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La vie de merde des usagers.

Publié le 21 février 2015 par Vanillette
Il y a quelques jours, j'ai "aimé", "liké", appelez ça comme vous voulez, je me suis abonnée à une page Facebook qui s'appelle "VDM éducateur", entendez par là "Vie de merde éducateur", présentée comme suit "Une anecdote ? Un grand moment de solitude ? Que ce soit la loose ou hilarant partage ton experience par message privé... anonymat préservé !".
Je sais pas trop comment j'ai atterri sur cette page mais me voilà donc, depuis quelques jours, à lire quelques anecdotes qui ont l'air de faire du bien à ceux qui les racontent et à certain-e-s qui les lisent. Sur certains propos, je titille un peu mais je me connais, je suis du genre à titiller facilement donc je me tais en me disant qu'il faut bien se détendre un peu du slip quand on travaille avec l'humain toussa tais-toi commence pas à aller faire chier les éducs et leur vie de merde.
Et puis ce matin est arrivé.
Et cette poilante anecdote n'est-ce pas.
La vie de merde des usagers.
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Alors bon moi je veux bien rigoler et tout, c'est important l'humain toussa on a compris, je pense même que c'est vraiment très important de dire qu'on en a marre ou qu'il nous fait chier celui-là quand on rentre dans sa voiture ou quand on boit un café avec un collègue. Vraiment, il faut se lâcher sinon ça reste dedans, ça fait du poison et puis ça se transforme en rancoeur et tout, c'est pas du tout rigolo ni agréable (comme dirait ma fille).
Quand j'ai vu cette "anecdote" pourtant, j'ai été chiffonnée. Rire, ok. Souffler, ok. Parler de nos émotions si intenses, puissantes et fortes soient-elles, ok. Parler des gens en les qualifiant avec condescendance et enfoncer le clou en leur manquant clairement de respect, je dis non. Et même si l'admin de ce groupe précise bien que "Celui ou celle qui trouvent cette page, les propos, les fautes d'orthographes, Vraiment trop insupportable ... Quittez nous sans vous en prendre aux autres et sans tenter de m'expliquer votre point de vue ... Je ne vous retiens pas vous êtes libre... Au pire je vous banni pour vous aider à nous séparer", bah moi j'ai quand même envie d'expliquer mon point de vue à ceux que ça intéresse avant de quitter ce groupe parce que je suis pipelette et tout tu comprends.
Qu'on se le dise, aujourd'hui j'avais franchement autre chose à faire mais que veux-tu je suis bavarde mais j'ai pensé à ces hommes et ces femmes qui, faute de mieux, ont leur vie entre nos mains, passent leurs journées avec nous, leurs soirées, leurs nuits parfois, s'attachent à nous ou nous détestent. Ceux et celles qui regardent la vie dehors, hors les murs de l'institution en se disant qu'il n'y a pas de place là-bas pour eux. Ceux et celles qui, devenus grands, diront que les éducs sont des connards et qu'ils servent à rien. J'ai pensé à nos familles, vos familles, qui comptent peut-être des personnes en situation de handicap, vivant avec une maladie psychique, des vieilles ou des vieux malades, des enfants (dé)placés ou accompagnés, des enfants ou adolescents autistes. J'ai pensé à ceux et celles que j'ai rencontrés dans ma petite vie d'éducatrice et avec qui j'ai souhaité le plus au monde entretenir une relation respectueuse, ni en haut ni en bas, juste là avec mon incompétence et leurs savoirs. Je me suis rappelé de leurs paroles, de leur regard sur eux-mêmes, de leur légitime colère à l'égard des professionnel-le-s.
Alors non aujourd'hui je ne me tairais pas. Aujourd'hui je parlerai pour eux, parce que cette "jeune fille de 16 ans un peu limitée" ne pourra pas le faire publiquement et ne pourra se défendre seule, eu égard à sa place d'usagère (entendez donc, de dominée oui oui). Je le fais pour elle et pour les autres moqués et humiliés par des soi-disant professionnel-le-s qui pensent pouvoir dire tout ce qu'ils veulent sous-couvert d'anonymat. Je le fais pour elle parce que je suis des leurs et que je préfère de loin me ranger du côté de celles et ceux que l'on nomme "usager-e-s".
"La jeune fille de 16 ans un peu limitée" je la plains beaucoup parce que je pense qu'elle est surtout limitée par les murs qui l'entourent et les adultes supposés savoir qui l'accompagnent/l'éduquent/l'aident chaque jour. Les limites sont d'abord créées par l'environnement. Nous sommes limités par des barrières, des interdits, des obstacles, des opposants... Sans entraves, nous sommes des êtres libres, pourvues de qualités, de compétences, de savoir-faire et de savoirs issus de notre expérience. Face aux difficultés que rencontrent les personnes que nous accompagnons, il est fort à parier que de grandes compétences aient émergé mais qu'elles soient dissimulées par ceux qui savent et qui ont le pouvoir.
"Connaissant bien cette jeune et sa méconnaissance du corps"
Comment - mais comment - peut-on affirmer connaître l'autre quand on l'envisage sous le prisme de ses limites/limitations/difficultés ? D'ailleurs, comment peut-on dire que nous connaissons les gens que nous accompagnons ? Pensons-nous vraiment avoir ce pouvoir, ce savoir sur l'autre que l'autre n'a pas ?
Personnellement je pense que tout ce que nous ne savons pas sur l'autre est une chance pour lui de prendre du pouvoir sur sa vie et de décider ce qu'il est/ce qu'il veut... Les habitué-e-s de mon blog savent à quel point ma vision de l'éducation va dans ce sens, je ne saurais donc que répéter que c'est par nos manques, nos incompétences, notre absence de savoir que nous laissons de la place à l'autre.
Concernant la méconnaissance de cette jeune fille sur son corps, on se posera peut-être la question de ce qui a pu lui être proposée pour en connaître un peu plus (et pour éventuellement en disposer librement, de son corps (mais oulala en plus, elle est féministe celle-là))... mais non, en fait, plutôt que de l'aider, notre cher-e éducateur/trice préfère jouer aux devinettes :
"Je lui demande tout d'abord si elle sait combien elle en a".
A ce niveau là de la lecture, j'ai presque du mal à écrire à quel point je trouve ce propos irrespectueux et j'ai juste envie de poser une question :
"Hey, éduc, tu n'as donc même pas honte ?"
Des éducs qui disent des conneries, ça existe (d'ailleurs j'ai du en dire quelquefois hein, on est humains), mais des éducs qui disent des conneries sans s'en rendre compte et qui les publient sur un compte public comptant pas moins de 15000 abonné-e-s, ça devient quand même grave si on imagine une seule seconde ce que pourrait ressentir cette "jeune fille" ou ses parents (qui n'ont donc aucune marge de manoeuvre quant au choix de leurs accompagnant-e-s) s'ils lisaient cette ANECDOTE.
Donc on est bien d'accord, petit-e éduc qui accompagne des jeunes un peu limités mais dont la personnalité n'a aucun secret pour toi, que tu te proposes des devinettes salaces et mal placés à ces mêmes personnes, pour... te marrer/vérifier leurs connaissances/partager avec tes collègues ?
Ok. Laisse-moi juste alors, en parler publiquement parce que je pense que les gens doivent savoir ce que peut être - parfois - le travail social.
Je terminerai juste sur un petit clip.

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