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Oraisons charnelles de Marcel Moreau

Par Juan Asensio @JAsensio


Je dédie cette note à celui qui, sans que jamais nous ne soyons parvenus à nous rencontrer, fut l'un de mes amis les plus chers, Dominique Autié. Le dernier courriel que j'ai reçu de lui, aussi absolument aimable et humble que tous les autres, m'assurait qu'il avait bon espoir de vaincre le mal qui le rongeait.


«Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s’agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l’absolutisme ; devant eux l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir; et entre ces deux mondes… quelque chose de semblable à l’Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages […]; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou un débris.
Il leur restait donc le présent, l’esprit du siècle, ange du crépuscule, qui n’est ni la nuit ni le jour; ils le trouvèrent assis sur un sac de chaux plein d’ossements, serré dans le manteau des égoïstes, et grelottant d’un froid terrible.»
Alfred de Musset, La confession d’un enfant du siècle [1836] (Gallimard, coll. Folio classique, 1996), pp. 24-5.
«Mais sur ce sujet, nos écritures elles-mêmes ne sont guère prolixes. Pourtant, ce sont bien elles qui apparemment nous descendent en cet insondable, à moins que le premier des insondables ce ne soit ce contenu sans fond dont elles sont seules à connaître les desseins et qu’elles enveloppent d’une forme tout juste là pour habiller de ses agréments le fait qu’écrire, c’est d’abord tâtonner dans une monstruosité de soi et du monde qui n’a de littéraire que le nom et à laquelle donner un sens humain et amoureux nous a toujours semblé être la tâche primordiale par excellence.»
Marcel Moreau, Oraisons charnelles. (1)
Je ne m'étonne pas du fait que l'une des plus belles méditations religieuses qu'il m'a été donné de lire ces dernières années est pieusement consignée sous la plume magnifique d'un incroyant déclaré, Marcel Moreau, dans ses Oraisons charnelles.
À l'heure où nos écrivains catholiques revendiqués sont spécialisés dans la pseudo-analyse apocalyptique du monde tel qu'il n'est pas, hélas (pour nous, heureusement), que Jacques de Guillebon aimerait qu'il soit, dans la découverte tardive de la profondeur des sexes avec Fabrice Hadjadj, dans la compilation des bons petits vins à boire entre copains, la préface légère et le pamphlet hâtif (2) avec Sébastien Lapaque, l'un de nos plus attachants enfants du siècle, la force d'une véritable écriture devait éclater sous la plume d'un mécréant capable d'écrire, en guise de chute de sa splendide prière : «Dans l’adoration laïque, c’est toujours un peu lui [Dieu] qui se cache sous les accords mystérieux que produisent entre elles la tentation de l’anéantissement et la fruition à son paroxysme» (2).
Je vois donc, dans cette adorable, brûlante, dévorante méditation de Moreau, la preuve supplémentaire que Dieu, s'il existe, est l'Humour absolu.
Notes
(1) Marcel Moreau, Oraisons charnelles (Lettres Vives, coll. Entre 4 yeux, 2008), pp. 92-3.
(2) Il faut qu'il parte (Stock), un texte vif (et bizarrement fichu dans sa partie fictionnelle, comme si Lapaque venait de lire, là aussi un peu trop vite, Là-bas de Huysmans et nous rejouait les scènes où Durtal polémique avec son ami Des Hermies), semble être une espèce de patchwork composé des anthologies établies par celui qui n'a de cesse de se prétendre le dernier bernanosien véritable sur Terre, écrivant par exemple : «lorsque Bernanos sert de cache-misère au pharisaïsme, je me crois autorisé à soutenir ses positions avec la rugosité du chien de garde défendant la maison du maître absent» (p. 38).
(3) Op. cit., p. 117.

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