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La littérature sous le soleil noir de la violence, 2

Par Juan Asensio @JAsensio


La littérature et l'expérience souveraine de la violence
La violence moderne, ou, si l'on tient à ce vocable ridicule, la violence post-moderne, parce qu'elle s'exerce sans Dieu, est devenue destin, idole, simulacre, image trompeuse qui nous commande non pas la distance respectueuse et confiante analysée par Jean-Luc Marion, mais l'avachissement, la prosternation universelle devant les totems criards chers à Rimbaud, la crainte blafarde. Réglée même, elle est devenue routinière, nécessaire, un des rouages de la grande machine technocratique. Ainsi, lorsque le rouage grippe et que la machine s'emballe, un peu d'huile (un peu d'huile sur le feu) suffira à relancer le moteur placide en évitant la chauffe; ici quelques promesses de lendemains qui chantent, quelques lavements incolores sur la piteusement célèbre fracture sociale, là quelques coups de matraque pour résorber, avec la turbulente saillie des jeunes, l'inquiétude comique du bon citoyen : désormais, le déroulement du culte désacralisé peut retrouver sa lamentable monotonie, comme un vieillard perclus ronflant sous le soleil de l'ennui, funambule débarrassé de tout souci (4) et ne parlant plus la langue du monde, passant stochastique dédouané de toute dette (5).


C'est que, dans une société aussi prévisible qu'un tapis roulant, tout finit en somme par rentrer dans l'ordre, et retrouver sa coutumière reptation dans l'anonymat d'une violence qui n'est même plus virile (le mot violence dérive du latin vis, signifiant force et puissance, lui-même à rattacher probablement au mot vir, homme). De sorte que, lorsque éclate une violence atypique, réelle, n'offrant pas à nos contemporains le visage plat d'un Tartufe télégénique et balisé reconnu par l'universelle crétinerie car il a revêtu pour le défilé les atours transparents du lieu commun, le badaud s'afflige, le badaud se lamente. Le croira-t-on, il s'exalte pour une fois et crie à l'obscurantisme, appliquant cette règle immémorialement inscrite dans le code civil du badaud selon laquelle toute nouveauté est un péril, et un péril deux fois dangereux puisqu'il est réactionnaire ! Ainsi, devant le danger inconnu d'une violence vraie et non plus feinte, qui risque de balayer sa pauvre carcasse toute enflée de bourre comme l'est celle des hommes creux de T. S. Eliot, le médiocre lâche l'exorcisme suprême et infaillible, le No pasarán ! exterminateur des pleutres : la clameur, c'est-à-dire la publicité de la bêtise ! Ainsi encore, lorsque la clameur a résonné à la parution du dernier bouquin de Michel Houellebecq, toute la braillarde corporation de ces vies minuscules s'est-elle émue jusqu'à l'oraison tremblante, le pantelant ruissellement de larmes. Peut-être aurait-elle hurlé, ou se serait-elle arraché les cheveux, comme les chœurs des antiques tragédies, si le livre emporté de Fabrice Hadjadj (6), Et les violents s'en emparent, qui nous entretient d'une violence non plus aveugle mais lucide, aimante même, celle de ceux qui raviront (il y a du viol et du rapt dans ce verbe dont on ne goûte plus la fureur contenue) le doux Royaume des violents, fût parvenu sous ses binocles rances par la promotion d'un coup médiatique de truand fiduciaire.
Ce privilège de la littérature étonne le badaud, accoutumé à dévorer de mauvais livres pour son seul amusement. Il le consterne et l'épouvante, serait-il plus juste d'écrire, tant semble inflexible la régularité avec laquelle celle-ci délivre des œuvres bouillonnantes, cruelles et noires, désespérées et chaotiques, lorsque meugle la cloche assourdie du contentement des porcs. Cette violence, je suis bien près de dire qu'elle est souveraine, essentielle, en littérature, comme l'est, selon Georges Bataille, l'expérience du Mal (7), comme l'est, aux yeux de Maurice Blanchot, celle de la Mort (8). Examinons pour l'instant la seule thématique de la violence, autrement dit, l'exemple d'une violence superficielle, dérisoire, qui se donne au lecteur par le biais métaphorique de l'image. Nous reviendrons plus loin sur cette violence que nous avons qualifié d'essentielle, qui est l'essence même de la lettre, son contondant pouvoir de réaction.
Violence et littérature : une première ébauche
D'emblée, force est de constater que les exemples sont nombreux, peut-être même innombrables, du polar jusqu'à la littérature mystique, des livres des Prophètes jusqu'aux ouvrages pornographiques : s'écrivent même de fort savants ouvrages sur le style du pamphlet, sur l'argumentaire de l'exaltation. Quelques noms remarquables, toutefois : Dante et sa Divine comédie, génial cri de vengeance adressé aux morts impénitents, dont L'Enfer réserve pourtant aux violents un de ses malebolge (le septième des neuf cercles de son entonnoir infernal) les plus cruels. Shakespeare et ses tragédies, parmi lesquelles brille sombrement une des perles les plus noires de la littérature mondiale, Macbeth. Milton et la reconquête douloureuse de son Paradis perdu, qui élargit considérablement le champ de la colère de Victor Hugo, surtout celui de La fin de Satan et des Châtiments, où se trament quelques dramatiques piétinements de siècles fous et d'hommes qui n'en sont pas à la hauteur. Blake s'inspirant dans ses splendides visions de la violence posée avant lui par Bœhme, le cordonnier visionnaire, au cœur de la Divinité, comme un inquiétant soubassement de l'univers. Baudelaire et Rimbaud réclamant tous deux du nouveau, celui-ci ramené sur terre par de hiératiques Prométhée s'étant fait, selon l'exigence monstrueuse du poète du Bateau ivre, voyants, c'est-à-dire monstres, parias, réprouvés mis au ban de la bourgeoise société. Mais je songe plus particulièrement à d'autres œuvres, parce qu'elles témoignent à mon sens d'une violence salutaire, joyeuse, incompressible, et, finalement, émouvante, digne en tout cas de heurter l'exquise sensibilité de nos modernes bas-bleus : celle, à chacune de ses lignes présente, du mendiant ingrat, Léon Bloy, dont la sainte vocifération épouvantait tout ce que le lisier littéraire parisien de la fin du siècle dernier (Bourget, France, Zola, Richepin, etc.) comptait de gloires consacrées, donc usurpées aux yeux du génial indigent, auxquelles d'ailleurs il dédiait son art de la guerre (9) : «Le réel, c'est de savourer des épithètes homicides, des métaphores assommantes, des incidentes à couper […]. Il faut inventer des catachrèses qui empalent, des métonymies qui grillent les pieds, des synecdoques qui arrachent les ongles, des ironies qui déchirent les sinuosités du râble, des litotes qui écorchent vif […]. Surtout, il ne faut pas que la mort soit douce ».
Ensuite, pour l'auteur du Désespéré, chercher Dieu dans les atermoiements sulpiciens des dévots vertueux était le plus sûr moyen de croupir dans les limbes porcines, tandis que Le chercher, par exemple, dans les Chants hallucinés d'un Lautréamont, constituait un moyen, certes oblique, à rebours même de toute précautionneuse entreprise exégétique, plongeant son groin analytique dans la fange et l'ordure plutôt que dans la vespérale fraîcheur des bénitiers, mais ô combien plus sûr. Je songe ici à la violence de Georges Bernanos, sans doute l'écrivain le plus droit de notre temps, parti en guerre contre le règne mondial des Imbéciles, tous ces Pernichon qui finissent en podagre Monsieur Ouine, osant – celui-là seul le fit, et pas Malraux ou Gide – se retourner contre son propre camp – et le maudire, cette droite cautionnant les exécutions sommaires bénies par les prélats de Majorque – lors du fameux épisode de la guerre d'Espagne et de l'éructation prophétique qui l'accompagna, annonçant tous les flanchements dans lesquels nous croupissons assurément, Les grands cimetières sous la lune, composés sous le soleil misérable de tous les renoncements, politiques aussi bien que spirituels. Je songe encore à celle d'Antonin Artaud, qui écrivit au Grand d'Espagne une lettre émouvante que ce dernier garda précieusement sur lui jusqu'à sa mort, lui affirmant qu'il admirait la violence surnaturelle de l'agonie de l'abbé Chevance, seule capable de ravir l'âme tourmentée de l'imposteur Cénabre, et la sienne peut-être, l'âme tourmentée du fou de Rodez. Je songe à la violence — parfois ridiculement antisémite – du génial Céline, qui réellement parvint au bout de la nuit, sans trouver, aux dires de Jean-Marie Turpin (10), une lueur illuminant le terme ténébreux de son incroyable voyage. À celle de Pierre Guyotat dans son imprécatoire Éden ! Éden ! Éden !, qui retrouve parfois les accents de rage des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné. À la violence de William Burroughs dans son Festin nu, à celle, conduite jusqu'à la profondeur hallucinée d'un drame universel avec Absalon, Absalon !, de William Faulkner, dont la scène de viol perpétrée dans Sanctuaire par l'immonde Popeye choqua jadis durablement les consciences américaines au puritanisme exacerbé, maladif, simplet. D'autres noms, bien d'autres noms, pourraient illustrer la violence en littérature, jusque dans ses exemples les plus infantilement provocateurs, Dada et Dodu, Tzara et cette cour pontifiante recueillie pieusement autour de Breton, vaticinant ses bulles d'excommunication vaseuses. Plus sérieusement, et à un niveau que notre époque n'a certainement pas encore apprécié à sa juste valeur, l'œuvre de Dominique de Roux, direct héritier d'un Bernanos qui serait frotté d'ésotérisme, et celle, colossale, chatoyante et miraculeusement difficile, de Pierre Boutang, où la fureur devient quête métaphysique, harassante exploration des gouffres de l'Être.
Mais tous ces exemples, j'ose prétendre qu'ils ne nous enseignent rien. Du reste, n'importe quel grand écrivain a commis des œuvres qui, si elles sont géniales, disons-le plus simplement, si elles ont imposé aux consciences de nouveaux critères de jugement artistique – c'est là une définition sommaire de la notion galvaudée de génie – et, pour y parvenir, si elles ont forcément balayé nombre de conventions ridicules et surannées, ces œuvres, nécessairement, ont été violentes, ont dû l'être. L'Art est violence, parce que l'Art est parole, et que la parole est violence.
Notes
(4) Pour une analyse du souci, voir Chantal Delsol, Le Souci contemporain (Éditions Complexe, coll. Faire sens, 1996).
(5) Voir, sur la question d'une éthique de la dette, le bel ouvrage de Nathalie Sarthou-Lajus, ainsi que l'entretien qu'elle a accordé à la revue Dialectique, n°5, décembre 1998.
(6) Fabrice Hadjadj, Et les violents s'en emparent (L'Âge d'Homme, coll. Les Provinciales, 1999).
(7) Georges Bataille, La littérature et le Mal (Gallimard, coll. Folio Essais, 1994).
(8) Maurice Blanchot, L'espace littéraire (Gallimard, coll. Folio Essais, 1989).
(9) Propos d'un entrepreneur de démolitions, Œuvres de Léon Bloy, t. II (Mercure de France, 1964), p. 76.
(10) L'essai que celui-ci a consacré à son grand-père est magistral : Le chevalier Céline ou la première marche de l'Atlantide (L'Âge d'Homme, 1990).

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LES COMMENTAIRES (1)

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posté le 22 août à 02:17
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toute violence est un suicide qu'en est il de la non violence comme pratique et comme philosophie ?

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