saliver de façon incontrôlée : «Nos glandes salivaires sont hypertrophiées, elles ont transformé nos visages en poires hideuses et poilues, mais c'est notre source d'humidité. La salive est notre seul antiseptique, nous évitons grâce à elle les maladies de peau, les caries, nous assainissons l'atmosphère, nous nous rafraîchissons. La source semble intarissable» (p. 217). C'est également au moyen de cette salivation n'en forment plus qu'un (cf. p. 321), comme la planète Solaris de Lem ou la forêt de Le Guin ne sont elles-mêmes qu'un immense cerveau et organisme vivant, et c'est pas la salivation que les corps, de moins en moins libres de bouger, peuvent se déplacer comme des vers au sein de la masse grouillante des corps répugnants, Dalibor Frioux semblant donner vie littéraire aux visions les plus troublantes, dégoûtantes, d'un Hans Ruedi Giger, les dernières pages du roman, où des femmes viennent extraire de l'utérus d'Anna, ensemencée par des dizaines d'hommes, des fœtus que leur mère replace ensuite dans sa matrice grouillante (cf. p. 301).
Cela fait donc belle lurette que, dans la rame bloquée dans un tunnel, plus personne ne s'étonne de l'adaptation des êtres humains aux conditions de survie du RER, comme le lecteur ne s'étonne plus, assez vite d'ailleurs, que Dalibor Frioux évoque l'enfant anormal d'Anna, appelé Hutch, dont la seule occupation semble être de se cogner le front contre une paroi de la rame coincée, au point d'avoir développé une carapace de corne, et d'apparaître à sa seule mère comme le sauveur qui permettra à la masse de regagner la surface.
Ce cauchemar méticuleusement exploré nous en rappelle d'autres. D'abord les étranges expériences concentrationnaires tout autant que textuelles d'Hugues Jallon, mais aussi un texte que je tiens pour une petite merveille d'intelligence, Surface de la planète de Daniel Drode, voire Limbo, l'unique roman, devenu culte, de Bernard Wolfe, et sa doctrine de l'Imob visant l'éradication de la violence par l'amputation des bras et des jambes.
Ces conditions de vie, au premier sens du terme littéralement infernales, ne sont toutefois que la conséquence de la déshumanisation progressive de la société moderne, et c'est là la seconde force du roman de Dalibor Frioux, que d'évoquer ce monopole de la vie que détiendront un jour, formidablement, les humains si pressés de se reproduire, «mais ils en seront écœurés et en mourront» (p. 217) précise l'auteur. La reproduction de la foule n'est elle-même que la reproduction du double, de l'artefact indéfini et infini, ruine d'un système du travail vu comme une délirante et gigantesque machine kafkaïenne, dans lequel existent des «demandeurs clients d'autres demandeurs, des demandeurs mimant l'emploi», mais aussi des candidats possédant le statut envié de DO, ou «Demandeur d'Occupation», des SBO, «Solliciteur de Bribes d'Occupation», des CPO, «Candidat à la Pré-Occupation», etc. (p. 242), cette noria devenue folle ne pouvant aboutir qu'à des mesures extrêmes, «la grande politique d'Occupation» (p. 212), fin de l'Emploi : «Pour l'occasion, et par pudeur, on écourta Pôle Emploi en «Pôle» tout court» (p. 214), puisqu'il s'agissait de réduire drastiquement et définitivement le chômage en proposant des emplois délirants, comme celui de père ou de mère (Vincent, ainsi, se voit affligé de plusieurs mères qui le suivent partout), puisqu'il est désormais impossible aux hommes de revenir à la terre, qui de toute façon a disparu et ne peut subvenir aux besoins d'être qui ont perdu leur innocence, et que les plus hautes fonctions sont réservées à une poignée : «Vous ne pouvez plus être utile à la société, elle est pilotée par le cinquième le mieux éduqué. Vous ne pouvez qu'être adopté par des personnes, qu'espérer des caprices individuels» (p. 238, l'auteur souligne).
La force de ce roman spectral et remarquable par la méthodique façon de nous priver d'air est de ne jamais s'attarder, comme certains classiques de science-fiction ayant évoqué le problème de la surpopulation, sur les causes ni même la description de l'horreur des foules. Nous nous en fichons et ce n'est que fort rarement que Dalibor Frioux nous accorde une bouffée d'oxygène, par exemple en décrivant les souvenirs d'enfance, magnifiques de liberté, de Vincent (cf. p. 265), ou en évoquant des considérations que nous pourrions croire philosophiques, et qui ne contribuent qu'à cimenter un peu les personnages les uns aux autres, à accroître le hideux spectacle de ces centaines de corps qui finissent par ne plus en former qu'un seul, gluant de toute la salive suintant d'innombrables bouches : «Il n'y aurait jamais assez de pays, jamais assez de cultures pour accueillir le pullulement de l'espèce. Trop de possibles sont réalisés, trop d'individus sont sortis de la soupe» (p. 179). Et puis, de toute façon, à trente ans, «un seul jeune Athénien se connaissait mieux que vingt-cinq mille vieillards d'aujourd'hui, mieux que nos deux deux mille ahuris dans ce RER» (p. 247) et puis enfin, même la perspective de tuer l'un de ces corps perpétuellement lubrifié, pour faire un peu de place aux autres, ne semble pas constituer une véritable libération (cf. p. 329).
Nous revoici plongés dans l'humus humain, dans ces différentes strates putrides et humides que composent des centaines d'hommes et de femmes devenus fourmilière, ruche, vision dantesque de l'indifférenciation organique : «Qu'est-ce que la lumière des étoiles mortes comparée aux corps mûrs des ovules fécondés il y a trente, quarante, cinquante ans, emballés dans de la mode sur les quais du RER ? Du sperme en cravate, des œufs qui parlaient, qui vous regardaient, qui poussaient comme de la mauvaise herbe. Et cette herbe raisonnait, avait étudié, s'était étudiée elle-même, comme si cela pouvait l'excuser et diminuer son volume dans le souterrain. Cette gelée séminale qui ne cessait de sortir, qui se précipitait sans transition de sa possibilité à sa brutalité, des utérus aux longs couloirs, de l'orgasme dans le noir aux quais à néons aveuglants, jonchés de chairs à chaussures» (p. 178).
Il n'y a pas, de la part de Dalibor Frioux, qu'une critique aussi drôle que terrifiante des méthodes et surtout du vocabulaire («sur la route du succès, je ne resterai pas au bord du chemin», et tant d'autres termes et expressions parodiés, cf. p. 111) de Pôle Emploi (voir les dialogues entre Kevin et Jean-Christophe, le conseiller de Pôle Emploi, qui se tuera à la tâche), ni même une critique féroce du discours de l'art contemporain (cf. pp. 165-8) qui pourrait être celui d'un «critique aviné» contemplant le spectacle de centaines de personnes bloquées dans une rame de métro. Il y a, dans le roman de Dalibor Frioux, une plongée en apnée dans une forme d'horreur ontologique agitant nos peurs les plus vivaces et profondes face au grouillement, le triomphe de la vermine, de l'indifférenciation, de la gélification de l'humanité : «Bien plus d'une heure que nous étions là-dedans. Je les vois tous maintenant, en fait ces gens ne souffrent plus, ils s'agglutinent avec plaisir. Ils n'ont pas de vie, pas d'horizon. Et ils n'en ont jamais eu. Leur vie n'est rien d'autre que cela. Ils acceptent cela ! Ils iront juste raconter leur fatigue à leurs collègues et reprendront le cours de leur journée. Ils font semblant de gémir, de se contorsionner. Je ne lis pas d'horreur authentique dans leurs yeux. Ils ne sont pas rétrécis, écrabouillés, c'est leur taille normale, comprimés, emboîtés. Ils ne reprendront pas leur forme à la sortie» (pp. 165-6, l'auteur souligne).
Il y a, aussi, mais c'est sans doute la caractéristique la moins visible de ce texte absolument noir qu'est Incident voyageurs, la mention de la religion (cf. p. 97) qui n'est jamais qu'un exutoire labile, immédiatement perdu ou à son tour enseveli, comme le montre l'étonnant chapitre où Kevin et sa femme, fuyant le minable sous-sol où ils vivent, décident de cultiver un bout de terrain et, creusant, découvrent d'abord des ordures puis, très vite, tombent «sur les ossements de moines, encore voûtés comme pour prier et lire les Écritures». Hélas car, à «la lumière de la lampe torche, ils étaient une foule compacte», Lise, la femme de Kevin, étant même effrayée «par ces crânes ornés de croix qui à présent se retrouvaient mêlés aux asperges grises et aux courgettes flasques» (p. 228) qu'ils ont plantées. Finalement, ainsi ridiculisé, le recours à la transcendance s'incarne, ne peut que s'incarner dans le Pôle qui demeure l'unique planche de salut : «Vous étiez le chemin, la vérité et l'emploi» (p. 229), conclut ainsi Kevin le message qu'il adresse (en fixant une caméra du réseau souterrain) à «Madame la Conseillère du Pôle», tout comme Jean-Christophe, le conseiller de Kevin (et de tous les Kevin de France d'ailleurs), ne peut qu'être un saint «descendu parmi nous» (p. 238). D'ailleurs, comme Dieu, l'Emploi ne peut se caractériser que par des définitions apophatiques, comme si le langage était de toute façon impuissant à le décrire (cf. le discours de Madame la Conseillère du Pôle, tel que Kevin le rapporte (cf. p. 239), tandis que le vocabulaire chrétien est réemployé pour désigner des réalités sordides (ainsi du Saint-Esprit, devenu le vent qu'en relevant leurs longs cheveux, les passagers de la rame produisent, cf. p. 267).
Finalement, ce qu'Incident voyageurs nous offre, ce n'est ni plus ni moins que la vision terrifiante d'un communisme intégral, où les prisonniers de la rame de métro ont appris à se passer du superflu dans une «vie de groupe intense et soudée» (p. 278), où ils ont appris à ne plus croire à l'âme et à Dieu parce que, de toute façon, «la foule a pris sa place» et que la vision constante des corps défigurés et comprimés ne peut que chasser de l'esprit ces chimères (cf. p. 282) et même l'idée de toute transcendance lévinassienne du visage (cf. p. 320), où le langage n'a même plus sa place, comme l'auteur l'indique dans un beau passage qui fait d'Incident voyageurs le grand roman de l'exténuation, de l'abolition de la personne dans le remugle informe, le grouillement, la masse indistincte, le triomphe du néant : «Quand j'allais en Inde, le long des côtes, on m'avait souvent parlé de la mafia du sable. Des entrepreneurs sans scrupules qui partout creusaient les plages ou les hauts-fonds pour en extraire le sable marin, ingrédient indispensable du béton qui faisait s'élever les gratte-ciel des quartiers d'affaires. Partout dans le monde, les plages disparaissaient lentement, il ne restait plus que de la roche ou de la terre hideuse qui faisaient fuir les touristes. Et le sable sauvage ne retournait jamais à la mer. Mixé, il était prisonnier du béton des gratte-ciel. Idem ici : nous avons tant parlé, bavé, ruminé, que nous avons emprisonné toutes les paroles humaines dans la rame. Elles auront beau être aussi nombreuses que des grains de sable, les voilà scellées dans notre gigantesque parpaing de têtes. Toutes les phrases possibles sont déjà là, proférées, calibrées, armées, trempées. Ce ne sont ni la salivation ni nos haleines qui nous rendront du génie, de l'imprévu, du sauvage. Il n'y a plus de grands cycles, juste nos deux pas dans la bave, pour le mouvement. Nous avons vidé la langue, la pensée et les corps qui vont avec» (pp. 296-7).

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