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Balzac. La femme comme il faut - La femme comme il ne faut pas. Amours et Désirs dans La Comédie Humaine.

Par Mmediene
L'amour, comme l'argent et le pouvoir, est l'un des ciments qui relient entre eux les romans de la Comédie humaine. Amour sublimé comme celui d'Eugénie Grandet pour son cousin Charles, passionné comme celui de Dinh de la Baudraye ou intéressé comme celui de Valérie Marneffe, il est au cœur de toutes les vies que racontent les récits donnés à lire par Balzac. Le sentiment amoureux qui les parcourt est celui de tous les temps : il est heureux, non partagé, décevant, orphelin, interdit, éphémère, mortel. Mais les personnages qui cèdent à son emprise le vivent, dans ses infinis retours, intensément - jusqu'au bout. EXTRAITS

1830.
Combien elle était belle la femme que je vis alors ! Elle avait jeté à la hâte sur ses épaules nues un châle de cachemire dans lequel elle s'enveloppait si bien que ses formes pouvaient se deviner dans leur nudité. Elle était vêtue d'un peignoir garni de ruches blanches comme neige et qui annonçait une dépense annuelle d'environ deux mille francs chez la blanchisseuse en fin. Ses cheveux noirs s'échappaient en grosses boucles d'un joli madras négligemment noué sur sa tête à la manière des créoles. Son lit offrait le tableau d'un désordre produit sans doute par un sommeil agité. Un peintre aurait payé pour rester pendant quelques moments au milieu de cette scène. Sous des draperies voluptueusement attachées, un oreiller enfoncé sur un édredon de soie bleu, et dont les garnitures en dentelle se détachaient vivement sur ce fond d'azur, offrait l'empreinte de formes indécises qui réveillaient l'imagination. Sur une chaise était une robe froissée dont les manches touchaient à terre. Des bas que le moindre souffle d'air aurait emportés étaient tortillés dans le pied d'un fauteuil. De blanches jarretières flottaient le long d'une causeuse. Tout était luxe et désordre, beauté sans harmonie. La figure fatiguée de la comtesse ressemblait à cette chambre parsemée des débris d'une fête. Quelques rougeurs semées sur le visage de la jeune femme attestaient la finesse de sa peau ; mais ses traits étaient comme grossis, et le cercle brun qui se dessinait sous ses yeux semblait être plus fortement marqué qu'à l'ordinaire. Ses yeux étincelaient... elle était magnifique de vie et de force ; rien de mesquin dans ses contours ni dans ses traits ; elle inspirait l'amour, et me semblait plus forte que l'amour. Elle me plut. Il y avait longtemps que mon cœur n'avait battu.

2 - La femme abandonnée1832.
Une Italienne, une de ces divines créatures dont l'âme est à l'antipode de celles des Parisiennes et que, de ce côté des Alpes, l'on trouverait profondément immorales, disait en lisant les romans français : " Je ne vois pas pourquoi ces pauvres amoureux passent autant de temps à arranger ce qui doit être l'affaire d'une matinée. "... Il y aurait bien quelques scènes de coquetterie charmantes à dessiner, doux retards que Mme de Bauséant voulait apporter au bonheur de Gaston pour tomber avec grâce comme les vierges de l'antiquité ; peut-être aussi pour jouir des voluptés chastes d'un premier amour, et le faire arriver à sa plus haute expression de force et de puissance. Monsieur de Nueil était encore dans l'âge où un homme est la dupe de ces caprices, de ces jeux qui affriandent tant les femmes et qu'elles prolongent, soit pour bien stipuler leurs conditions, soit pour jouir plus longtemps de leur pouvoir dont la prochaine diminution est instinctivement devinée par elles. Mais ces petits protocoles de boudoir,..., tiennent trop peu de place dans l'histoire d'une passion vraie pour être mentionnés.

Une femme ne se forme pas, ne se plie pas en un jour aux caprices de la passion. La volupté, comme une fleur rare, demande les soins de la culture la plus ingénieuse ; le temps, l'accord des âmes peuvent seuls en révéler toutes les ressources, faire naître ces plaisirs tendres, délicats, pour lesquels nous sommes imbus de mille superstitions, que nous croyons inhérents à la personne dont le cœur nous les prodigue. Cette admirable entente, cette croyance religieuse et la certitude féconde de ressentir un bonheur particulier ou excessif près de la personne aimée sont en partie le secret des attachements durables et des longues passions. Près d'une femme qui possède le génie de son sexe, l'amour n'est jamais une habitude : son adorable tendresse sait revêtir des formes si variées ; elle est si spirituelle et si aimante tout ensemble ; elle met tant d'artifices dans sa nature, ou de naturel dans ses artifices, qu'elle se rend aussi puissante par le souvenir qu'elle l'est par sa présence. Auprès d'elle, toutes les femmes pâlissent.

1833
Pour développer cette histoire dans toute la vérité de ses détails, pour en suivre le cours dans toutes ses sinuosités, il faut ici divulguer quelques secrets de l'amour, se glisser sous les lambris d'une chambre à coucher, non pas effrontément, mais à la manière de Trilby, n'effaroucher ni Dougal, ni Jeannie, n'effaroucher personne, être aussi chaste que veut l'être notre noble langue française, aussi hardi que l'a été le pinceau de Gérard dans son tableau de Daphnis et Chloé. La chambre à coucher de madame Jules était un lieu sacré. Elle, son mari, sa femme de chambre pouvaient seuls y entrer. L'opulence a de beaux privilèges, et les plus enviables sont ceux qui permettent de développer les sentiments dans toute leur étendue, de les féconder par l'accomplissement de leurs mille caprices, de les environner de cet éclat qui les agrandit, de ces recherches qui les purifient, de ces délicatesses qui les rendent encore plus attrayants.

Si vous haïssez les dîners sur l'herbe et les repas mal servis, si vous éprouvez quelque plaisir à voir une nappe damassée éblouissante de blancheur, un couvert de vermeil, des porcelaines d'une exquise pureté, une table bordée d'or, riche de ciselure, éclairée par des bougies diaphanes, puis, sous des globes d'argent armoriés, les miracles de la cuisine la plus recherchée; pour être conséquent, vous devez alors laisser la mansarde en haut des maisons, les grisettes dans la rue; abandonner les mansardes, les grisettes, les parapluies, les socques articulés aux gens qui payent leur dîner avec des cachets; puis, vous devez comprendre l'amour comme un principe qui ne se développe dans toute sa grâce que sur les tapis de la Savonnerie, sous la lueur d'opale d'une lampe marmonne, entre des murailles discrètes et revêtues de soie, devant un foyer doré, dans une chambre sourde au bruit des voisins, de la rue, de tout, par des persiennes, par des volets, par d'ondoyants rideaux. Il vous faut des glaces dans lesquelles les formes se jouent, et qui répètent à l'infini la femme que l'on voudrait multiple, et que l'amour multiplie souvent; puis des divans bien bas; puis un lit qui, semblable à un secret, se laisse deviner sans être montré ; puis, dans cette chambre coquette, des fourrures pour les pieds nus, des bougies sous verre au milieu de mousselines drapées, pour lire à toute heure de nuit, et des fleurs qui n'entêtent pas, et des toiles dont la finesse eût satisfait Anne d'Autriche. Madame Jules avait réalisé ce délicieux programme, mais ce n'était rien. Toute femme de goût pouvait en faire autant, quoique, néanmoins, il y ait dans l'arrangement de ces choses un cachet de personnalité qui donne à tel ornement, à tel détail, un caractère inimitable.

Madame Jules savait à quoi l'engageait ce programme, et avait tout mis chez elle en harmonie avec un luxe qui allait si bien à l'amour. Les Quinze cents francs et ma Sophie, ou la passion dans la chaumière, sont des propos d'affamés auxquels le pain bis suffit d'abord, mais qui, devenus gourmets s'ils aiment réellement, finissent par regretter les richesses de la gastronomie. L'amour a le travail et la misère en horreur. Il aime mieux mourir que de vivoter.

La plupart des femmes, en rentrant du bal, impatientes de se coucher, jettent autour d'elles leurs robes, leurs fleurs fanées, leurs bouquets dont l'odeur s'est flétrie. Elles laissent leurs petits souliers sous un fauteuil, marchent sur les cothurnes flottants, ôtent leurs peignes, déroulent leurs tresses sans soin d'elles-mêmes. Peu leur importe que leurs maris voient les agrafes, les doubles épingles, les artificieux crochets qui soutenaient les élégants édifices de la coiffure ou de la parure. Plus de mystères, tout tombe alors devant le mari, plus de fard pour le mari. Le corset, la plupart du temps corset plein de précautions, reste là, si la femme de chambre trop endormie oublie de l'emporter. Enfin les bouffants de baleine, les entournures garnies de taffetas gommé, les chiffons menteurs, les cheveux vendus par le coiffeur, toute la fausse femme est là, éparse. Disjecia membra poetae, la poésie artificielle tant admirée par ceux pour qui elle avait été conçue, élaborée, la jolie femme encombre tous les coins. A l'amour d'un mari qui bâille, se présente alors une femme vraie qui bâille aussi, qui vient dans un désordre sans élégance, coiffée de nuit avec un bonnet fripé, celui de la veille, celui du lendemain. - Car, après tout, monsieur, si vous voulez un joli bonnet de nuit à chiffonner tous les soirs, augmentez ma pension. Et voilà la vie telle qu'elle est. Une femme est toujours vieille et déplaisante à son mari, mais toujours pimpante, élégante et parée pour l'autre, pour le rival de tous les maris, pour le monde qui calomnie ou déchire toutes les femmes.

Inspirée par un amour vrai, car l'amour a, comme les autres êtres, l'instinct de sa conservation, madame Jules agissait tout autrement, et trouvait, dans les constants bénéfices de son bonheur, la force nécessaire d'accomplir ces devoirs minutieux desquels il ne faut jamais se relâcher, parce qu'ils perpétuent l'amour...Donc madame Jules avait interdit à son mari l'entrée du cabinet où elle quittait sa toilette de bal, et d'où elle sortait vêtue pour la nuit, mystérieusement parée pour les mystérieuses fêtes de son cœur. En venant dans cette chambre, toujours élégante et gracieuse, Jules y voyait une femme coquettement enveloppée dans un élégant peignoir, les cheveux simplement tordus en grosses tresses sur sa tête; car, n'en redoutant pas le désordre, elle n'en ravissait à l'amour ni la vue ni le toucher; une femme toujours plus simple, plus belle alors qu'elle ne l'était pour le monde ; une femme qui s'était ranimée dans l'eau, et dont tout l'artifice consistait à être plus blanche que ses mousselines, plus fraîche que le plus frais parfum, plus séduisante que la plus habile courtisane, enfin toujours tendre, et partant toujours aimée. Cette admirable entente du métier de femme fut le grand secret de Joséphine pour plaire à Napoléon, comme il avait été jadis celui de Césonie pour Calus Caligula, de Diane de Poitiers pour Henri II. Mais s'il fut largement productif pour des femmes qui comptaient sept ou huit lustres, quelle arme entre les mains de jeunes femmes! Un mari subit alors avec délices les bonheurs de sa fidélité.

4 - La Fille aux yeux d'or,1834-1835.
A l'Orient donc la passion et son délire, les longs cheveux bruns et les harems... A l'Occident la liberté des femmes, la souveraineté de leurs blondes chevelures, la galanterie...

Pour lui cette fille devint un mystère ; mais, en la contemplant avec la savante attention de l'homme blasé, affamé de voluptés nouvelles, comme ce roi d'Orient qui demandait qu'on lui créât un plaisir, soif horrible, dont les grandes âmes sont saisies, Henri reconnaissait dans Paquita la plus riche organisation que la nature se fût complu à composer pour l'amour.

De Marsay exerçait le pouvoir autocratique du despote oriental. Mais ce pouvoir, si stupidement mis en œuvre dans l'Asie par des hommes abrutis, était décuplé par l'intelligence européenne, par l'esprit français, le plus vif, le plus acéré de tous les instruments intelligentiels.

Les femmes aiment prodigieusement ces gens qui se nomment pachas eux-mêmes, qui semblent accompagnés de lions, de bourreaux, et marchent dans un appareil de terreur. Il en résulte chez ces hommes une sécurité d'action, une certitude de pouvoir, une fierté de regard, une conscience léonine qui réalise pour les femmes le type de force qu'elles rêvent toutes.

Néanmoins, il est à Paris une portion d'êtres privilégiés auxquels profite ce mouvement excessif des fabrications, des intérêts, des affaires, des arts et de l'or. Ces êtres sont les femmes. Quoiqu'elles aient aussi mille causes secrètes qui là, plus qu'ailleurs, détruisent leur physionomie, il se rencontre dans le monde féminin, de petites peuplades qui vivent à l'orientale, et peuvent conserver leur beauté ; mais ces femmes se montrent rarement à pied dans les rues, elles demeurent cachées, comme de plantes qui ne déploient leurs pétales qu'à certaines heures, et qui constituent de véritables exceptions exotiques.

Elle vous a des yeux noirs qui n'ont jamais pleuré, mais qui brûlent ; des sourcils noirs qui se rejoignent et lui donnent un air de dureté démentie par le réseau de ses lèvres, sur lesquelles un baiser ne reste pas, des lèvres ardentes et fraîches; un teint mauresque auquel un homme se chauffe comme au soleil...

Ce fut au milieu d'une vaporeuse atmosphère chargée de parfums exquis que Paquita, vêtue d'un peignoir blanc, les pieds nus, des fleurs d'oranger dans ses cheveux noirs apparut à Henri agenouillée devant lui, l'adorant comme le dieu de ce temple où il avait daigné venir. Quoique de Marsay eût l'habitude de voir les recherches du luxe parisien, il fut surpris à l'aspect de cette coquille, semblable à celle où naquit Vénus. Soit effet du contraste entre les ténèbres d'où il sortait et la lumière qui baignait son âme, soit par une comparaison rapidement faite entre cette scène et celle de la première entrevue, il éprouva une de ces sensations délicates que donne la vraie poésie. En apercevant, au milieu de ce réduit éclos par la baguette d'une fée, le chef-d'oeuvre de la création, cette fille dont le teint chaudement coloré, dont la peau douce, mais légèrement dorée par les reflets du rouge et par l'effusion de je ne sais quelle vapeur d'amour étincelait comme si elle eût réfléchi les rayons des lumières et des couleurs, sa colère, ses désirs de vengeance, sa vanité blessée, tout tomba. Comme un aigle qui fond sur sa proie, il la prit à plein corps, l'assit sur ses genoux, et sentit avec une indicible ivresse la voluptueuse pression de cette fille dont les beautés si grassement développées l'enveloppèrent doucement.

Tout ce que la volupté la plus raffinée a de plus savant, tout ce que pouvait connaître Henri de cette poésie des sens que l'on nomme l'amour, fut dépassé par les trésors que déroula cette fille dont les yeux jaillissants ne mentirent à aucune des promesses qu'ils faisaient. Ce fut un poème oriental, où rayonnait le soleil que Saadi, Hafiz ont mis dans leurs bondissantes strophes. Seulement, ni le rythme de Saadi, ni celui de Pindare n'auraient exprimé l'extase pleine de confusion et la stupeur dont cette délicieuse fille fut saisie quand cessa l'erreur dans laquelle une main de fer la faisait vivre.

Paquita semblait avoir été créée pour l'amour, avec un soin spécial de la nature. D'une nuit à l'autre, son génie de femme avait fait les plus rapides progrès. Quelle que fût la puissance de ce jeune homme, et son insouciance en fait de plaisirs, malgré sa satiété de la veille, il trouva dans la Fille aux yeux d'or ce sérail qui sait créer la femme aimante et à laquelle un homme ne renonce jamais.

Elle est d'un pays où les femmes ne sont pas des êtres, mais des choses dont on fait ce que l'on veut, que l'on vend, que l'on achète, que l'on tue, enfin dont on se sert pour ses caprices, comme vous vous servez ici de vos meubles.

Mon aventure avec la marquise Dudley eut une fatale célébrité. Dans un âge où les sens ont tant d'empire sur nos déterminations, chez un jeune homme où leurs ardeurs avaient été si violemment comprimées, l'image de la sainte qui souffrait son lent martyre à Clochegourde rayonna si fortement que je pus résister aux séductions. Cette fidélité fut le lustre qui me valut l'attention de lady Arabelle. Ma résistance aiguisa sa passion. Ce qu'elle désirait, comme le désirent beaucoup d'Anglaises, était l'éclat, l'extraordinaire. Elle voulait du poivre, du piment pour la pâture du coeur, de même que les Anglais veulent des condiments enflammés pour réveiller leur goût. L'atonie que mettent dans l'existence de ces femmes une perfection constante dans les choses, une régularité méthodique dans les habitudes, les conduit à l'adoration du romanesque et du difficile. Je ne sus pas juger ce caractère. Plus je me renfermais dans un froid dédain, plus lady Dudley se passionnait. Cette lutte, dont elle se faisait gloire, excita la curiosité de quelques salons, ce fut pour elle un premier bonheur qui lui faisait une obligation du triomphe. Ah! j'eusse été sauvé, si quelque ami m'avait répété le mot atroce qui lui échappa sur Mme de Mortsauf et sur moi :

- Je suis, dit-elle, ennuyée de ces soupirs de tourterelle.

(...) Quoique gardé par ma passion, je n'étais pas à l'âge où l'on reste insensible aux triples séductions de l'orgueil, du dévouement et de la beauté.

Quand lady Arabelle mettait à mes pieds, au milieu d'un bal dont elle était la reine, les hommages qu'elle y recueillait, et qu'elle épiait mon regard pour savoir si sa toilette était de mon goût, et qu'elle frissonnait de volupté lorsqu'elle me plaisait, j'étais ému de son émotion. Elle se tenait d'ailleurs sur un terrain où je ne pouvais pas la fuir; il m'était difficile de refuser certaines invitations parties du cercle diplomatique; sa qualité lui ouvrait tous les salons, et avec cette adresse que les femmes déploient pour obtenir ce qui leur plaît, elle se faisait placer à table par la maîtresse de maison auprès de moi; puis elle me parlait à l'oreille. - " Si j'étais aimée comme l'est Mme de Mortsauf, me disait-elle, je vous sacrifierais tout. " Elle me soumettait en riant les conditions les plus humbles, elle me promettait une discrétion à toute épreuve, ou me demandait de souffrir seulement qu'elle m'aimât. Elle me disait un jour ces mots qui satisfaisaient toutes les capitulations d'une conscience timorée et les effrénés désirs du jeune homme : " - Votre amie toujours, et votre maîtresse quand vous le voudrez ! " Enfin elle médita de faire servir à ma perte la loyauté même de mon caractère, elle gagna mon valet de chambre, et après une soirée où elle s'était montrée si belle, qu'elle était sûre d'avoir excité mes désirs, je la trouvai chez moi. Cet éclat retentit dans l'Angleterre, et son aristocratie se consterna comme le ciel à la chute de son plus bel ange. Lady Dudley quitta son nuage dans l'empyrée britannique, se réduisit à sa fortune, et voulut éclipser par ses sacrifices CELLE dont la vertu causa ce célèbre désastre. Lady Arabelle prit plaisir, comme le démon sur le faîte du temple, à me montrer les plus riches pays de son ardent royaume.

Cette belle lady, si svelte; si frêle, cette femme de lait, si brisée, si brisable, si douce, d'un front si caressant, couronnée de cheveux de couleur fauve et si fins, cette créature dont l'éclat semble phosphorescent et passager, est une organisation de fer. Quelque fougueux qu'il soit, aucun cheval ne résiste à son poignet nerveux, à cette main molle en apparence et que rien ne lasse. Elle a le pied de la biche, un petit pied sec et musculeux, sous une grâce d'enveloppe indescriptible. Elle est d'une force à ne rien craindre dans une lutte; nul homme ne peut la suivre à cheval; elle gagnerait le prix d'un steeple chase sur des centaures; elle tire les daims et les cerfs sans arrêter son cheval. Son corps ignore la sueur, il aspire le feu dans l'atmosphère et vit dans l'eau sous peine de ne pas vivre. Aussi sa passion est-elle tout africaine; son désir va comme le tourbillon du désert, le désert dont l'ardente immensité se peint dans ses yeux, le désert plein d'azur et d'amour, avec son ciel inaltérable, avec ses fraîches nuits étoilées. Quelles oppositions avec Clochegourde ! L'orient et l'occident, l'une attirant à elle les moindres parcelles humides pour s'en nourrir, l'autre exsudant son âme, enveloppant ses fidèles d'une lumineuse atmosphère; celle-ci, vive et svelte; celle-là, lente et grasse.

Enfin, avez-vous jamais réfléchi au sens général des moeurs anglaises? N'est-ce pas la divinisation de la matière, un épicurisme défini, médité, savamment appliqué ! Quoi qu'elle fasse ou dise, l'Angleterre est matérialiste, à son insu peut-être. Elle possède au plus haut degré cette science de l'existence qui bonifie les moindres parcelles de la matérialité, qui fait que votre pantoufle est la plus exquise pantoufle du monde, qui donne à votre linge une saveur indicible, qui double de cèdre et parfume les commodes ; qui verse à l'heure dite un thé suave, savamment déplié, qui bannit la poussière, cloue des tapis depuis la première marche jusque dans les derniers replis de la maison, brosse les murs des caves, polit le marteau de la porte, assouplit les ressorts du carrosse, qui fait de la matière une pulpe nourrissante et cotonneuse, brillante et propre au sein de laquelle l'âme expire sous la jouissance, qui produit l'affreuse monotonie du bien-être, donne une vie sans opposition, dénuée de spontanéité et qui pour tout dire vous machinise. Ainsi, je connus tout à coup au sein de ce luxe anglais une femme peut-être unique en son sexe, qui m'enveloppa dans les rets de cet amour renaissant de son agonie et aux prodigalités duquel j'apportais une continence sévère, de cet amour qui a des beautés accablantes, une électricité à lui, qui vous introduit souvent dans les cieux par les portes d'ivoire de son demi-sommeil, ou qui vous y enlève en croupe sur ses reins ailés. Amour horriblement ingrat, qui rit sur les cadavres de ceux qu'il tue; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble à la politique anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes. Vous comprenez déjà le problème. L'homme est composé de matière et d'esprit ; l'animalité vient aboutir en lui, et l'ange commence à lui. De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs dont nous ne sommes pas entièrement détachés: un amour charnel et un amour divin.

Eh ! bien, lady Arabelle contente les instincts, les organes, les appétits, les vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits; elle était la maîtresse du corps. Mme de Mortsauf était l'épouse de l'âme. L'amour que satisfaisait la maîtresse a des bornes, la matière est finie, ses propriétés ont des forces calculées, elle est soumise à d'inévitables saturations ; je sentais souvent je ne sais quel vide à Paris, près de lady Dudley.

J'aimais passionnément lady Arabelle, et certes, si la bête était sublime en elle, elle avait aussi de la supériorité dans l'intelligence; sa conversation moqueuse embrassait tout. Mais j'adorais Henriette. La nuit je pleurais de bonheur, le matin je pleurais de remords. Il est certaines femmes assez savantes pour cacher leur jalousie sous la bonté la plus angélique ; c'est celles qui, semblables à lady Dudley, ont dépassé trente ans. Ces femmes savent alors sentir et calculer, presser tout le suc du présent et penser à l'avenir; elles peuvent étouffer des gémissements souvent légitimes avec l'énergie du chasseur qui ne s'aperçoit pas d'une blessure en poursuivant son bouillant hallali. Sans parler de Mme de Mortsauf, Arabelle essayait de la tuer dans mon âme où elle la retrouvait toujours, et sa passion se ravivait au souffle de cet amour invincible. Afin de triompher par des comparaisons qui fussent à son avantage, elle ne se montra ni soupçonneuse, ni tracassière, ni curieuse, comme le sont la plupart des jeunes femmes; mais, semblable à la lionne qui a saisi dans sa gueule et rapporté dans son antre une proie à ronger, elle veillait à ce que rien ne troublât son bonheur et me gardait comme une conquête insoumise. J'écrivais à Henriette sous ses yeux, jamais elle ne lut une seule ligne, jamais elle ne chercha par aucun moyen à savoir l'adresse écrite sur mes lettres. J'avais ma liberté. Elle semblait s'être dit : - Si je le perds, je n'en accuserai que moi. Et elle s'appuyait fièrement sur un amour si dévoué qu'elle m'aurait donné sa vie sans hésiter si je la lui avais demandée. Enfin elle m'avait fait croire que, si je la quittais, elle se tuerait aussitôt. Il fallait l'entendre à ce sujet célébrer la coutume des veuves indiennes qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris. "Quoique dans l'Inde cet usage soit une distinction réservée à la classe noble, et que, sous ce rapport, il soit peu compris des Européens incapables de deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilège, avouez, me disait-elle, que, dans nos plates moeurs modernes, l'aristocratie ne peut plus se relever que par l'extraordinaire des sentiments? Comment puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble pas au leur, si ce n'est en mourant autrement qu'ils ne meurent? Des femmes sans naissance peuvent avoir les diamants, les étoffes, les chevaux, les écussons même qui devraient nous être réservés, car on achète un nom ! Mais, aimer, tête levée, à contresens de la loi, mourir pour l'idole que l'on s'est choisie en se taillant un linceul dans les draps de son lit, soumettre le monde et le ciel à un homme en dérobant ainsi au Tout-Puissant le droit de faire un Dieu, ne le trahir pour rien, pas même pour la vertu ; car se refuser à lui au nom du devoir, n'est-ce pas se donner à quelque chose qui n'est pas lui?... que ce soit un homme ou une idée, il y a toujours trahison ! Voilà des grandeurs où n'atteignent pas les femmes vulgaires ; elles ne connaissent que deux routes communes, ou le grand chemin de la vertu, ou le bourbeux sentier de la courtisane ! " Elle procédait, vous le voyez, par l'orgueil, elle flattait toutes les vanités en les déifiant, elle me mettait si haut qu'elle ne pouvait vivre qu'à mes genoux; aussi toutes les séductions de son esprit étaient-elles exprimées par sa pose d'esclave et par son entière soumission. Elle savait rester tout un jour, étendue à mes pieds, silencieuse, occupée à me regarder, épiant l'heure du plaisir comme une cadine du sérail et l'avançant par d'habiles coquetteries, tout en paraissant l'attendre. Par quels mots peindre les six premiers mois pendant lesquels je fus en proie aux énervantes jouissances d'un amour fertile en plaisirs, et qui les variait avec le savoir que donne l'expérience, mais en cachant son instruction sous les emportements de la passion. Ces plaisirs, subite révélation de la poésie des sens, constituent le lien vigoureux par lequel les jeunes gens s'attachent aux femmes plus âgées qu'eux; mais ce lien est l'anneau du forçat, il laisse dans l'âme une ineffaçable empreinte, il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides, riches de fleurs seulement, et qui ne savent pas servir d'alcool dans des coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où brillent d'inépuisables feux. En savourant les voluptés que je rêvais sans les connaître, que j'avais exprimées dans mes selam, et que l'union des âmes rend mille fois plus ardentes, je ne manquai pas de paradoxes pour me justifier à moi-même la complaisance avec laquelle je m'abreuvais à cette belle coupe. Souvent lorsque, perdue dans l'infini de la lassitude, mon âme dégagée du corps voltigeait loin de la terre, je pensais que ces plaisirs étaient un moyen d'annuler la matière et de rendre l'esprit à son vol sublime. Souvent lady Dudley, comme beaucoup de femmes, profitait de l'exaltation à laquelle conduit l'excès du bonheur, pour me lier par des serments; et, sous le coup d'un désir, elle m'arrachait des blasphèmes contre l'ange de Clochegourde. Une fois traître, je devins fourbe.

Rastignac laissa partir de Marsay sans en demander davantage : il savait son Paris. Il savait que la plus précieuse, la plus noble, que la femme la plus désintéressée du monde, à qui l'on ne saurait faire accepter autre chose qu'un bouquet, devient aussi dangereuse pour un jeune homme que les filles d'Opéra d'autrefois. En effet, les filles d'Opéra sont passées à l'état mythologique. Les moeurs actuelles des théâtres ont fait des danseuses et des actrices quelque chose d'amusant comme une déclaration des Droits de la Femme, des poupées qui se promènent le matin en mères de famille vertueuses et respectables, avant de montrer leurs jambes le soir en pantalon collant dans un rôle d'homme.

7 - Les Employés1838
Célestine servait le thé quand le secrétaire général entra. Sa toilette lui allait bien ce soir-là : elle avait une robe de velours noir sans ornement, une écharpe de gaze noire, les cheveux bien lissés, relevés une natte ronde, et de chaque côté les boucles tombant l'anglaise. Ce qui distinguait cette femme, était le laisser-aller italien de l'artiste, une facile compréhension de toute chose, et la grâce avec laquelle elle souhaitait la bienvenue au moindre désir de ses amis. La nature lui avait donné une taille svelte pour se retourner lestement au premier mot d'interrogation, des yeux noirs fendus à l'orientale et inclinés comme ceux des Chinoises pour voir de côté; elle savait ménager sa voix insinuante et douce de manière à répandre un charme caressant sur toute parole, même celle jetée au hasard; elle avait de ces pieds que l'on ne voit que dans les portraits où les peintres mentent à leur aise en chaussant leur modèle, seule flatterie qui ne compromette pas l'anatomie.

Mme Rabourdin est bien supérieure à Mme Colleville ! dit le vaudevilliste en se rappelant l'aventure de des Lupeaulx. Flavie doit ce qu'elle est au commerce des hommes, tandis que Mme Rabourdin est tout par elle-même, elle sait tout; il ne faudrait pas se dire un secret en latin devant elle. Si j'avais une femme semblable, je croirais pouvoir parvenir à tout.

Une femme se laisse volontiers surprendre peu vêtue, les cheveux tombants; quand tous ses cheveux sont à elle, elle y gagne; mais elle ne veut pas se laisser voir faisant elle-même son appartement, elle y perd son paroistre. Mme Rabourdin était dans tous les apprêts de son vendredi, au milieu des provisions pêchées par sa cuisinière dans l'océan de la Halle, alors que M. des Lupeaulx se rendit sournoisement chez elle. Certes, le secrétaire général était bien le dernier que la belle Rabourdin attendît; aussi, en entendant craquer des bottes sur le palier, s'écria-t-elle : " Déjà le coiffeur!" Exclamation aussi peu agréable pour des Lupeaulx que la vue de des Lupeaulx le fut pour elle. Elle se sauva donc dans sa chambre à coucher, où régnait un effroyable gâchis de meubles qui ne veulent pas être vus, des choses hétérogènes en fait d'élégance, un vrai mardi gras domestique. L'effronté des Lupeaulx suivit la belle effarée, tant il la trouva piquante dans son déshabillé. Je ne sais quoi d'alléchant tentait le regard: la chair, vue par un hiatus de camisole, semblait mille fois plus attrayante que quand elle se bombait gracieusement depuis la ligne circulaire tracée sur le dos par le surjet de velours jusqu'aux rondeurs fuyantes du plus joli col de cygne où jamais un amant ait posé son baiser avant le bal. Quand l'œil se promène sur une femme parée qui montre une magnifique poitrine, ne croit-on pas voir le dessert monté de quelque beau dîner; mais le regard qui se coule entre l'étoffe froissée par le sommeil embrasse des coins friands, et s'en régale comme on dévore un fruit volé qui rougit entre deux feuilles sur l'espalier.

- Attendez, attendez! cria la jolie, Parisienne en verrouillant son désordre.

- Vous ignorez ce qui se passe, reprit brutalement des Lupeaulx qui tenait à se montrer brutal. Lisez.

Et il offrit à la gracieuse Rabourdin les deux journaux où il avait entouré chaque article en encre rouge. En lisant, le châle se décroisa sans que Célestine s'en aperçût ou par l'effet d'une volonté bien déguisée.

Parbleu! il fut un temps où rien n'était plus séduisant que la carrière administrative. Il y avait tant d'hommes aux armées qu'il en manquait pour l'Administration.

En effet, les employés étaient alors, comme Thuillier, cajolés par de jolies femmes; ils paraissaient avoir de l'esprit, ils ne se lassaient point trop dans les bureaux. Les impératrices, les reines, les princesses, les maréchales de cette heureuse époque avaient des caprices. Toutes ces belles dames avaient la passion des belles âmes : elles aimaient à protéger. Aussi pouvait-on remplir à vingt-cinq ans une place élevée, être auditeur au Conseil d'Etat ou maître des requêtes, et faire des rapports à l'Empereur en s'amusant avec son auguste famille. On s'amusait et l'on travaillait tout ensemble. Tout se faisait vite.

Puis, vers dix heures du soir, le fameux mardi, elle sortit dans une délicieuse toilette de deuil. Sa taille amincie déjà par le noir avait été mise en relief par une robe d'une coupe étudiée, et qui s'arrêtait à l'épaule dans la courbure, sans épaulettes; à chaque mouvement, il semblait que la femme, comme un papillon, allait sortir de son enveloppe, et néanmoins la robe tenait par une invention de la divine couturière. La robe était en mousseline de laine, étoffe que le fabricant n'avait pas encore envoyée à Paris, une divine étoffe qui plus tard eut un succès fou. Ce succès alla plus loin que ne vont les modes en France. L'économie positive de la mousseline de laine, qui ne coûte pas de blanchissage, a nui plus tard aux étoffes de coton, de manière à révolutionner la fabrique à Rouen. Le pied de Célestine chaussé d'un bas à mailles fines et d'un soulier de satin turc, car le grand deuil excluait le satin de soie, avait une tournure supérieure. Célestine fut bien belle ainsi. Son teint, ravivé par un bain au son, avait un éclat doux. Ses yeux, baignés par les ondes de l'espoir, étincelant d'esprit, attestaient cette supériorité dont parlait alors l'heureux et fier des Lupeaulx. Elle fit bien son entrée, et les femmes sauront apprécier le sens de cette phrase. Elle salua gracieusement la femme du ministre, en conciliant le respect qu'elle lui devait avec sa propre valeur à elle, et ne la choqua point tout en se posant dans sa majesté, car chaque belle femme est une reine. Aussi eut-elle avec le ministre cette jolie impertinence que les femmes peuvent se permettre avec les hommes, fussent-ils grands-ducs. Elle examina le terrain en s'asseyant, et se trouva dans une de ces soirées choisies, peu nombreuses, où les femmes peuvent se toiser, se bien apprécier, où la moindre parole retentit dans toutes les oreilles, où chaque regard porte coup, où la conversation est un duel avec témoins, où ce qui est médiocre devient plat, mais où tout mérite est accueilli silencieusement, comme étant au niveau de chaque esprit.

- Ma chère, dit la marquise d'Espard à la comtesse Féraud, la dernière maîtresse de Louis XVIII, Paris est unique! il en sort, sans qu'on s'y attende et sans qu'on sache d'où, des femmes comme celle-ci, qui semblent tout pouvoir et tout vouloir.

Des Lupeaulx arrivait à l'âge où les hommes ont des prétentions excessives auprès des femmes. Les premiers cheveux blancs amènent les dernières passions, les plus violentes parce qu'elles sont à cheval sur une puissance qui finit et sur une faiblesse qui commence. Quarante ans est l'âge des folies, l'âge où l'homme veut être aimé pour lui, car alors son amour ne se soutient plus par lui-même, comme aux premiers jours de la vie où l'on peut être heureux en aimant à tort et à travers, à la façon de Chérubin. À quarante ans, on veut tout, tant on craint de ne rien obtenir, tandis qu'à vingt cinq ans on a tant de choses qu'on ne sait rien vouloir. A vingt cinq ans, on marche avec tant de forces qu'on les dissipe impunément; mais à quarante ans on prend l'abus pour la puissance.

8 - La maison Nucingen 1837-38
La première fois que Godefroid alla chez madame de Nucingen, qui l'avait invité à l'un de ces bals par les­quels elle acquit, à bon compte, une certaine réputa­tion, il y aperçut, dans une quadrille, la personne à aimer et fut émerveillé par cette taille d'un mètre cin­quante centimètres. Ces cheveux blonds ruisselaient en cascades bouillonnantes sur une petite tête ingénue et fraîche comme celle d'une naïade qui aurait mis le nez à la fenêtre cristalline de sa source, pour voir les fleurs du printemps. (Ceci est notre nouveau style, des phrases qui filent comme notre macaroni tout à l'heure.) L'idem des sourcils, n'en déplaise à la Préfecture de Police, aurait pu demander six vers à l'aimable Parny, ce poète badin les eût fort agréablement comparés a l'arc de Cupidon, en faisant observer que le trait était au-dessous, mais un trait sans force, épointé, car il y règne encore aujourd'hui la moutonne douceur que les devants de cheminée attribuent à madame de La Val­lière, au moment où elle signe sa tendresse par-devant Dieu, faute d'avoir pu la signer par-devant notaire. Vous connaissez l'effet des cheveux blonds et des yeux bleus, combinés avec une danse molle, voluptueuse et décente? Une jeune personne ne vous frappe pas alors audacieusement au cœur, comme ces brunes qui par leur regard ont l'air de vous dire, en mendiant espa­gnol : " La bourse ou la vie! cinq francs, ou je te mé­prise. " Ces beautés insolentes (et quelque peu dange­reuses!) peuvent plaire à beaucoup d'hommes; mais, selon moi, la blonde qui a le bonheur de paraître excessivement tendre et complaisante, sans perdre ses droits de remontrance, de taquinage, de discours im­modérés, de jalousie à faux et tout ce qui rend la femme adorable, sera toujours plus sûre de se marier que la brune ardente. Le bois est cher. Isaure, blanche comme une Alsacienne (elle avait vu le jour à Stras­bourg et parlait l'allemand avec un petit accent fran­çais fort agréable), dansait à merveille. Ses pieds, que l'employé de la police n'avait pas mentionnés, et qui cependant pouvaient trouver leur place sous la rubrique signes particuliers, étaient remarquables par leur peti­tesse, par ce jeu particulier que les vieux maîtres ont nommé flic-flac, et comparable au débit agréable de mademoiselle Mars, car toutes les muses sont sœurs, le danseur et le poète ont également les pieds sur terre. Les pieds d'Isaure conversaient avec une netteté, une précision, une légèreté, une rapidité de très bon augure pour les choses du cœur. " Elle a du flic-flac! " était le suprême éloge de Marcel, le seul maître de danse qui ait mérité le nom de grand (...)

Isaure ne s'élevait pas sur ses pointes, elle restait terre à terre, se balançait sans secousses, ni plus ni moins voluptueusement que doit se balancer une jeune personne. Marcel disait avec une profonde philosophie que chaque état avait sa danse : une femme mariée devait danser autrement qu'une jeune personne, un robin autrement qu'un financier, et un militaire autrement qu'un page; il allait même jusqu'à prétendre qu'un fantassin devait danser autre­ment qu'un cavalier; et, de là il partait pour analyser toute la société. Toutes ces belles nuances sont bien loin de nous (...)

Sans cette profonde connaissance en choré­graphie, qualifiée de futile, peut-être n'eût·il pas aimé cette jeune personne; mais des trois cents invités qui se pressaient dans les beaux salons de la rue Saint-Lazare, il fut le seul à comprendre l'amour inédit que trahissait une danse bavarde. On remarqua bien la manière d'Isaure d'Aldrigger; mais, dans ce siècle où chacun s'écrie: " Glissons, n'appuyons pas! " l'un dit: " Voilà une jeune fille qui danse fameusement bien " (c'était un clerc de notaire); l'autre : " Voilà une jeune personne qui danse à ravir " (c'était une dame en turban); la troisième, une femme de trente ans : " Voilà une petite personne qui ne danse pas mal! "

" N'est-ce pas joli à épouser? " dit Rastignac à Beaudenord en lui montrant la petite aux camélias blancs, purs et sans une feuille de moins. Rastignac était un des intimes de Godefroid. " Eh! bien, j'y pensais, lui répondit à l'oreille Gode­froid. J'étais occupé à me dire qu'au lieu de trembler à tout moment dans son bonheur, de jeter à grand peine un mot dans une oreille inattentive, de regarder aux Italiens s'il y a une fleur rouge ou blanche dans une coiffure, s'il y a au Bois une main gantée sur le panneau d'une voiture, comme cela se fait à Milan, au Corso; qu'au lieu de voler une bouchée de baba der­rière une porte, comme un laquais qui achève une bouteille, d'user son intelligence pour donner et rece­voir une lettre, comme un facteur; qu'au lieu de recevoir des tendresses infinies en deux lignes, avoir cinq volumes in-folio à lire aujourd'hui, demain une livrai­son de deux feuilles, ce qui est fatigant; qu'au lieu de se traîner dans les ornières et derrière les haies, il vaudrait mieux se laisser aller à l'adorable passion en­viée par J.-J. Rousseau, aimer tout bonnement une jeune personne comme Isaure, avec l'intention d'en faire sa femme si, durant l'échange des sentiments, les cœurs se conviennent, enfin être Werther heureux !

- C'est un ridicule tout comme un autre, dit Rastignac sans rire. A ta place, peut-être me plongerais-je dans les délices infinies de cet ascétisme, il est neuf, original et peu coûteux. Ta Mona Lisa est suave, mais sotte comme une musique de ballet, je t'en préviens. "

Il étudiait Isaure pour être sûr d'être compris!... Les choses qui se comprennent les unes les autres doivent être similaires. Or, il n'y a de pareils à eux-mêmes que le néant et l'infini; le néant est la bêtise, le génie est l'infini. Ces deux amants s'écrivaient les plus stu­pides lettres du monde, en se renvoyant sur du papier parfumé des mots à la mode : ange ! harpe éolienne! avec toi je serai complet! il y a un cœur dans ma poitrine d'homme! faible femme! pauvre moi! toute la friperie du cœur moderne. Godefroid restait à peine dix minutes dans un salon, il causait sans aucune prétention avec les femmes, elles le trouvèrent alors très spirituel. Il était de ceux qui n'ont d'autre esprit que celui qu'on leur prête (...)

Il n'était heu­reux qu'enfoncé dans sa bonne bergère en face de la baronne, au coin de cette cheminée de marbre vert antique, occupé à voir Isaure, à prendre du thé en causant avec le petit cercle d'amis qui venaient tous les soirs entre onze heures et minuit, rue Joubert, et où on pouvait toujours jouer à la bouillotte sans crainte : j'y ai toujours gagné. Quand Isaure avait avancé son joli petit pied chaussé d'un soulier de satin noir et que Godefroid l'avait longtemps regardé, il restait le dernier et disait à Isaure : " Donne-moi ton soulier. .. " Isaure levait le pied, le posait sur une chaise, ôtait son soulier, le lui donnait en lui jetant un regard, un de ces regards? enfin, vous comprenez!

Quand du Tillet frappait à la porte, la rou­geur vive qui colorait les joues de Malvina, disait : " Ferdinand! " En regardant ce tigre à deux pattes, les yeux de la pauvre fille s'allumaient comme un brasier sur lequel afflue un courant d'air; elle trahis­sait un plaisir infini quand Ferdinand l'emmenait pour faire un a parte près d'une console ou d'une croisée. Comme c'est rare et beau une femme assez amoureuse pour devenir naïve et laisser lire dans son cœur

Leur fille était une jeune per­sonne sans manières, ayant l'air d'une femme de chambre de bonne maison, jouant tant bien que mal une sonate, ayant une jolie écriture anglaise, sachant le français et l'orthographe, enfin une complète édu­cation bourgeoise. Elle était assez impatiente d'être mariée, afin de quitter la maison paternelle, où elle s'ennuyait comme un officier de marine au quart de nuit, il faut dire aussi que le quart durait toute la journée. Desroches ou Cochin fils, un notaire ou un garde du corps, un faux lord anglais, tout mari lui était bon.

9 - Pierre Grassou, 1839
- Je ne dis pas que vous ne me ferez pas deux tableaux gratis.

- Oh! oh!

- Je vous laisse le maître, je ne les demande pas. Vous êtes un honnête artiste.

- Au fait?

- Hé ! bien, j'amène un père, une mère et une fille unique.

- Tous uniques!

- Ma foi, oui ! ... et dont les portraits sont à faire. Ces bourgeois, fous des arts, n'ont jamais osé s'aventurer dans un atelier. La fille a une dot de cent mille francs. Vous pouvez bien peindre ces gens-là: ce sera peut-être pour vous des portraits de famille.

Ce vieux bois d'Allemagne, qui passe pour un homme et qui se nomme Élias Magus, s'interrompit pour rire d'un sourire sec dont les éclats épouvantèrent le peintre. Il crut entendre Méphistophélès parlant mariage.

- Les portraits sont payés cinq cents francs pièce, vous pouvez me faire trois tableaux.

- Mai-z-oui, dit gaiement Fougères.

- Et si vous épousez la fille, vous ne m'oublierez pas.

- Me marier, moi? s'écria Pierre Grassou, moi qui ai l'habitude de me coucher tout seul, de me lever de bon matin, qui ai ma vie arrangée ...

- Cent mille francs, dit Magus, et une fille douce, pleine de tons dorés comme un vrai Titien !

Suivait une jeune asperge, verte et jeune par sa robe, et qui montrait une petite tête couronnée d'une chevelure en bandeau, d'un jaune-carotte qu'un Romain eût adoré, des bras filamenteux, des taches de rousseur sur un teint assez blanc, des grands yeux innocents, à cils blancs, peu de sourcils, un chapeau de paille d'Italie avec deux honnêtes coques de satin bordé d'un liséré de satin blanc, les mains vertueusement rouges, et les pieds de sa mère.

Ces trois êtres avaient, en regardant l'atelier, un air de bonheur qui annonçait en eux un respectable enthousiasme pour les Arts.

- Et c'est vous, monsieur, qui allez faire nos ressemblances? dit le père en prenant un
petit air crâne.

11 - Les Mémoires de deux jeunes mariées, 1842.
Nous menons la vie dissipée, et néanmoins pleine, des gens heureux. Les jours nous semblent toujours trop courts. Le monde, qui m'a revue déguisée en femme, a trouvé la baronne de Macumer beaucoup plus jolie que Louise de Chaulieu: l'amour heureux a son fard. Quand, par un beau soleil et par une belle gelée de janvier, alors que les arbres des Champs-Elysées sont fleuris de grappes blanches étoilées, nous passons, Felipe et moi, dans notre coupé, devant tout Paris, réunis là où nous étions séparés l'année dernière, il me vient des pensées par milliers et j'ai peur d'être un peu trop insolente, comme tu le pressentais dans ta dernière lettre.

Si j'ignore les joies de la maternité, tu me les diras, et je serai mère par toi; mais il n'y a, selon moi, rien de comparable aux voluptés de l'amour. Tu vas me trouver bien bizarre; mais voici dix fois en dix mois que je me surprends à désirer de mourir à trente ans, dans toute la splendeur de la vie, dans les roses de l'amour, au sein des voluptés, de m'en aller rassasiée, sans mécompte, ayant vécu dans ce soleil en plein dans l'éther, et même un peu tuée par l'amour, n'ayant rien perdu de ma couronne, pas même une feuille, et gardant toutes mes illusions. Songe donc ce que c'est que d'avoir un coeur jeune dans un vieux corps, de trouver les figures muettes, froides, là où tout le monde, même les indifférents, nous souriait, d'être enfin une femme respectable... Mais c'est un enfer anticipé. Nous avons eu, Felipe et moi, notre première querelle à ce sujet. Je voulais qu'il eût la force de me tuer à trente ans, pendant mon sommeil, sans que je m'en doutasse, pour me faire entrer d'un rêve dans un autre.

Oh j'ai bien étudié l'amour, mon ange, et j'ai jeté plus d'une fois la sonde dans les gouffres de mon coeur. Après t'avoir bien examinée, je puis te le dire : tu n'aimes pas. Oui, chère reine de Paris, de même que les reines, tu désireras être traitée en grisette, tu souhaiteras être dominée, entraînée par un homme fort qui, au lieu de t'adorer, saura te meurtrir le bras en te le saisissant au milieu d'une scène de jalousie. Macumer t'aime trop pour pouvoir jamais soit te réprimander, soit te résister. Un seul de tes regards, une seule de tes paroles d'enjôleuse fait fondre le plus fort de ses vouloirs. Tôt ou tard, tu le mépriseras de ce qu'il t'aime trop. Hélas il te gâte, comme je te gâtais quand nous étions au couvent, car tu es une des plus séduisantes femmes et un des esprits les plus enchanteurs qu'on puisse imaginer. Tu es vraie surtout, et souvent le monde exige, pour notre propre bonheur, des mensonges auxquels tu ne descendras jamais. Ainsi le monde demande qu'une femme ne laisse point voir l'empire qu'elle exerce sur son mari. Socialement parlant, un mari ne doit pas plus paraître l'amant de sa femme quand il l'aime en amant, qu'une épouse ne doit jouer le rôle d'une maîtresse. Or, vous manquez tous deux à cette loi. Mon enfant, d'abord ce que le monde pardonne le moins en le jugeant d'après ce que tu m'en as dit, c'est le bonheur, on doit le lui cacher; mais ceci n'est rien. Il existe entre amants une égalité qui ne peut jamais, selon moi, apparaître entre une femme et son mari, sous peine d'un renversement social et sans des malheurs irréparables. Un homme nul est quelque chose d'effroyable; mais il y a quelque chose de pire, c'est un homme annulé. Dans un temps donné tu auras réduit Macumer à n'être que l'ombre d'un homme il n'aura plus sa volonté, il ne sera plus lui-même, mais une chose façonnée à ton usage; tu te le seras si bien assimilé, qu'au lieu d'être deux, il n'y aura plus qu'une personne dans votre ménage, et cet être-là sera nécessairement incomplet; tu en souffriras, et le mal sera sans remède quand tu daigneras ouvrir les yeux. Oh ! chère, tu es, comme te le disait ta mère, une folle courtisane.

Mon ange, quand cet homme sera sans forces, quand il aura trouvé la satiété dans le plaisir, quand il se sentira, je ne dis pas avili, mais sans sa dignité devant toi, les reproches que lui fera sa conscience lui donneront une sorte de remords, pour toi par cela même que tu te sentiras coupable. Enfin tu finiras par mépriser celui que tu ne te seras pas habituée à respecter. Songes-y. Le mépris chez la femme est la première forme que prend sa haine. Comme tu es noble de coeur, tu te souviendras toujours des sacrifices que Felipe t'aura faits; mais il n'aura plus à t'en faire après s'être en quelque sorte servi lui-même dans ce premier festin, et malheur à l'homme comme à la femme qui ne laissent rien à souhaiter !

Mon cher Abencérage est tombé à mes pieds en te traitant de radoteuse il m'a emmenée au balcon du palais où nous sommes, et d'où nous voyons une partie de Rome : là, son langage a été digne de la scène qui s'offrait à nos yeux; car il faisait un superbe clair de lune. Comme nous savons déjà l'italien, son amour, exprimé dans cette langue si molle et sifavorable à la passion, m'a paru sublime. Il m'a dit que, quand même tu serais prophète, il préférait une nuit heureuse ou l'une de nos délicieuses matinées à toute une vie. A ce compte, il avait déjà vécu mille ans. Il voulait que je restasse sa maîtresse, et ne souhaitait pas d'autre titre que celui de mon amant. Il est sifier et si heureux de se voir chaque jour le préféré que, si Dieu lui apparaissait et lui donnait à opter entre vivre encore trente ans selon ta doctrine et avoir cinq enfants, ou n'avoir plus que cinq ans de vie en continuant nos chères amours fleuries, son choix serait fait : il aimerait mieux être aimé comme je l'aime et mourir.

Macumer n'a pas eu de voix pour me répondre, il fondait en larmes. Maintenant, je te remercie, ma Renée; je ne savais pas combien je suis aimée de mon beau, de mon royal Macumer. Rome est la ville où l'on aime. Quand on a une passion, c'est là qu il faut aller en jouir : on a les arts et Dieu pour complices.

P.S. Chère imbécile, ta lettre montre bien que tu ne connais l'amour qu'en idée. Sache donc que l'amour est un principe dont tous les effets sont si dissemblables qu'aucune théorie ne saurait les embrasser ni les régenter. Ceci est pour mon petit docteur en corset.

Le sentiment de mes fautes m'accable et c'est une amère consolation que de te les confier; pauvre Cassandre inécoutée. Je l'ai tué par mes exigences, par mes jalousies hors de propos, par mes continuelles tracasseries. Mon amour était d'autant plus terrible que nous avions une exquise et même sensibilité, nous parlions le même langage, il comprenait admirablement tout, et souvent ma plaisanterie allait, sans que je m'en doutasse, au fond de son coeur. Tu ne saurais imaginer jusqu'où ce cher esclave poussait l'obéissance : je lui disais parfois de s'en aller et de me laisser seule, il sortait sans discuter une fantaisie de laquelle peut-être il souffrait. Jusqu'à son dernier soupir il m'a bénie, en me répétant qu'une seule matinée, seul à seule avec moi, valait plus pour lui qu'une longue vie avec une autre femme aimée...,

Et pas d'enfant de lui. Cet intarissable amour qui me souriait toujours, qui n'avait que des fleurs et des joies à me verser, cet amour fut stérile. Je suis une créature maudite L'amour pur et violent comme il est quand il est absolu serait-il donc aussi infécond que l'aversion, de même que l'extrême chaleur des sables du désert et l'extrême froid du pôle empêchent toute existence ? Dieu serait-il jaloux de l'amour ? Je déraisonne.

Un silence de deux années a piqué ta curiosité, tu me demandes pourquoi je ne t'ai pas écrit; mais, ma chère Renée, il n'y a ni phrases, ni mots, ni langage pour exprimer mon bonheur : nos âmes ont la force de le soutenir, voilà tout en deux mots. Nous n'avons point le moindre effort à faire pour être heureux, nous nous entendons en toutes choses. En trois ans, il n'y a pas eu la moindre dissonance dans ce concert, le moindre désaccord d'expression dans nossentiments, la moindredifférence dans les moindres vouloirs. Enfin, ma chère, il n'est pas une de ces mille journées qui n'ait porté son fruit particulier, pas un moment que la fantaisie n'ait rendu délicieux. Non seulement notre vie, nous en avons la certitude, ne sera jamais monotone, mais encore elle ne sera peut-être jamais assez étendue pour contenir les poésies de notre amour, fécond comme la nature, varié comme elle. Non, pas un mécompte ! Nous nous plaisons encore bien mieux qu'au premier jour, et nous découvrons de moments en moments de nouvelles raisons de nous aimer. Nous nous promettons tous les soirs, en nous promenant aprèsle dîner, d'aller à Paris par curiosité, comme on dit : J'irai voir la Suisse.

Nous restons au lit, nous déjeunons dans notre chambre;midi vient, il fait chaud, on se permet une petite sieste; puis il me demande de me laisser regarder, et il me regarde absolument comme si j'étais un tableau; il s'abîme en cette contemplation, qui, tu le devines, est réciproque. Il nous vient alors l'un à l'autre des larmes aux yeux; nous pensons à notre bonheur et nous tremblons. Je suis toujours sa maîtresse, c'est-à-dire que je parais aimer moins que je ne suis aimée. Cette tromperie est délicieuse. Il y a tant de charme pour nous autres femmes à voir le sentiment l'emporter surle désir, à voir le maître encore timide s'arrêter là où nous souhaitons qu'il reste! Tu m'as demandé de te dire comment il est, mais, ma Renée, il est impossible de faire le portrait d'un homme qu'on aime, on ne saurait être dans le vrai. Puis, entre nous, avouons-nous sans pruderie un singulier et triste effet de nos moeurs : il n'y a rien de sidifférent que l'homme du monde et l'homme de l'amour; la différence est si grande que l'un ne peut ressembler en rien à l'autre. Celui qui prend les poses les plus gracieuses du plus gracieux danseur pour nous dire au coin d'une cheminée, le soir, une parole d'amour, peut n'avoir aucune des grâces secrètes que veut une femme. Au rebours, un homme qui paraît laid, sans manières, mal enveloppé de drap noir, cache un amant qui possède l'esprit de l'amour, et qui ne sera ridicule dans aucune de ces positions où nous-mêmes nous pouvons périr avec toutes nos grâces extérieures. Rencontrer chez un homme un accord mystérieux entre ce qu'il paraît être et ce qu'il est, en trouver un qui dans la vie secrète du mariage ait cette grâce innée qui ne se donne pas, qui ne s'acquiert point, que la statuaire antique a déployée dans les mariages voluptueux et chastes de ses statues, cette innocence du laisser-aller que les anciens ont mise dans leurs poèmes, et qui dans le déshabillé paraît avoir encore des vêtements pour les âmes, tout cet idéal qui ressort de nous-mêmes et qui tient au monde des harmonies, qui sans doute est le génie des choses; enfin cet immense problème cherché par l'imagination de toutes les femmes, eh ! bien, Gaston en est la vivante solution. Ah chère, je ne savais pas ce que c'était que l'amour, la jeunesse, l'esprit et la beauté réunis. Mon Gaston n'est jamais affecté, sa grâce est instinctive,elle se développe sans efforts. Quand nous marchons seuls dans les bois, sa main passée autour de ma taille, la mienne sur son épaule, son corps tenant au mien, nos têtes se touchant, nous allons d'un pas égal, par un mouvement uniforme et si doux, sibien le même, que pour des gens qui nous verraient passer, nous paraîtrions un même être glissant sur le sable des allées, à la façon des immortels d'Homère. Cette harmonie est dans le désir, dans la pensée, dans la parole. Quelquefois, sous la feuillée encore humide d'une pluie passagère, alors qu'au soir les herbes sont d'un vert lustré par l'eau, nous avons fait des promenades entières sans nous dire un seul mot, écoutant le bruit des gouttes qui tombaient, jouissant des couleurs rouges que le couchant étalait aux cimes ou broyait sur les écorces grises. Certes alors nos pensées étaient une prière secrète, confuse, qui montait au ciel comme une excuse de notre bonheur. Quelquefois nous nous écrions ensemble, au même moment, en voyant un bout d'allée qui tourne brusquement, et qui, de loin, nous offre de délicieuses images. Si tu savais ce qu'il y a de miel et de profondeur dans un baiser presque timide qui se donne au milieu de cette sainte nature... c'est à croire que Dieu ne nous a faits que pour le prier ainsi. Et nous rentrons toujours plus amoureux l'un de l'autre. Cet amour entre deux époux semblerait une insulte à la société dans Paris, il faut s'y livrer comme des amants, au fond des bois.

Ma vie, pleine de plaisirs, te paraîtrait d'ailleurs excessivement laborieuse. D'abord, ma chère, apprends que Louise-Armande-Marie de Chaulieu fait elle-même sachambre. Je ne souffrirais jamais que des soins mercenaires, qu'une femme ou une fille étrangère s'initiassent (femme littéraire !) aux secretsde ma chambre. Ma religion embrasse les moindres choses nécessaires à son culte. Ce n'est pas jalousie, mais bien respect de soi-même. Aussi ma chambre est-elle faite avec le soin qu'une jeune amoureuse peut prendre de ses atours. Je suis méticuleuse comme une vieille fille. Mon cabinet de toilette, au lieu d'être un tohu-bohu, est un délicieux boudoir. Mes recherches ont tout prévu. Le maître, le souverain peut y entrer en tout temps; son regard ne sera point affligé, étonné ni désenchanté : fleurs, parfums, élégance, tout y charme la vue. Pendant qu'il dort encore, le matin, au jour, sans qu'il s'en soitencore douté, je me lève, je passe dans ce cabinet où, rendue savante par les expériences de ma mère, j'enlève les traces du sommeil avec des lotions d'eau froide. Pendant que nous dormons, la peau, moins excitée, fait mal ses fonctions; elle devient chaude, elle a comme un brouillard visible à l'oeil des cirons, une sorte d'atmosphère. Sous l'éponge qui ruisselle, une femme sort jeune fille. Là peut-être est l'explication du mythe de Vénus sortant des eaux.

L'eau me donne alors les grâces piquantes de l'aurore; je me peigne, me parfume les cheveux; et, après cette toilette minutieuse, je me glisse comme une couleuvre, afin qu'à son réveil, le maître me trouve pimpante comme une matinée de printemps. Il est charmé par cette fraîcheur de fleur nouvellement éclose, sans pouvoir s'expliquer le pourquoi. Plus tard, la toilette de la journée regarde alors ma femme de chambre, et a lieu dans un salon d'habillement. Il y a, comme tu le penses, la toilette du coucher. Ainsi, j'en fais trois pour monsieur mon époux, quelquefois quatre; mais ceci, ma chère, tient à d'autres mythes de l'antiquité.

J'ai trente ans bientôt, et à cet âge une femme commence de terribles lamentations intérieures. Si je suis belle encore, j'aperçois les limites de la vie féminine; après, que deviendrai-je ? Quand j'aurai quarante ans, il ne les aura pas, il sera jeune encore, et je serai vieille. Lorsque cette pensée pénètre dans mon coeur, je reste à ses pieds une heure, en lui faisant jurer, quand il sentira moins d'amour pour moi, de me le dire à l'instant. Mais c'est un enfant, il me le jure comme si son amour ne devait jamais diminuer, et il est si beau que... tu comprends ! je le crois. Adieu, cher ange, serons-nous encore pendant des années sans nous écrire ? Le bonheur est monotone dans ses expressions; aussi peut être est-ce à cause de cette difficulté que Dante paraît plus grand aux âmes aimantes dans son Paradis que dans son Enfer. Je ne suis pas Dante, je ne suis que ton amie, et tiens à ne pas t'ennuyer. Toi, tu peux m'écrire, car tu as dans tes enfants un bonheur varié qui va croissant, tandis que le mien...

. 1843.
Monsieur l'abbé prêche pour son saint, car c'est Jésus-Christ qui a crée l'adultère... En Orient, berceau de l'humanité, la femme ne fut qu'un plaisir, et y fuit alors une chose ; on ne lui demandait pas d'autres vertus que l'obéissance et la beauté. En mettant l'âme au dessus du corps, la famille européenne moderne, fille de Jésus, a inventé le mariage indissoluble, elle en a fait un sacrement. L'amour ne se décrète pas.

Elevée par ma mère, Honorine s'éveillait alors à la vie...Elle entrevoyait son avenir comme une fête perpétuelle ; innocente et pure, aucun délire n'avait troublé son sommeil... Elle ne cherchait même pas le secret de ses émotions involontaires par un beau jour de printemps. Enfin, elle se sentait faible, destinée à l'obéissance, et attendait le mariage sans le désirer. Sa rieuse imagination ignorait la corruption, peut-être nécessaire, que la littérature inocule par la peinture des passions ; elle ne savait rien du monde et ne connaissait aucun des dangers de la société.

Quand j'eus vingt-six ans, et Honorine dix-neuf, nous nous mariâmes.

J'allai dans le monde, j'initiai ma femme à la vie sociale, et je regardai comme un de mes devoirs de l'instruire. J'ai reconnu plus tard que les mariages contractés dans les conditions du nôtre renfermaient un écueil contre lequel doivent se briser bien des affections, bien des prudences, bien des existences. Le mari devient un pédagogue, un professeur, si vous voulez ; et l'amour périt sous la férule qui, tôt ou tard, blesse ; car une épouse jeune et belle, sage et rieuse n'admet pas de supériorités au-dessus de celles dont elle est douée par la nature.

Puis arriva la terrible nuit ( trois ans après leur mariage) où je fus surpris par la lettre d'adieu d'Honorine. Par quelle poésie ma femme était-elle séduite ? Etait-ce les sens, était-ce les magnétismes du malheur ou du génie, laquelle de ces forces l'avait ou surprise ou entraînée ?

J'ai compris que j'avais fait de ma femme une poésie dont je jouissais avec tant d'ivresse que je croyais mon ivresse partagée. Ah ! Maurice, un amour sans discernement est, chez un mari, une faute qui peut préparer tous les crimes d'une femme ! J'avais probablement laissé sans emploi les forces de cette enfant, chérie comme une enfant ; je l'ai peut-être fatiguée de mon amour avant que l'heure de l'amour eût sonné pour elle ! ... Dans une situation si cruelle, elle se sera trouvée sans défense contre un homme qui l'aura violemment émue. Et moi, si sagace magistrat, dit-on, moi dont le cœur est bon, mais dont l'esprit était occupé, j'ai deviné trop tard ces lois du code féminin méconnues, je les ai lues à la clarté de l'incendie qui dévorait mon toit.

Aussi dix-huit mois après sa fuite, était-elle abandonnée par son amant... Cet homme avait sans doute compté sur l'existence heureuse et dorée, en Suisse ou en Italie, que se donnent les grandes dames en quittant leurs maris. Ce misérable a laissé la chère créature enceinte et sans un sou !

Cette scène, racontée par le comte Octave, se passe en novembre 1820, au moment où Honorine accouche d'un enfant qui ne survivra pas.

L'amour du comte Octave, ministre d'Etat, pour Honorine, sa femme en allée avec un autre homme :

Vous m'avez surpris me frottant les mains quelquefois et en proie à une sorte de bonheur. Eh bien ! Je venais de faire réussir une ruse digne de théâtre. Je venais de tromper ma femme, de lui envoyer, par une marchande à la toilette, un châle des Indes proposé comme venant d'une actrice qui l'avait à peine porté, mais dans lequel, moi, ce grave magistrat que vous savez, je m'étais couché pendant une nuit.

On m'a parlé d'un poète qui, devenu presque fou d'amour pour une cantatrice, avait, au début de sa passion, acheté le plus beau lit de Paris, sans savoir le résultat que l'actrice réservait à sa passion. Trois jours avant l'arrivée de Marie-Louise, Napoléon s'est roulé dans son lit de noces à Compiègne. Toutes les passions gigantesques ont la même allure. J'aime en poète et en empereur !

Par la violence de mes paroles, vous pouvez et vous devez croire à la passion physique la plus intense, puisque, depuis neuf ans, elle annule toutes mes facultés... "

Quoique svelte, Honorine n'était pas maigre, et ses formes me semblèrent être de celles qui réveillent encore l'amour quand il se croit épuisé.

Chaque fois que mes yeux rencontreront les siens, j'y verrai toujours ma faute, même quand les yeux de mon mari seront pleins d'amour. La grandeur de sa générosité m'attestera la grandeur de mon crime. Mes regards, toujours inquiets, liront toujours une sentence invisible. J'aurai dans le cœur des souvenirs confus qui se combattront. Jamais le mariage n'éveillera dans mon être les cruelles délices, le délire mortel de la passion ; je tuerai mon mari par ma froideur, par des comparaisons qui se devineront, quoique cachées au fond de ma conscience...

Quel double supplice ! Octave doutera toujours de moi, je douterai toujours de lui. Je lui opposerai, bien involontairement, un rival indigne de lui, un homme que je méprise, mais qui m'a fait connaître des voluptés gravées en traits de feu, dont j'ai honte et dont je me souviens irrésistiblement... Personne, monsieur, ne peut me prouver que l'amour se recommence, car je ne veux et ne puis accepter l'amour de personne. Une jeune fille est comme une fleur qu'on a cueillie ; mais la femme coupable est une fleur sur laquelle on a marché.... Je bois la coupe amère des expiations ; mais, en la buvant, j'ai terriblement épelé cette sentence : " Expier n'est pas effacer. "

Oh ! Monsieur, combien de vertus faut-il fouler aux pieds pour, non pas se donner, mais se rendre à un mari qu'on a trompé ? Qui peut les compter ?...

Tenez, j'irai plus loin. Une femme a du courage devant un mari qui ne sait rien ; elle déploie alors dans ses hypocrisies une force sauvage, elle trompe pour donner un double bonheur. Mais une mutuelle certitude n'est-elle pas avilissante ? Moi, j'échangerais des humiliations contre des extases ! Octave ne finirait-il point par trouver de la dépravation dans mes consentements ? Le mariage est fondé sur l'estime, sur des sacrifices faits de part et d'autre ; mais, ni Octave ni moi, nous ne pouvons nous estimer le lendemain de notre réunion : il m'aura déshonorée par quelque amour de vieillard pour une courtisane ; et moi, j'aurai la honte perpétuelle d'être une chose au lieu d'être une dame. Je ne serai pas la vertu, je serai le plaisir dans sa maison. Voilà les fruits amers d'une faute. Je me suis fait un lit conjugal où je ne puis que me retourner sur des chardons, un lit sans sommeil.

Enfin, dois-je vous faire cet épouvantable aveu ? Je me sens toujours le sein mordu par un enfant conçu dans l'ivresse et la joie, dans la croyance au bonheur, par un enfant que j'ai nourri pendant sept mois, de qui je serai grosse toute ma vie. (L'enfant qu'elle a eu de son amant et qui est mort sept mois après sa naissance.)

En comparant involontairement Amélie et Honorine, je trouvais plus de charme à la femme en faute qu'à la jeune fille pure. La femme épuisée, quasi morte, la pécheresse à relever me semblait sublime.

Hélas ! Il faut avoir expérimenté la vie pour savoir que le mariage exclut la passion, que la famille ne saurait avoir les orages de l'amour pour base.

Octave, je t'aime, mais autrement que tu veux être aimé : j'aime ton âme... mais, sache-le, je t'aime assez pour mourir à ton service, comme une esclave d'orient, et sans regret.

Puisque mon spirituel espion s'est marié, qu'il se rappelle ce que la fleuriste de la rue Saint-Maur lui lègue ici comme enseignement : que votre femme soit promptement mère ! Jetez-la dans les matérialités les plus vulgaires du ménage ; empêchez-la de cultiver dans son cœur la mystérieuse fleur de l'Idéal, cette perfection céleste à laquelle j'ai cru, cette fleur enchantée, aux couleurs ardentes, et dont les parfums inspirent le dégoût des réalités.

Saint Bernard a eu raison de dire qu'il n'y a plus de vie là où il n'y a plus d'amour.

10 - La Muse du département, 1843.
Le petit La Baudraye avait surpris dans les yeux de Dinah, quand elle regardait le journaliste en lui rendant la balle de la plaisanterie, cette rapide et lumineuse tendresse qui dore le regard d'une femme à l'heure où la prudence cesse, où commence l'entraînement. Dinah ne prit pas plus garde à l'invitation que lui faisait ainsi son mari d'observer les convenances, que Lousteau ne prit pour lui les malicieux avis de Dinah le jour de son arrivée. Tout autre que Bianchon se serait étonné du prompt succès de Lousteau; mais il ne fut même point blessé de la préférence que Dinah donnait au Feuilleton sur la Faculté, tant il était médecin! Eh effet, Dinah, grande elle-même, devait être plus accessible à l'esprit qu'à la grandeur. L'amour préfère ordinairement les contrastes aux similitudes. La franchise et la bonhomie du docteur, sa profession, tout le desservait. Voici pourquoi les femmes qui veulent aimer, et Dinah voulait autant aimer qu'être aimée, ont une horreur instinctive pour les hommes voués à des occupations tyranniques; elles sont, malgré leurs supériorités, toujours femmes en fait d'envahissement. Poète et feuilletoniste, le libertin Lousteau paré de sa misanthropie offrait ce clinquant d'âme et cette vie à demi oisive qui plaît aux femmes.

Il quitta le bras de madame de La Baudraye en le laissant prendre à Lousteau qui le serra sur son coeur avec une expression de tendresse. Quelle différence pour Dinah! le bras d'Etienne lui causa la plus vive émotion quand celui de Bianchon ne lui avait rien fait éprouver. Il y eut alors entre elle et le journaliste un de ces regards rouges qui sont plus que des aveux. " Il n'y a plus que les femmes de province qui portent des robes d'organdi, la seule étoffe dont le chiffonnage ne peut pas s'effacer, se dit alors en lui-même Lousteau. Cette femme, qui m'a choisi pour amant, va faire des façons à cause de sa robe. Si elle avait mis une robe de foulard, je serais heureux... A quoi tiennent les résistances. - " Pendant que Lousteau recherchait si madame de La Baudraye avait eu l'intention de s'imposer à elle-même une barrière infranchissable en choisissant une robe d'organdi...

Le mois d'octobre fut ravissant, l'automne est la plus belle saison des vallées de la Loire; mais en 1836 il fut particulièrement magnifique. La nature semblait être la complice du bonheur de Dinah, qui, selon les prédictions de Bianchon, arriva par degrés à un violent amour de cœur. En un mois, la châtelaine changea complètement. Elle fut étonnée de retrouver tant de facultés inertes, endormies, inutiles jusqu'alors. Lousteau fut un ange pour elle, car l'amour de cœur, ce besoin réel des âmes grandes, faisait d'elle une femme entièrement nouvelle. Dinah vivait! elle trouvait l'emploi de ses forces, elle découvrait des perspectives inattendues dans son avenir, elle était heureuse enfin, heureuse sans soucis, sans entraves. Cet immense château, les jardins, le parc, la forêt étaient si favorables à l'amour! Lousteau rencontra chez madame de La Baudraye une naïveté d'impression, une innocence, si vous voulez, qui la rendit originale : il y eut en elle du piquant, de l'imprévu beaucoup plus que chez une jeune fille. Lousteau fut sensible à une flatterie qui chez presque toutes les femmes est une comédie, mais qui chez Dinah fut vraie : elle apprenait de lui l'amour, il était bien le premier dans ce coeur. Enfin, il se donna la peine d'être excessivement aimable. Les hommes ont, comme les femmes d'ailleurs, un répertoire de récits, de cantilènes, de nocturnes, de motifs, de rentrées (faut-il dire de recettes, quoiqu'il s'agisse d'amour?) qu'ils croient leur exclusive propriété. Les gens arrivés à l'âge de Lousteau tâchent de distribuer habilement les pièces de ce trésor dans l'opéra d'une passion; mais, en ne voyant qu'une bonne fortune dans son aventure avec Dinah, le Parisien voulut graver son souvenir en traits ineffaçables sur ce cœur, et il prodigua durant ce beau mois d'octobre ses plus coquettes mélodies et ses plus savantes barcarolles. Enfin, il épuisa les ressources de la mise en scène de l'amour, pour se servir d'une de ces expressions détournées de l'argot du théâtre et qui rend admirablement bien ce manège. " Si cette femme-là m'oublie!... " se disait-il parfois en revenant avec elle au château d'une longue promenade dans les bois, " je ne lui en voudrai pas, elle aura trouvé mieux!... " Quand, de part et d'autre, deux êtres ont échangé les duos de cette délicieuse partition et qu'ils se plaisent encore, on peut dire qu'ils s'aiment véritablement.

Après quatre années d'intimité, l'amour de cette femme avait fini par réunir toutes les nuances découvertes par notre esprit d'analyse et que la société moderne a créées ; un des hommes les plus remarquables de ce temps, dont la perte récente afflige encore les lettres, Beyle (Stendhal) les a, le premier, parfaitement caractérisées. Lousteau produisait sur Dinah cette vive commotion, explicable par le magnétisme, qui met en désarroi les forces de l'âme et du corps, qui détruit tout principe de résistance chez les femmes. Un regard de Lousteau, sa main posée sur celle de Dinah la rendaient tout obéissance. Une parole douce, un sourire de cet homme fleurissaient l'âme de cette pauvre femme, émue ou attristée par la caresse ou par la froideur de ses yeux ; lorsqu'elle lui donnait le bras en marchant à son pas, dans la rue ou sur le boulevard, elle était si bien fondue en lui qu'elle perdait la conscience de son moi. Charmée par l'esprit, magnétisée par les manières de ce garçon, elle ne voyait que de légers défauts dans ses vices. Elle aimait les bouffées de cigare que le vent lui apportait du jardin dans la chambre, elle allait les respirer, elle n'en faisait pas une grimace, elle se cachait pour en jouir. Tel est sans doute le véritable amour, il comprend toutes les manières d'aimer : amour de cœur, amour de tête, amour-passion, amour-caprice, amour-goût, selon les définitions de Beyle.

En ce moment, Etienne et Dinah se trouvaient dans la phase la plus brillante et la plus complète de la passion, à cette période où l'on s'est habitué parfaitement l'un à l'autre, et où néanmoins l'amour conserve de la saveur. On se connaît, mais on ne s'est pas encore compris, on n'a pas repassé dans les mêmes plis de l'âme, on ne s'est pas étudié de manière à savoir, comme plus tard, la pensée, les paroles, le geste à propos des plus grands comme des plus petits événements. Les âmes vont à tout propos du même côté. Aussi, Dinah disait-elle à Lousteau de ces magiques paroles accompagnées d'expressions, de ces regards plus magiques encore que toutes les femmes trouvent alors - " tue-moi quand tu ne m'aimeras plus. "

La satiété de Lousteau, cet horrible dénouement du concubinage, s'était trahie en mille petites choses qui sont comme des grains de sable jetés aux vitres du pavillon magique où l'on rêve quand on aime. Ces grains de sable, qui deviennent des cailloux, Dinah ne les avait vus que quand ils avaient eu la grosseur d'une pierre. Madame de La Baudraye avait fini par bien juger Lousteau. - C'est, disait-elle à sa mère, un poète sans aucune défense contre le malheur, lâche par paresse et non par défaut de coeur, un peu trop complaisant à la volupté; enfin, c'est un chat qu'on ne peut pas haïr.

Le nouveau rôle adopté par Dinah était horriblement douloureux, mais Lousteau ne le rendit pas facile à jouer. Quand il voulait sortir après dîner, il jouait de petites scènes d'amitié ravissantes, il disait à Dinah des mots vraiment pleins de tendresse, il prenait son compagnon par la chaîne, et quand il l'en avait meurtrie dans les meurtrissures, le royal ingrat disait : - T'ai-je fait mal?

Ces menteuses caresses, ces déguisements eurent quelquefois des suites déshonorantes pour Dinah qui croyait à des retours de tendresse. Elle se sentit comme un jouet entre les mains de cet homme, et elle finit par se dire - Eh bien! je veux être son jouet ! en y trouvant des plaisirs aigus, des jouissances de damné. Quand cette femme d'esprit si viril se jeta par la pensée dans la solitude, elle sentit son courage défaillir. Elle préféra les supplices prévus, inévitables de cette intimité féroce, à la privation de jouissances d'autant plus exquises qu'elles naissaient au milieu de remords, de luttes épouvantables avec elle-même, de non qui se changeaient en oui! Ce fut à tout moment la goutte d'eau saumâtre trouvée dans le désert, bue avec plus de délices que le voyageur n'en éprouvait à savourer les meilleurs vins à la table d'un prince. Quand Dinah se disait à minuit: " Rentrera-t-il, ne rentrera-t-il pas? " elle ne renaissait qu'au bruit connu des bottes d'Etienne, elle reconnaissait sa manière de sonner. Souvent elle essayait des voluptés comme d'un frein, elle se plaisait à lutter contre ses rivales, à ne leur rien laisser dans ce coeur rassasié. Combien de fois joua-t-elle la tragédie du Dernier jour d'un condamné, se disant : - Demain, nous nous quitterons! Et combien de fois un mot, un regard, une caresse empreinte de naïveté la fit-elle retomber dans l'amour.

Le journaliste se faisait plaindre, il prenait des précautions contre la jalousie de Dinah, quand il acceptait une partie. Enfin il commettait des infidélités sans vergogne. Quand monsieur de Clagny, vraiment désespéré de voir Dinah dans une situation si déshonorante, quand elle pouvait être si riche, si haut placée et au moment où ses primitives ambitions allaient être accomplies, arriva lui dire - On vous trompe! - Elle répondit : - Je le sais !

Un soir monsieur de Clagny ramenait en compagnie de sa femme sa chère comtesse profondément soucieuse. Tous trois venaient d'assister à la première représentation de La Main droite et la Main gauche, le premier drame de Léon Cozlan.

- A quoi pensez-vous? demanda le magistrat effrayé de la mélancolie de son idole.

Comment oser avouer qu'elle regrettait parfois son ancienne fange? Elle sentait un vide énorme dans la vie du monde, elle ne savait à qui rapporter ses succès, ses triomphes, ses toilettes. Parfois les souvenirs de ses misères revenaient mêlés au souvenir de voluptés dévorantes. Elle en voulait parfois à Lousteau de ne pas s'occuper d'elle, elle aurait voulu recevoir de lui des lettres ou tendres ou furieuses. Dinah ne répondant pas, le magistrat répéta sa question en prenant la main de la comtesse et la lui serrant entre les siennes d'un air dévot.

Lousteau prit la main, l'attira sur son cœur et la pressa tendrement. " - Une goutte d'eau dans le désert, et... par la main d'un ange!... Dieu fait toujours bien les choses! "

Ce fut dit moitié plaisanterie et moitié attendrissement; mais, croyez-le bien, ce fut aussi beau, comme jeu de théâtre, que celui de Talma dans son fameux rôle de Leicester où tout était joué par lui en nuances de ce genre. Dinah sentit battre le cœur à travers l'épaisseur du drap, il battait de plaisir, car le journaliste échappait à l'épervier judiciaire; mais il battait aussi d'un désir bien naturel à l'aspect de Dinah rajeunie et renouvelée par l'opulence. Madame de La Baudraye, en examinant Etienne à la dérobée, aperçut la physionomie en harmonie avec toutes les fleurs d'amour qui, pour elle, renaissaient dans ce cœur palpitant; elle essaya de plonger ses yeux, une fois, dans les yeux de celui qu'elle avait tant aimé, mais un sang tumultueux se précipita dans ses veines et lui troubla la tête. Ces deux êtres échangèrent alors le même regard rouge qui, sur le quai de Cosne, avait donné l'audace à Lousteau de froisser la robe d'organdi. Le bohémien attira Dinah par la taille, elle se laissa prendre, et les deux joues se touchèrent.

Elle se traitait fort mal intérieurement, elle se disait que ce serait une folie d'aimer un jeune homme de vingt ans, qui par sa position était déjà si loin d'elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties par les fiertés que lui inspiraient ses scrupules. Elle se montrait tour à tour altière et protectrice, tendre et flatteuse. D'abord intimidé par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les terreurs, les espoirs et les désespérances qui martèlent le premier amour et le mettent si avant dans le coeur par les coups que frappent alternativement la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il vit en elle une bienfaitrice qui allait s'occuper de lui maternellement. Mais les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poète cher Lucien; puis cher, tout court. Le poète enhardi nomma cette grande dame Naïs. En l'entendant lui donner ce nom, elle eut une de ces colères qui séduisent tant un enfant; elle lui reprocha de prendre le nom dont se servait tout le monde. La fière et noble Nègrepelisse offrit à ce bel ange celui de ses noms qui se trouvait encore neuf, elle voulut être Louise pour lui.

Eve était une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus. Quoiqu'elle offrît les symptômes d'un caractère viril, elle était douce, tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté, sa tranquille résignation à une vie laborieuse, sa sagesse que nulle médisance n'attaquait, avaient dû séduire David Séchard. Aussi, depuis leur première entrevue, une sourde et simple passion s'était-elle émue entre eux, à l'allemande, sans manifestations bruyantes ni déclarations empressées. Chacun d'eux avait pensé secrètement à l'autre, comme s'ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment aurait offensé.

Madame de Sénonches (Zéphirine) était grande et belle, mais couperosée déjà par une certaine ardeur de foie qui la faisait passer pour une femme exigeante. Sa taille fine, ses délicates proportions lui permettaient d'avoir des manières langoureuses qui sentaient l'affectation, mais qui peignaient la passion et les caprices toujours satisfaits d'une personne aimée.

Francis était un homme assez distingué, qui avait quitté le consulat de Valence et ses espérances dans la diplomatie, pour venir vivre à Angoulême auprès de Zéphirine, dite aussi Zizine. L'ancien consul prenait soin du ménage, faisait l'éducation des enfants, leur apprenait les langues étrangères, et dirigeait la fortune de monsieur et de madame de Sénonches avec un entier dévouement. L'Angoulême noble, l'Angoulême administratif, l'Angoulême bourgeois avaient longtemps glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois personnes; mais, à la longue, ce mystère de trinité conjugale parut si rare et si joli, que monsieur du Hautoy eût semblé prodigieusement immoral s'il avait fait mine de se marier. D'ailleurs, on commençait à soupçonner dans l'attachement excessif de madame de Sénonches pour une filleule appelée mademoiselle de la Haye qui lui servait de demoiselle de compagnie, des mystères inquiétants; et, malgré quelques impossibilités apparentes offertes par des dates, on trouvait des ressemblances frappantes entre Françoise de la Haye et Francis du Hautoy.

De toutes rues adjacentes allaient et venaient un grand nombre de filles qui pouvaient s'y promener sans rétribution. De tous les points de Paris, une fille de joie accourait faire son Palais. Les Galeries de Pierre appartenaient à des maisons privilégiées qui payaient le droit d'exposer des créatures habillées comme des princesses, entre telle ou telle arcade, et à la place correspondante dans le jardin; tandis que les Galeries-de-Bois étaient pour la prostitution un terrain public, le Palais par excellence, mot qui signifiait alors le temple de la prostitution. Une femme pouvait y venir, en sortir accompagnée de sa proie, et l'emmener où bon lui semblait. Ces femmes attiraient donc le soir aux Galeries-de-Bois une foule si considérable qu'on y marchait au pas, comme à la procession ou au bal masqué. Cette lenteur, qui ne gênait personne, servait à l'examen. Ces femmes avaient une mise qui n'existe plus; la manière dont elles se tenaient décolletées jusqu'au milieu du dos, et très bas aussi par devant; leurs bizarres coiffures inventées pour attirer les regards : celle-ci en Cauchoise, celle-là en Espagnole; l'une bouclée comme un caniche, l'autre en bandeaux lisses; leurs jambes serrées par des bas blancs et montrées on ne sait comment, mais toujours à propos, toute cette infâme poésie est perdue. La licence des interrogations et des réponses, ce cynisme public en harmonie avec le lieu ne se retrouve plus, ni au bal masqué, ni dans les bals si célèbres qui se donnent aujourd'hui. C'était horrible et gai. La chair éclatante des épaules et des gorges étincelait au milieu des vêtements d'hommes presque toujours sombres, et produisait les plus magnifiques oppositions. Le brouhaha des voix et le bruit de la promenade formaient un murmure qui s'entendait dès le milieu du jardin, comme une basse continue brodée des éclats de rire des filles ou des cris de quelque rare dispute. Les personnes comme il faut, les hommes les plus marquants y étaient coudoyés par des gens à figure patibulaire. Ces monstrueux assemblages avaient je ne sais quoi de piquant, les hommes les plus insensibles étaient émus. Aussi tout Paris est-il venu là jusqu'au dernier moment; il s'y est promené sur le plancher de bois que l'architecte a fait au-dessus des caves pendant qu'il les bâtissait. Des regrets immenses et unanimes ont accompagné la chute de ces ignobles morceaux de bois.

Lucien, qui venait là pour la première fois le soir, fut étourdi de cet aspect, auquel ne résistaient pas les provinciaux ni les jeunes gens. Il perdit bientôt son introducteur.

- Si tu étais beau comme ce garçon-là, je te donnerais du retour, dit une créature à un vieillard en lui montrant Lucien.

Lucien devint honteux comme le chien d'un aveugle, il suivit le torrent dans un état d'hébétement et d'excitation difficile à décrire. Harcelé par les regards des femmes, sollicité par des rondeurs blanches, par des gorges audacieuses qui l'éblouissaient, il se raccrochait à son manuscrit qu'il serrait pour qu'on ne le lui volât point, l'innocent !

Des pensées ardentes enflammaient son âme, comme ses sens étaient embrasés par le spectacle de ces actrices aux yeux lascifs et relevés par le rouge, à gorges étincelantes, vêtues de basquines voluptueuses à plis licencieux, à jupes courtes, montrant leurs jambes en bas rouges à coins verts, chaussées de manière à mettre un parterre en émoi. Deux corruptions marchaient sur deux lignes parallèles, comme deux nappes qui, dans une inondation, veulent se rejoindre; elles dévoraient le poète accoudé dans le coin de la loge, le bras sur le velours rouge de l'appui, la main pendante, les yeux fixés sur la toile, et d'autant plus accessible aux enchantements de cette vie mélangée d'éclairs et de nuages qu'elle brillait comme un feu d'artifice après la nuit profonde de sa vie travailleuse, obscure, monotone. Tout à coup la lumière amoureuse d'un oeil ruissela sur les yeux inattentifs de Lucien, en trouant le rideau du théâtre. Le poète, réveillé de son engourdissement, reconnut l'oeil de Coralie qui le brûlait...

- Coralie est folle de vous, lui dit Lousteau en entrant. Votre beauté, digne des plus illustres marbres de la Grèce, fait un ravage inouï dans les coulisses. Vous êtes heureux, mon cher. A dix-huit ans, Coralie pourra dans quelques jours avoir soixante mille francs par an pour sa beauté. Elle est encore très sage. Vendue par sa mère, il y a trois ans, soixante mille francs, elle n'a encore récolté que des chagrins, et cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre par désespoir, elle avait en horreur de Marsay, son premier acquéreur; et, au sortir de la galère, car elle a été bientôt lâchée par le roi de nos dandies, elle a trouvé ce bon Camusot qu'elle n'aime guère; mais il est comme un père pour elle, elle le souffre et se laisse aimer. Elle a refusé déjà les plus riches propositions, et se tient à Camusot qui ne la tourmente pas. Vous êtes donc son premier amour. Oh! elle a reçu comme un coup de pistolet dans le coeur en vous voyant, et Florine est allée l'arraisonner dans sa loge où elle pleure de votre froideur.

Lucien ne put s'empêcher de rire, et regarda Coralie. Cette femme, une des plus charmantes et des plus délicieuses actrices de Paris, la rivale de madame Perrin et de mademoiselle Fleuriet auxquelles elle ressemblait et dont le sort devait être le sien, était le type des filles qui exercent à volonté la fascination sur les hommes. Coralie offrait le type sublime de la figure juive, ce long visage ovale d'un ton d'ivoire blond. à bouche rouge comme une grenade, à menton fin comme le bord d'une coupe. Sous des paupières brûlées par une prunelle de jais, sous des cils recourbés, on devinait un regard languissant où scintillaient à propos les ardeurs du désert. Mais, semblable à beaucoup d'actrices, Coralie sans esprit malgré son ironie de coulisses, sans instruction malgré son expérience de boudoir n'avait que l'esprit des sens et la bonté des femmes amoureuses. Pouvait-on d'ailleurs s'occuper du moral, quand elle éblouissait le regard avec ses bras ronds et polis, ses doigts tournés en fuseau, ses épaules dorées, avec la gorge chantée par le Cantique des Cantiques, avec un col mobile et recourbé, avec des jambes d'une élégance adorable, et chaussées en soie rouge? Ces beautés d'une poésie vraiment orientale étaient encore mises en relief par le costume espagnol convenu dans nos théâtres. Coralie faisait la joie de la salle où tous les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basquine, et flattaient sa croupe andalouse qui imprimait des torsions lascives à la jupe. Il y eut un moment où Lucien, en voyant cette créature jouant pour lui seul, se souciant de Camusot autant que le gamin du paradis se soucie de la pelure d'une pomme, mit l'amour sensuel au-dessus de l'amour pur, la jouissance au-dessus du désir, et le démon de la luxure lui souffla d'atroces pensées.

...Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes, elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces pauvres créatures de tous leurs chagrins passés, de leurs malheurs, et qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes à qui ces violents contrastes manquent, heureusement...

L'actrice profita d'un moment d'obscurité pour porter à ses lèvres la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut alors ému jusque dans la moelle de ses os. L'humilité de la courtisane amoureuse comporte des magnificences qui en remontrent aux anges.

Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine de Sèvres, sur du linge damassé, respirait une magnificence cossue...

En traversant le salon, Coralie avait dit à l'oreille de Florine: - Fais-moi si bien griser Camusot qu'il soit obligé de rester endormi chez toi.

- Tu as donc fait ton journaliste? répondit Florine en employant un mot du langage particulier à ces filles.

- Non, ma chère, je l'aime ! répliqua Coralie en faisant un admirable petit mouvement d'épaules.

Ces paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien, apportées par le cinquième péché capital. Coralie était admirablement bien habillée, et sa toilette mettait savamment en relief ses beautés spéciales; car toute femme a des perfections qui lui sont propres. Sa robe, comme celle de Florine, avait le mérite d'être d'une délicieuse étoffe inédite nommée mousseline de soie, dont la primeur appartenait pour quelques jours à Camusot, l'une des providences Parisiennes des fabriques de Lyon, en sa qualité de chef du Cocon d'Or. Ainsi l'amour et la toilette, ce fard et ce parfum de la femme, rehaussaient les séductions de l'heureuse Coralie. Un plaisir attendu, et qui ne nous échappera pas, exerce des séductions immenses sur les jeunes gens. Peut-être la certitude est-elle à leurs yeux tout l'attrait des mauvais lieux, peut-être est-elle le secret des longues fidélités ? L'amour pur, sincère, le premier amour enfin, joint à l'une de ces rages fantasques qui piquent ces pauvres créatures, et aussi l'admiration causée par la grande beauté de Lucien, donnèrent l'esprit du coeur à Coralie.
- Je t'aimerais laid et malade ! dit-elle à l'oreille de Lucien en se mettant à table.
Quel mot pour un poète! Camusot disparut et Lucien ne le vit plus en voyant Coralie.

Dix heures après, vers midi, Lucien se réveilla sous les yeux de Coralie qui l'avait regardé dormant ! Il comprit cela, le poète. L'actrice était encore dans sa belle robe...Coralie fut déshabillée en un moment, et se coula comme une couleuvre auprès de Lucien. A cinq heures, le poète dormait bercé par des voluptés divines...Coralie était debout. Pour jouer son rôle d'Andalouse, elle devait être à sept heures au théâtre. Elle avait encore contemplé son poète endormi dans le plaisir, elle s'était enivrée sans pouvoir se repaître de ce noble amour, qui réunissait les sens au cœur, et le cœur aux sens pour les exalter ensemble.

A onze heures et demie du soir, cinq équipages étaient arrêtés rue Saint-Georges, à la porte de l'illustre courtisane : c'était celui de Lucien qui vint avec Rastignac, Blondet et Bixiou, celui de du Tillet, celui du baron de Nucingen, celui du Nabab et celui de Florine que du Tillet racola. La triple clôture des fenêtres était déguisée par les plis des magnifiques rideaux de la Chine. Le souper devait être servi à une heure, les bougies flambaient, le petit salon et la salle à manger déployaient leurs somptuosités. On se promit une de ces nuits de débauche auxquelles ces trois femmes et ces hommes pouvaient seuls résister. On joua d'abord, car il fallait attendre environ deux heures.
Esther avait mis Lucien à côté d'elle et lui tenait le pied entre les siens sous la table.

Il existe en nous plusieurs mémoires ; le corps, l'esprit ont chacun la leur ; et la nostalgie, par exemple, est une maladie de la mémoire physique. Pendant le troisième mois, la violence de cette âme vierge, qui tendait à pleines ailes vers le paradis, fut donc, non pas domptée, mais entravée par une sourde résistance dont la cause était ignorée d'Esther elle-même. Comme les moutons d'Écosse, elle voulait paître à l'écart, elle ne pouvait vaincre les instincts développés par la débauche. Les rues boueuses du Paris qu'elle avait abjuré la rappelaient-elles? Les chaînes de ses horribles habitudes rompues tenaient-elles à elle par des scellements oubliés, et les sentait-elle comme, selon les médecins, les vieux soldats souffrent encore dans les membres qu'ils n'ont plus? Les vices et leurs excès avaient-ils si bien pénétré jusqu'à sa moelle que les eaux saintes n'atteignaient pas encore le démon caché là?
Implantée dans la corruption, elle s'y était développée. Sa patrie infernale exerçait encore son empire, malgré les ordres souverains d'une volonté absolue. Ce qu'elle haïssait était pour elle la vie, ce qu'elle aimait la tuait. Par moments, la pauvre fille était poussée à courir dans les magnifiques jardins du couvent, elle allait affairée d'arbre en arbre, elle se jetait désespérément aux coins obscurs en y cherchant, quoi? elle ne le savait pas, mais elle succombait au démon, elle coquetait avec les arbres, elle leur disait des paroles qu'elle ne prononçait point. Elle se coulait parfois le long des murs, le soir, comme une couleuvre, sans châle, les épaules nues. Souvent à la chapelle, durant les offices, elle restait les yeux fixés sur le crucifix, et chacun l'admirait, les larmes la gagnaient; mais elle pleurait de rage ; au lieu des images sacrées qu'elle voulait voir, les nuits flamboyantes où elle conduisait l'orgie comme Habeneck conduit au Conservatoire une symphonie de Beethoven, ces nuits rieuses et lascives, coupées de mouvements nerveux, de rires inextinguibles, se dressaient échevelées, furieuses, brutales. Elle était au dehors suave comme une vierge qui ne tient à la terre que par sa forme féminine, au dedans s'agitait une impériale Messaline.

- Mon enfant, j'ai tenté de vous donner au ciel ; mais la fille repentie sera toujours une mystification pour l'Eglise ; s'il s'en trouvait une, elle redeviendrait courtisane dans le Paradis...Vous êtes fille, vous resterez fille, vous mourrez fille ; car malgré les séduisantes théories des éleveurs de bêtes, on ne peut devenir ici-bas que ce qu'on est. L'homme aux bosses a raison. Vous avez la bosse de l'amour.

13 - La cousine Bette, 1844
Adeline, alors âgée de seize ans, pouvait être comparée à la fameuse Mme du Barry, comme elle, fille de la Lor­raine. C'était une de ces beautés complètes, foudroyantes, une de ces femmes semblables à Mme Tallien, que la nature fabrique avec un soin particulier ; elle leur dispense ses plus précieux dons : la distinction, la noblesse, la grâce, la finesse, l'élégance, une chair à part, un teint broyé dans cet atelier inconnu où travaille le hasard. Ces belles femmes-là se ressemblent toutes entre elles. Bianca Capella dont le portrait est un des chefs-d'œuvre de Bronzino, la Vénus de Jean Goujon dont l'original est la fameuse Diane de Poitiers, la signora Olympia dont le portrait est à la galerie Doria, enfin Ninon, Mme du Barry, Mme Tallien, Mlle George, Mme Récamier, toutes ces femmes, restées belles en dépit des années, de leurs passions ou de leur vie à plaisirs excessifs, ont dans la taille, dans la charpente, dans le caractère de la beauté des similitudes frappantes, et à faire croire qu'il existe dans l'océan des générations un courant aphrodisien d'où sortent toutes ces Vénus, filles de la même onde salée !
Adeline Fischer, une des plus belles de cette tribu divine, possédait les caractères sublimes, les lignes serpentines, le tissu vénéneux de ces femmes nées reines. La chevelure blonde que notre mère Eve a tenue de la main de Dieu, une taille d'impératrice, un air de grandeur, des contours augustes dans le profil, une modestie villageoise arrêtaient sur son passage tous les hommes, charmés comme le sont les amateurs devant un Raphaël (...)

Au moment où cette scène commence, si la cousine Bette avait voulu se laisser habiller à la mode; si elle s'était, comme les Parisiennes, habituée à porter chaque nouvelle mode, elle eût été présentable et acceptable; mais elle gardait la raideur d'un bâton. Or, sans grâces, la femme n'existe point à Paris.
Cette fille, dont le caractère ressemblait prodigieusement à celui des Corses, travaillée inutilement par les instincts des natures fortes, eût aimé à protéger un homme faible; mais à force de vivre dans la capitale, la capitale l'avait changée à la surface. Le poli parisien faisait rouille sur cette âme vigoureusement trempée. Douée d'une finesse devenue profonde, comme chez tous les gens voués à un célibat réel, avec le tour piquant qu'elle imprimait à ses idées, elle eût paru redoutable dans toute autre situation, méchante, elle eût brouillé la famille la plus unie.

Au moment où le baron Hulot mit la cousine de sa femme à la porte de cette maison, en lui disant : " Adieu, cousine! " une jeune femme, petite, svelte, jolie, mise avec une grande élégance, exhalant un parfum choisi, passait entre la voiture et la muraille pour entrer aussi dans la maison. Cette dame échangea, sans aucune espèce de préméditation, un regard avec le baron, uniquement pour voir le cousin de la locataire; mais le libertin ressentit cette vive impression, passagère chez tous les Parisiens, quand ils rencontrent une jolie femme qui réalise, comme disent les entomologistes, leurs desiderata, et il mit avec une sage lenteur un de ses gants avant de remonter en voiture, pour se donner une contenance et pouvoir suivre de l'œil la jeune femme dont la robe était agréablement balancée par autre chose que par ces affreuses et frauduleuses sous-jupes en crinoline (...)Quand l'inconnue eut atteint le palier de l'escalier qui desservait le corps de logis situé sur la rue, elle regarda la porte cochère du coin de l'œil, sans se retourner positivement, et vit le baron cloué sur place par l'admiration, dévoré de désir et de curiosité. C'est comme une fleur que toutes les Parisiennes respirent avec plaisir, en la trou­vant sur leur passage. Certaines femmes attachées à leurs devoirs, vertueuses et jolies, reviennent au logis assez maussades, lorsqu'elles n'ont pas fait leur petit bouquet pendant la promenade.
La jeune femme monta rapidement l'escalier. Bientôt une fenêtre de l'appartement du deuxième étage s'ouvrit, et la jeune femme s'y montra, mais en compagnie d'un monsieur dont le crâne pelé, dont l'œil peu courroucé révélaient un mari
- Sont-elles fines et spirituelles ces créatures-là !... se dit le baron, elle m'indique ainsi sa demeure. C'est un peu trop vif, surtout dans ce quartier-ci.

Hortense ressemblait à sa mère, mais elle avait des che­veux d'or, ondés naturellement et abondants à étonner. Son éclat tenait de celui de la nacre. On voyait bien en elle le fruit d'un honnête mariage, d'un amour noble et pur dans toute sa force. C'était un mouvement passionné dans la physionomie, une gaieté dans les traits, un entrain de jeunesse, une fraîcheur de vie, une richesse de santé qui vibraient en dehors d'elle et produisaient des rayons élec­triques. Hortense appelait le regard. Quand ses yeux d'un bleu d'outremer, nageant dans ce fluide qu'y verse l'inno­cence, s'arrêtaient sur un passant, il tressaillait involon­tairement. D'ailleurs pas une seule de ces taches de rous­seur, qui font payer à ces blondes dorées leur blancheur lactée, n'altérait son teint. Grande, potelée sans être grasse, d'une taille svelte dont la noblesse égalait celle de sa mère, elle méritait ce titre de déesse si prodigué dans les anciens auteurs. Aussi, quiconque voyait Hortense dans la rue, ne pouvait-il retenir cette exclamation: " Mon Dieu ! la belle fille ! " Elle était si vraiment innocente, qu'elle disait en rentrant: " Mais qu'ont-ils donc tous, maman, à crier : la belle fille ! quand tu es avec moi ? n'es-tu pas plus belle que moi ? .. " Et, en effet, à quarante-sept ans passés, la baronne pouvait être préférée à sa fille par les amateurs de couchers de soleil...

Oui, si je n'avais pas eu le malheur de rencontrer ce vieux roquentin, je posséderais encore Josépha; car, moi, voyez-vous, je ne l'aurais jamais mise au théâtre, elle serait restée obscure, sage, et à moi. Oh! si vous l'aviez vue, il y a huit ans: mince et nerveuse, le teint doré d'une Andalouse, comme on dit, les cheveux noirs et luisants comme du satin, un œil à longs cils bruns qui jetait des éclairs, une distinction de duchesse dans les gestes, la modestie de la pauvreté, de la grâce honnête, de la gentillesse comme une biche sauvage. Par la faute du sieur Hulot, ces charmes, cette pureté, tout est devenu piège à loup, chatière à pièces de cent sous. La petite est la reine des impures, comme on dit. Enfin elle blague, aujourd'hui, elle qui ne connaissait rien de rien, pas même ce mot-là.

- Une femme mariée, bien comme il faut, reprit la cousine.

- Vraiment! s'écria Crevel ouvrant des yeux animés autant par le désir que par ce mot magique: " Une femme comme il faut. "

- Oui, reprit Bette, des talents, musicienne, vingt-trois ans, une jolie figure candide, une peau d'une blancheur éblouissante, des dents de jeune chien, des yeux comme des étoiles, un front superbe ... et des petits pieds, je n'en ai jamais vu de pareils, ils ne sont pas plus larges que son busc.

- Et les oreilles? demanda Crevel vivement émoustillé par ce signalement d'amour.

- Des oreilles à mouler, répondit-elle.

- De petites mains ? ...

- Je vous dis, en un seul mot, que c'est un bijou de femme, et d'une honnêteté, d'une pudeur, d'une délica­tesse !... une belle âme, un ange, toutes les distinctions, car elle a pour père un maréchal de France ...

Mais qu'a-t-il donc tant pour lui, ce grand mâtin de vieux baron? reprit-il. Il me semble que je le vaux bien, ajouta-t-il en se mirant dans une glace et se mettant en position. Héloïse m'a sou­vent dit, dans le moment où les femmes ne mentent pas, que j'étais étonnant.

- Oh! répliqua la cousine, les femmes aiment les hommes gros, ils sont presque tous bons ; et, entre vous et le baron, moi je vous choisirais. M. Hulot est spirituel, bel homme, il a de la tournure ; mais vous, vous êtes solide, et puis, tenez ... vous paraissez encore plus mauvais sujet que lui!

La beauté vénale sans amateurs, sans célébrité, sans la croix de déshonneur que lui valent des fortunes dissipées, c'est un Corrège dans un grenier, c'est le génie expirant dans sa mansarde. Une Laïs à Paris doit donc, avant tout, trouver un homme riche qui se passionne assez pour lui donner son prix. Elle doit surtout conserver une grande élégance qui, pour elle, est une enseigne, avoir d'assez bonnes manières pour flatter l'amour-propre des hommes, posséder cet esprit à la Sophie Arnould, qui réveille l'apathie des riches; enfin elle doit se faire désirer par les libertins en paraissant être fidèle à un seul, dont le bonheur est alors envié.
Ces conditions, que ces sortes de femmes appellent la chance, se réalisent assez difficilement à Paris, quoique ce soit une ville pleine de millionnaires, de désœuvrés, de gens blasés et à fantaisies. La Providence a sans doute pro­tégé fortement en ceci les ménages d'employés et la petite bourgeoisie, pour qui ces obstacles sont au moins doublés par le milieu dans lequel ils accomplissent leurs évolutions. Néanmoins, il se trouve encore assez de Mme Marneffe à Paris, pour que Valérie doive figurer comme un type dans cette histoire des mœurs. De ces femmes, les unes obéissent à la fois à des passions vraies et à la nécessité, comme Mme Colleville qui fut pendant si longtemps attachée à l'un des plus célèbres orateurs du côté gauche, le banquier Keller; les autres sont poussées par la vanité, comme Mme de La Baudraye, restée à peu près honnête malgré sa fuite avec Lousteau; celles-ci sont entraînées par les exigences de la toilette, et celles-là par l'impossibilité de faire vivre un ménage avec des appointements évidemment trop faibles. La parcimonie de l'Etat ou des Chambres, si vous voulez, cause bien des malheurs, engendre bien des corruptions. On s'apitoie en ce moment beaucoup sur le sort des classes ouvrières, on les présente comme égorgées par les fabricants ; mais l'Etat est plus dur cent fois que l'industriel le plus avide; il pousse, en fait de traitements, l'économie jusqu'au non-sens. Travaillez beaucoup, l'indus­trie vous paye en raison de votre travail; mais que donne l'Etat à tant d'obscurs et dévoués travailleurs?

Dévier du sentier de l'honneur, est pour la femme mariée un crime inexcusable; mais il est des degrés dans cette situation. Quelques femmes, loin d'être dépravées, cachent leurs fautes et demeurent d'honnêtes femmes en apparence, comme les deux dont les aventures viennent d'être rappe­lées ; tandis que certaines d'entre elles joignent à leurs fautes les ignominies de la spéculation. Mme Marneffe est donc en quelque sorte le type de ces ambitieuses cour­tisanes mariées qui, de prime abord, acceptent la dépra­vation dans toutes ses conséquences, et qui sont décidées à faire fortune en s'amusant, sans scrupule sur les moyens; mais elles ont presque toujours, comme Mme Marneffe, leurs maris pour embaucheurs et pour complices. Ces machiavels en jupon sont les femmes les plus dangereuses; et, de toutes les mauvaises espèces de Parisiennes, c'est la pire. Une vraie courtisane, comme les Josépha, les Schontz, les Malaga, les Jenny Cadine, etc., porte dans la franchise de sa situation un avertissement aussi lumineux que la lanterne rouge de la prostitution, ou que les quinquets du Trente-et-Quarante. Un homme sait alors qu'il s'en va là de sa ruine. Mais la doucereuse honnêteté, mais les sem­blants de vertu, mais les façons hypocrites d'une femme mariée qui ne laisse jamais voir que les besoins vulgaires d'un ménage, et qui se refuse en apparence aux folies, entraîne à des ruines sans éclat, et qui sont d'autant plus singulières qu'on les excuse en ne se les expliquant point.
Cette tirade ira comme une flèche au cœur de bien des familles. On voit des Mme Marneffe à tous les étages de l'Etat social, et même au milieu des cours...

A chaque présent, c'était un fort à emporter, une conscience à violer. Le pauvre baron employait des stratagèmes pour offrir une bagatelle, fort chère d'ailleurs, en s'applaudissant de rencontrer enfin une vertu, de trouver la réalisation de ses rêves. Dans ce ménage, primitif (disait-il), le baron était aussi dieu que chez lui. M. Marneffe paraissait être à mille lieues de croire que le Jupiter de son ministère eût l'intention de descendre en pluie d'or chez sa femme, et il se faisait le valet de son auguste chef.

Mme Marneffe, âgée de vingt-trois ans, bourgeoise pure et timorée, fleur cachée dans la rue du Doyenné, devait ignorer les dépravations et la démoralisation courtisanesques qui maintenant causaient d'affreux dégoûts au baron, car il n'avait pas encore connu les charmes de la vertu qui combat, et la craintive Valérie les lui faisait savourer, comme dit la chanson, tout le long de la rivière.

- J'ai tous les dehors de l'honnêteté, reprit Mme Mar­neffe en posant sa main sur la main de Lisbeth comme pour en accepter la foi, je suis une femme mariée et je suis ma maîtresse, à tel point que le matin, en partant au minis­tère, s'il prend fantaisie à Marneffe de me dire adieu et qu'il trouve la porte de ma chambre fermée, il s'en va tout tranquillement. Si je ne viens pas dîner, il dîne très bien avec la bonne, car la bonne est toute à monsieur, et, tous les soirs, après le dîner, il sort pour ne rentrer qu'à minuit ou une heure. Malheureusement, depuis un an, me voilà sans femme de chambre, ce qui veut dire que, depuis un an, je suis veuve ... Je n'ai eu qu'une passion, un bonheur ... c'était un riche Brésilien parti depuis un an, ma seule faute! Il est allé vendre ses biens, tout réaliser pour pouvoir s'établir en France. Que trouvera-t-il de sa Valérie? un fumier. Bah! ce sera sa faute et non la mienne, pourquoi tarde-t-il tant à revenir? Peut-être aussi aura-t-il fait naufrage, comme ma vertu.

En vraie créole de Paris, Mme Maneffe abhorrait la peine, elle avait la nonchalance des chattes qui ne courent et ne s'élancent que forcées par la nécessité. Pour elle, la vie devait être tout plaisir, et le plaisir devait être sans difficultés. Elle aimait les fleurs, pourvu qu'on les lui fit venir chez elle. Elle ne concevait pas une partie de spec­tacle, sans une bonne loge toute à elle, et une voiture pour s'y rendre. Ces goûts de courtisane, Valérie les tenait de sa mère, comblée par le général Montcomet pendant les séjours qu'il faisait à Paris, et qui, pendant vingt ans, avait vu tout le monde à ses pieds; qui, gaspilleuse, avait tout dissipé, tout mangé dans cette vie luxueuse dont le programme est perdu depuis la chute de Napoléon. Les grands de l'Empire ont égalé, dans leurs folies, les grands seigneurs d'autrefois (...)

La puissante étreinte de la misère qui mordait au sang Valérie le jour où, selon l'expression de Marneffe, elle avait fait Hulot, avait décidé cette jeune femme à prendre sa beauté pour moyen de fortune. Aussi, depuis quelques jours éprouvait-elle le besoin d'avoir auprès d'elle, à l'instar de sa mère, une amie dévouée à qui l'on confie ce qu'on doit cacher à une femme de chambre, et qui peut agir, aller, venir, penser pour nous, une âme damnée enfin, consentant à un partage inégal de la vie. Or, elle avait deviné, tout aussi bien que Lisbeth, les intentions dans lesquelles le baron voulait la lier avec la cousine Bette. Conseillée par la redoutable intelligence de la créole pari­sienne qui passe ses heures étendue sur un divan, à pro­mener la lanterne de son observation dans tous les coins obscurs des âmes, des sentiments et des intrigues, elle avait inventé de se faire un complice de l'espion. Proba­blement cette terrible indiscrétion était préméditée; elle avait reconnu le vrai caractère de cette ardente fille, pas­sionnée à vide, et voulait se l'attacher.

Mme Marneffe avait fini, comme on voit, par tellement fasciner le vieux beau de l'Empire, qu'il croyait lui faire commettre sa première faute, et lui avoir inspiré assez de passion pour lui faire oublier tous ses devoirs. Elle se disait abandonnée par l'infâme Marneffe, après trois jours de mariage, et par d'épouvantables motifs. Depuis, elle était restée la plus sage jeune fille, et très heureuse, car le mariage lui paraissait une horrible chose. De là venait sa tristesse actuelle.

- S'il en était de l'amour comme du mariage ? dit-elle en pleurant.

Ces coquets mensonges, que débitent presque toutes les femmes dans la situation où se trouvait Valérie, faisaient entrevoir au baron les roses du septième ciel. Aussi, Valérie fit-elle des façons, tandis que l'amoureux artiste et Hor­tense attendaient peut-être impatiemment que la baronne eût donné sa dernière bénédiction et son dernier baiser à la jeune fille.

Ainsi, la rareté des entrevues maintenait chez Crevel le désir à l'état de passion. Il s'y heurtait toujours contre la dureté vertueuse de Valérie­ qui jouait le remords, qui parlait de ce que son père devait penser d'elle dans le paradis des braves. Il avait à vaincre une espèce de froideur de laquelle la fine commère lui faisait croire qu'il triomphait, elle paraissait céder à la passion folle de ce bourgeois; mais elle reprenait, comme honteuse, son orgueil de femme décente et ses airs de vertu, ni plus ni moins qu'une Anglaise, et aplatissait toujours son Crevel sous le poids de sa dignité, car Crevel l'avait de prime abord avalée vertueuse. Enfin, Valérie pos­sédait des spécialités de tendresse qui la rendaient indis­pensable à Crevel aussi bien qu'au baron. En présence du monde, elle offrait la réunion enchanteresse de la candeur pudique et rêveuse, de la décence irréprochable, et de l'esprit rehaussé par la gentillesse, par la grâce, par les manières de la créole; mais, dans le tête-à-tête, elle dépassait les courtisanes, elle y était drôle, amusante, fertile en inventions nouvelles. Ce contraste plaît énormément à l'individu du genre Crevel; il est flatté d'être l'unique auteur de cette comédie, il la croit jouée à son seul profit, et il rit de cette délicieuse hypocrisie, en admirant la comédienne.

Valérie, protégée par ces deux passions en sentinelle à ses côtés et par un mari jaloux, attirait tous les regards, excitait tous les désirs, dans le cercle où elle rayonnait. Ainsi, tout en gardant les apparences, elle était arrivée, en trois ans environ, à réaliser les conditions les plus difficiles du succès que cherchent les courtisanes, et qu'elles accomplissent si rarement, aidées par le scandale, par leur audace et par l'éclat de leur vie au soleil. Comme un diamant bien taillé que Chanor aurait délicieusement serti, la beauté de Valérie, naguère enfouie dans la mine de la rue du Doyenné, valait plus que sa valeur, elle faisait des malheureux !...

Ce soir-là, par un de ces bonheurs qui n'arrivent qu'aux jolies femmes, Valérie était délicieusement mise. Sa blanche poitrine étincelait serrée dans une guipure dont les tons roux faisaient valoir le satin mat de ces belles épaules des Parisiennes qui savent (par quels procédés, on l'ignore !) avoir de belles chairs et rester sveltes. Vêtue d'une robe de velours noir qui semblait à chaque instant près de quitter ses épaules, elle était coiffée en dentelle mêlée à des fleurs à grappes. Ses bras, à la fois mignons et potelés, sortaient de manches à sabots fourrées de dentelles. Elle ressemblait à ces beaux fruits coquettement arrangés dans une belle assiette et qui donnent des démangeaisons à l'acier du couteau.

Après trois ans de mariage, Hortense était avec son mari comme un chien avec son maître, elle répondait à tous ses mouvements par un regard qui ressemblait à une interrogation, elle tenait toujours les yeux sur lui, comme un avare sur son trésor, elle attendrissait par son abnégation admiratrice. On reconnaissait en elle le génie et les conseils de sa mère. Sa beauté, toujours la même, était alors altérée poétiquement, d'ailleurs, par les ombres douces d'une mélancolie cachée.

- La femme, dit Hulot, est un être inexplicable.

- Je l'explique, dit Crevel: nous sommes vieux, le Brésilien est jeune et beau ...

- Oui, c'est vrai, dit Hulot, je l'avoue, nous vieillissons.

Mais, mon ami, comment renoncer à voir ces belles créa­tures se déshabillant, roulant leurs cheveux, nous regar­dant avec un fin sourire à travers leurs doigts quand elles mettent leurs papillotes, faisant toutes leurs mines, débi­tant leurs mensonges, et se disant peu aimées, quand elles nous voient harassés par les affaires, et nous distrayant malgré tout ?

- Oui, ma foi! c'est la seule chose agréable de la vie ... s'écria Crevel. Ah! quand un minois vous sourit, et qu'on vous dit : " Mon bon chéri, sais-tu combien tu es aimable ! Moi, je suis sans doute autrement faite que les autres femmes qui se passionnent pour de petits jeunes gens à barbe de bouc, des drôles qui fument, et grossiers comme des laquais! car leur jeunesse leur donne une insolence ! ... Enfin, ils viennent, ils vous disent bonjour et ils s'en vont... Moi, que tu soupçonnes de coquetterie, je préfère à ces moutards les gens de cinquante ans, on garde ça longtemps; c'est dévoué, ça sait qu'une femme se retrouve difficilement, et ils nous apprécient... Voilà pourquoi je t'aime, grand scélérat!... " Et elles accompagnent ces espèces d'aveux, de minauderies, de gentillesses, de...Ah ! c'est faux comme des programmes d'hôtel de ville.

- Le mensonge vaut souvent mieux que la vérité, dit Hulot en se rappelant quelques scènes charmantes évo­quées par la pantomime de Crevel qui singeait Valérie. On est forcé de travailler le mensonge, de coudre des paillettes à ses habits de théâtre ...

- Et puis enfin, on les a, ces menteuses ! dit brutalement Crevel.

- Valérie est une fée, cria le baron, elle vous métamor­phose un vieillard en jeune homme...

- Ah! oui, reprit Crevel, c'est une anguille qui vous coule entre les mains; mais c'est la plus jolie des anguilles... blanche et douce comme du sucre!... drôle comme Arnal, et des inventions! Ah!

- Oh! oui, elle est bien spirituelle! s'écria le baron ne pensant plus à sa femme.

Ainsi, Wenceslas Steinbock, qui depuis trois ans adorait sa femme, et qui se savait un dieu pour elle, fut tellement piqué de se voir à peine remarqué par Mme Mar­neffe, qu'il se fit un point d'honneur en lui-même d'en obtenir quelque attention. En comparant Valérie à sa femme, il donna l'avantage à la première. Hortense était une belle chair, comme le disait Valérie à Lisbeth; mais il y avait en Mme Marneffe l'esprit dans la forme et le piquant du vice. Le dévouement d'Hortense est un sentiment qui, pour un mari, lui semble dû; la conscience de l'immense valeur d'un amour absolu se perd bientôt, comme le débiteur se figure, au bout de quelque temps, que le prêt est à lui. Cette loyauté sublime devient en quelque sorte le pain quotidien de l'âme, et l'infidélité séduit comme une friandise. La femme dédaigneuse, une femme dangereuse surtout, irrite la curiosité, comme les épices relèvent la bonne chère. Le mépris, si bien joué par Valérie, était d'ailleurs une nouveauté pour Wenceslas, après trois ans de plaisirs faciles. Hortense fut la femme et Valérie fut la maîtresse. Beaucoup d'hommes veulent avoir ces deux éditions du même ouvrage, quoique ce soit une immense preuve d'infériorité chez un homme que de ne pas savoir faire de sa femme sa maîtresse. On doit avoir toutes les femmes dans la sienne.

Le lendemain, Valérie se mit sous les armes en faisant une de ces toilettes que les Parisiennes inventent quand elles veulent jouir de tous leurs avantages. Elle s'étudia dans cette œuvre, comme un homme qui va se battre repasse ses feintes et ses rompus. Pas un pli, pas une ride. Valérie avait sa plus belle blancheur, sa mollesse, sa finesse. Enfin ses mouches attiraient insensiblement le regard. On croit les mouches du dix-huitième siècle per­dues ou supprimées ; on se trompe. Aujourd'hui les femmes, plus habiles que celles du temps passé, mendient le coup de lorgnette par d'audacieux stratagèmes. Telle découvre, la première, cette cocarde de rubans, au centre de laquelle on met un diamant, et elle accapare les regards pendant toute une soirée; telle autre ressuscite la résille ou se plante un poignard dans les cheveux pour faire penser à sa jarre­tière; celle-ci se met des poignets en velours noir; celle-là reparaît avec des barbes. Ces sublimes efforts, ces Austerlitz de la coquetterie ou de l'amour deviennent alors des modes pour les sphères inférieures, au moment où les heureuses créatrices en cherchent d'autres. Pour cette soirée, où Valérie voulait réussir, elle se posa trois mouches. Elle s'était fait peigner avec une eau qui chan­gea, pour quelques jours, ses cheveux blonds en cheveux cendrés. Mme Steinbock étant d'un blond ardent, elle vou­lut ne lui ressembler en rien. Cette couleur nouvelle donna quelque chose de piquant et d'étrange à Valérie qui préoc­cupa ses fidèles à tel point, que Montès lui dit : " Qu'avez-­vous donc ce soir ? " Puis elle se mit un collier de velours noir assez large qui fit ressortir la blancheur de sa poitrine. La troisième mouche pouvait se comparer à l'ex-assassine de nos grand-mères. Valérie se planta le plus joli petit bouton de rose au milieu de son corsage, en haut du busc, dans le creux le plus mignon. C'était à faire baisser les regards de tous les hommes au-dessous de trente ans.

En ce moment, Valérie apportait elle-même à Steinbock une tasse de thé. C'était plus qu'une distinction, c'était une faveur. Il y a, dans la manière dont une femme s'acquitte de cette fonction, tout un langage; mais les femmes le savent bien; aussi est-ce une étude curieuse à faire que celle de leurs mouvements, de leurs gestes, de leurs regards, de leur ton, de leur accent, quand elles accomplis­sent cet acte de politesse en apparence si simple. Depuis la demande: Prenez-vous du thé? - Voulez-vous du thé? - Une tasse de thé? - froidement formulée, et l'ordre d'en apporter donné à la nymphe qui tient l'urne, jusqu'à l'énorme poème de l'Odalisque venant de la table à thé, la tasse à la main, jusqu'au pacha du cœur et la lui présentant d'un air soumis, l'offrant d'une voix caressante, avec un regard plein de promesses voluptueuses, un physiologiste peut observer tous les sentiments féminins, depuis l'aversion, depuis l'indifférence, jusqu'à la déclaration de Phèdre à Hippolyte. Les femmes peuvent là se faire, à volonté, méprisantes jusqu'à l'insulte, humbles jusqu'à l'esclavage de l'Orient. Valérie fut plus qu'une femme, elle fut le serpent fait femme, elle acheva son œuvre diabolique en marchant jusqu'à Steinbock, une tasse de thé à la main.

De même que Crevel se mettait en position, toutes les femmes ont une attitude victorieuse, une pose étudiée, où elles se font irrésistiblement admirer. On en voit qui, dans les salons, passent leur vie à regarder la dentelle de leurs chemisettes et à remettre en place les épaulettes de leurs robes, ou bien à faire jouer les brillants de leur prunelle en contemplant les corniches. Mme Marneffe, elle, ne triomphait pas en face comme toutes les autres. Elle se retourna brusquement pour aller à la table à thé retrouver Lisbeth. Ce mouvement de danseuse agitant sa robe, par lequel elle avait conquis Hulot, fascina Steinbock.

- On ne marie pas aujourd'hui, sans dot, une fille aussi belle que l'est Mlle Hortense, reprit Crevel en reprenant son air pincé. Votre fille est une de ces beautés effrayantes pour les maris; c'est comme un cheval de luxe qui exige trop de soins coûteux pour avoir beaucoup d'acquéreurs. Allez donc à pied avec une pareille femme au bras? tout le monde vous regardera, vous suivra, désirera votre épouse. Ce succès inquiète beaucoup de gens qui ne veulent pas avoir des amants à tuer; car, après tout, on n'en tue jamais qu'un. Vous ne pouvez, dans la situation où vous êtes, marier votre fille que de trois manières : par mon secours, vous n'en voulez pas ! et d'un ; en trouvant un vieillard de soixante ans, très riche, sans enfants, et qui voudrait en avoir, c'est difficile, mais cela se rencontre, il y a tant de vieux qui prennent des Josépha, des Jenny Cadine, pourquoi n'en rencontrerait­-on pas un qui ferait la même bêtise légitimement ? ... Si je n'avais pas ma Célestine et nos deux petits-enfants, j'épouserais Hortense. Et de deux! La dernière manière est la plus facile (...) Paris est une ville où tous les gens d'énergie qui pous­sent comme des sauvageons sur le territoire français, se donnent rendez-vous, et il y grouille bien des talents, sans feu ni lieu, des courages capables de tout, même de faire fortune (...) Eh bien! l'un de ces condottieri, comme on dit, de la commandite, de la plume ou de la brosse, est le seul être, à Paris, capable d'épouser une belle fille sans le sou, car ils ont tous les genres de courage.

Valérie voulait se trouver dans un milieu plein de fraîcheur afin de plaire à M. le directeur, et plaire assez pour avoir le droit d'être cruelle, de lui tenir la dragée haute, comme à un enfant, en employant les ressources de la tactique moderne. Elle avait jugé Hulot. Laissez vingt-quatre heures à une Parisienne aux abois, elle boule­verserait un ministère.

Cet homme de l'Empire, habitué au genre Empire, devait ignorer absolument les façons de l'amour moderne. Les nouveaux scrupules, les différentes conversations inventées depuis 1830, et où la pauvre faible femme finit par se faire considérer comme la victime des désirs de son amant, comme une sœur de charité qui panse des blessures, comme un ange qui se dévoue. Ce nouvel art d'aimer consomme énormément de paroles évangéliques à l'œuvre du diable. La passion est un martyre. On aspire à l'idéal, à l'infini, de part et d'autre l'on veut devenir meilleurs par l'amour. Toutes ces belles phrases sont un prétexte à mettre encore plus d'ardeur dans la pratique, plus de rage dans les chutes que par le passé. Cette hypocrisie, le caractère de notre temps, a gangrené la galanterie. On est deux anges, et l'on se comporte comme deux démons, si l'on peut. L'amour n'avait pas le temps de s'analyser ainsi lui-même entre deux campagnes, et, en 1809, il allait aussi vite que l'Empire, en succès. Or, sous la Restauration, le bel Hulot, en redevenant homme à femmes, avait d'abord consolé quelques anciennes amies alors tombées, comme des astres éteints, du firmament politique, et de là, vieil­lard, il s'était laissé capturer par les Jenny Cadine et les Josépha.

Mme Marneffe avait dressé ses batteries en apprenant les antécédents du directeur, que son mari lui raconta longuement, après quelques renseignements pris dans les bureaux. La comédie du sentiment moderne pouvant avoir pour le baron le charme de la nouveauté, le parti de Valérie était pris, et, disons-le, l'essai qu'elle fit de sa puissance pendant cette matinée répondit à toutes ses espérances. Grâce à ces manœuvres sentimentales, romanesques et romantiques, Valérie obtint, sans avoir rien promis, la place de sous-chef et la croix de la Légion d'honneur pour son mari.

Cette petite guerre n'alla pas sans des dîners au Rocher-­de-Cancale, sans des parties de spectacles, sans beaucoup de cadeaux en mantilles, en écharpes, en robes, en bijoux. L'appartement de la rue du Doyenné déplaisait, le baron complota d'en meubler un magnifiquement, rue Vaneau, dans une charmante maison moderne.

M. Marneffe obtint un congé de quinze jours, à prendre dans un mois, pour aller régler des affaires d'intérêt dans son pays, et une gratification. Il se promit de faire un petit voyage en Suisse pour y étudier le beau sexe.

Les passions vraies ont leur instinct. Mettez un gourmand à même de prendre un fruit dans un plat, il ne se trompera pas et saisira, même sans voir, le meilleur. De même, laissez aux jeunes filles bien élevées le choix absolu de leurs maris, si elles sont en position d'avoir ceux qu'elles désigneront, elles se tromperont rarement. La nature est infaillible. L'œuvre de la nature, en ce genre s'appelle : aimer à première vue. En amour, la première vue est tout bonnement la seconde vue.

Ah! il est bien heureux de remplacer du jour au lendemain Josépha ! dit Crevel en continuant. Mais je n'en suis pas étonné, car il me disait, un soir à souper, que, dans sa jeunesse, pour n'être pas au dépourvu, il avait toujours trois maîtresses, celle qu'il était en train de quitter, la régnante et celle à laquelle il faisait la cour pour l'avenir. Il devait tenir en réserve quelque grisette dans son vivier! dans son parc aux cerfs! Il est très Louis XV, le gaillard! Oh ! est-il heureux d'être bel homme! Néan­moins, il vieillit, il est marqué ... il aura donné dans quel­que petite ouvrière.

Pour quiconque observe le monde social, ce sera toujours un objet d'admiration que la plénitude, la perfection et la rapidité des conceptions chez les natures vierges.

La virginité, comme toutes les monstruosités, a des richesses spéciales, des grandeurs absorbantes. La vie, dont les forces sont économisées, a pris chez l'individu vierge une qualité de résistance et de durée incalculable. Le cer­veau s'est enrichi dans l'ensemble de ses facultés réservées. Lorsque les gens chastes ont besoin de leur corps ou de leur âme, qu'ils recourent à l'action ou à la pensée, ils trouvent alors de l'acier dans leurs muscles ou de la science infuse dans leur intelligence, une force diabolique ou la magie noire de la volonté (...)

En un moment donc la cousine Bette devint le Mohican dont les pièges sont inévitables, dont la dissimulation est impénétrable, dont la décision rapide est fondée sur la per­fection inouïe des organes. Elle fut la haine et la vengeance sans transaction, comme elles sont en Italie, en Espagne et en Orient. Ces deux sentiments, qui sont doublés de l'amitié, de l'amour poussés jusqu'à l'absolu, ne sont connus que dans les pays baignés de soleil. Mais Lisbeth fut surtout fille de la Lorraine, c'est-à-dire résolue à tromper.

En vraie créole de Paris, Mme Maneffe abhorrait la peine, elle avait la nonchalance des chattes qui ne courent et ne s'élancent que forcées par la nécessité. Pour elle, la vie devait être tout plaisir, et le plaisir devait être sans difficultés. Elle aimait les fleurs, pourvu qu'on les lui fît venir chez elle. Elle ne concevait pas une partie de spec­tacle, sans une bonne loge toute à elle, et une voiture pour s'y rendre. Ces goûts de courtisane, Valérie les tenait de sa mère, comblée par le général Montcomet pendant les séjours qu'il faisait à Paris, et qui, pendant vingt ans, avait vu tout le monde à ses pieds; qui, gaspilleuse, avait tout dissipé, tout mangé dans cette vie luxueuse dont le programme est perdu depuis la chute de Napoléon. Les grands de l'Empire ont égalé, dans leurs folies, les grands seigneurs d'autrefois (...)

La puissante étreinte de la misère qui mordait au sang Valérie le jour où, selon l'expression de Mameffe, elle avait fait Hulot, avait décidé cette jeune femme à prendre sa beauté pour moyen de fortune. Aussi, depuis quelques jours éprouvait-elle le besoin d'avoir auprès d'elle, à l'instar de sa mère, une amie dévouée à qui l'on confie ce qu'on doit cacher à une femme de chambre, et qui peut agir, aller, venir, penser pour nous, une âme damnée enfin, consentant à un partage inégal de la vie. Or, elle avait deviné, tout aussi bien que Lisbeth, les intentions dans lesquelles le baron voulait la lier avec la cousine Bette. Conseillée par la redoutable intelligence de la créole pari­sienne qui passe ses heures étendue sur un divan, à pro­mener la lanterne de son observation dans tous les coins obscurs des âmes, des sentiments et des intrigues, elle avait inventé de se faire un complice de l'espion. Proba­blement cette terrible indiscrétion était préméditée; elle avait reconnu le vrai caractère de cette ardente fille, pas­sionnée à vide, et voulait se l'attacher.

Samson n'est rien, là. C'est le cadavre de la force. Dalila, c'est la passion qui ruine tout.
- Eh bien! reprit-elle, voilà comment je comprends la composition. Samson s'est réveillé sans cheveux comme beaucoup de dandies à faux toupets. Le héros est là sur le bord du lit, vous n'avez donc qu'à en figurer la base, cachée par des linges, par des draperies. Il est là comme Marius sur les ruines de Carthage, les bras croisés, la tête rasée, Napoléon à Sainte-Hélène, quoi! Dalila est à genoux, à peu près comme la Madeleine de Canova. Quand une fille a ruiné son homme elle l'adore. Selon moi, la Juive a eu peur de Samson, terrible, puissant, mais elle a dû aimer Samson devenu petit garçon. Donc, Dalila déplore sa faute, elle voudrait rendre à son amant ses che­veux, elle n'ose pas le regarder, et elle le regarde en sou­riant, car elle aperçoit son pardon dans la faiblesse de Samson. Ce groupe, et celui de la farouche Judith, seraient la femme expliquée. La vertu coupe la tête, le vice ne vous coupe que les cheveux. Prenez garde à vos toupets, messieurs!

En restant au logis, la Tonsard était restée fraîche, blanche, potelée, par exception aux femmes des champs qui passent aussi rapidement que les fleurs, et qui sont déjà vieilles à trente ans. Aussi la Tonsard aimait-elle à être bien mise. Elle n'était que propre, mais au village, cette propreté vaut le luxe. Les filles, mieux vêtues que ne le comportait leur pauvreté, suivaient l'exemple de leur mère. Sous leurs robes presque élégantes, relativement, elles portaient du linge plus fin que celui des paysannes les plus riches. Aux jours de fêtes, elles se montraient en jolies toilettes gagnées Dieu sait comme! La livrée des Aigues leur vendait, à des prix facilement payés, des robes de femmes de chambre achetées à Paris et qu'elles refaisaient pour elles. Ces deux filles, les bohémiennes de la vallée, ne recevaient pas un liard de leurs parents, qui leur donnaient uniquement la nourriture et les couchaient sur d'affreux grabats avec leur grand mère dans le grenier où leurs frères couchaient blottis à même le foin comme des animaux. Ni le père, ni la mère ne songeaient à cette promiscuité.

Les ouvriers, les mauvais garnements du pays prirent à la longue en affection le cabaret du Grand-I-Vert, autant à cause des talents de la Tonsard que de la camaraderie existant entre cette famille et le menu peuple de la vallée. Les deux filles, toutes deux remarquablement belles, continuaient les mœurs de leur mère.

Hé ! c'est le damné curé ! dit Tonsard, un chercheur de péchés qui veut nous nourrir d'hosties.

- Ça c'est vrai, s'écria Vaudoyer, nous étions heureux sans le curé, faut se défaire de ce mangeux de Bon Dieu, vlà l'ennemi.

- Le Gringalet, reprit Fourchon en désignant l'abbé Brossette par le surnom qu'il devait à son air piètre, succomberait peut-être à quelque matoise, puisqu'il observe tous les carêmes. Et, en le tambourinant par un bon charivari s'il était pris en riolle, son évêque serait forcé de l'envoyer ailleurs : Voilà qui plairait diablement à ce brave père Rigou ... Si la fille à Courtecuisse voulait quitter sa bourgeoise d'Auxerre, elle est si jolie qu'en faisant la dévote, elle sauverait la patrie. Et Ran ! tan-plan!

Cette fille presque avortée, d'une énergie monténégrine, aimait le grand, le beau, le noble garde général ; mais comme les enfants de cet âge savent aimer quand elles aiment, c'est-à-dire avec la rage d'un désir enfantin, avec les forces de la jeunesse, avec le dévouement qui chez les vraies vierges enfantent de divines poésies. Catherine venait donc de passer ses grossières mains sur les cordes les plus sensibles de cette harpe, toutes montées à casser. Danser sous les yeux de Michaud, aller à la fête de Soulanges, y briller, s'inscrire dans le souvenir de ce maître adoré ? ... Quelles idées ! les lancer dans cette tête volcanique, n'était-ce pas jeter des charbons allumés sur de la paille exposée au soleil d'août ?

- Non, Catherine, répondit la Péchina, je suis laide, chétive, mon lot est de vivre dans mon coin, de rester fille, seule au monde.

- Les hommes aiment les chétiotes, reprit Catherine. Tu me vois bien, moi? dit-elle en montrant ses beaux bras, je plais à Godain qui est une vraie guernouille, je plais à ce petit Charles qui accompagne le comte, mais le fils Lupin a peur de moi. Je te le répète. C'est les petits hommes qui m'aiment et qui disent à La-Ville-aux-Fayes ou à Soulanges: " Le beau brin de fille ! " Eh ! bien, toi, tu plairas aux beaux hommes...

Les bourgeois nous aiment, eux, comme ils aiment la cuisine, il leur faut de nouvelles platées tous les jours. Où donc as-tu vu des bourgeois qui nous épousent, nous autres paysannes?Vois donc si Sarcus-le-Riche laisse son fils libre de se marier avec la belle Gatienne Giboulard d'Auxerre, qui pourtant est la fille d'un riche menuisier!... Tu n'es jamais allée au Tivoli de Soulanges, chez Socquard, viens-y? tu les verras là, les bourgeois ! tu concevras alors qu'ils valent à peine l'argent qu'on leur soutire quand nous les attrapons.

- On dit que c'est bien beau, la foire à Soulanges ! s'écria naïvement la Péchina.

- Je vas te dire ce que c'est, en deux mots, reprit Catherine. On y est reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il d'être jolie comme tu l'es, si ce n'est pas pour être admirée par les hommes?

- J'aime Michaud, madame, vous le savez; eh ! bien, seriez-vous contente de voir près de vous, chez vous, une rivale ? ...

- Une rivale ? ...

- Oui, madame, cette moricaude que vous m'avez donnée à garder, aime Michaud sans le savoir, pauvre petite!... La conduite de cette enfant, longtemps un mystère pour moi, s'est éclaircie depuis quelques jours ...

- A treize ans! ...

- Oui, madame ... Et vous avouerez qu'une femme grosse de trois mois, qui nourrira son enfant elle-même, peut avoir des craintes; mais pour ne pas vous les dire devant ces messieurs, je vous ai parlé de sottises sans importance, ajouta finement la généreuse femme du garde général.

- Est-il vrai, monsieur le curé, demanda madame ùe Montcornet, que j'aie sauvé cette petite des griffes de Rigou?

- Toutes les jeunes filles au-dessous de quinze ans que vous voudrez recueillir au château seront arrachées à ce monstre, répondit l'abbé Brossette. En essayant d'attirer cette enfant chez lui, dès l'âge de douze ans, madame, l'apostat voulait satisfaire à la fois et son libertinage et sa vengeance.

La comtesse avait placé Geneviève Niseron, la Péchina, dans un couvent d'Auxerre, sous prétexte de lui faire apprendre assez de couture pour pouvoir l'employer chez elle, mais en réalité pour la soustraire aux infâmes tentatives de Nicolas Tonsard, que Rigou était parvenu à exempter du service militaire; la comtesse pensait aussi qu'une éducation religieuse, la clôture et une surveillance monastique, sauraient dompter à la longue les passions ardentes de cette précoce petite fille dont le sang monténégrin lui apparaissait parfois comme une flamme menaçante, s'apprêtant de loin à incendier le bonheur domestique de sa fidèle Olympe Michaud.

La Péchina, sans être autre chose qu'une pauvre petite paysanne, offrait le spectacle d'une effrayante précocité, comme beaucoup de créatures destinées à finir prématurément, ainsi qu'elles ont fleuri. Produit bizarre du sang monténégrin et du sang bourguignon, conçue et portée à travers les fatigues de la guerre, elle s'était sans doute ressentie de ces circonstances. Mince, fluette, brune comme une feuille de tabac, petite, elle possédait une force incroyable, mais cachée aux yeux des paysans, à qui les mystères des organisations nerveuses sont inconnus. On n'admet pas les nerfs dans le système médical des campagnes.

A treize ans, Geneviève avait achevé sa croissance quoiqu'elle eût à peine la taille d'un enfant de son âge. Sa figure devait-elle à son origine ou au soleil de la Bourgogne ce teint de topaze à la fois sombre et brillant, sombre par la couleur, brillant par le grain du tissu, qui donne à une petite fille un air vieux, la science médicale nous blâmerait peut-être de l'affirmer. Cette vieillesse anticipée du masque était rachetée par la vivacité, par l'éclat, par la richesse de lumière qui faisaient des yeux de la Péchina deux étoiles. Comme à tous ces yeux pleins de soleil, et qui veulent peut-être des abris puissants, les paupières étaient armées de cils d'une longueur presque démesurée (...)

La physionomie de la Péchina ne mentait pas. Elle avait l'âme de son regard de feu, l'esprit de ses lèvres brillantées par ses dents prestigieuses, la pensée de son front sublime, la fureur de ses narines toujours prêtes à hennir. Aussi l'amour, comme on le conçoit dans les sables brûlants, dans les déserts, agitait-il ce cœur âgé de vingt ans, en dépit des treize ans de l'enfant du Monténégro, qui, semblable à cette cime neigeuse, ne devait jamais se parer des fleurs du printemps.

Les observateurs comprendront alors que la Péchina, chez qui la passion sortait par tous les pores, réveillât en des natures perverses la fantaisie endormie par l'abus ; de même qu'à table l'eau vient à la bouche à l'aspect de ces fruits contournés, troués, tachés de noir que les gourmands connaissent par expérience, et sous la peau desquels la nature se plait à mettre des saveurs et des parfums de choix. Pourquoi Nicolas, ce manouvrier vulgaire, pourchassait-il cette créature digne d'un poète, quand tous les gens de cette vallée en avaient pitié comme d'une difformité maladive? Pourquoi Rigou, le vieillard, éprouvait-il pour elle une passion de jeune homme? Qui des deux était jeune ou vieillard? Le jeune paysan était-il aussi blasé que le vieillard? Comment les deux extrêmes de la vie se réunissaient-ils dans un commun et sinistre caprice? La force qui finit ressemble-t-elle à la force qui commence?

Annette était, depuis 1795, la dixième jolie bonne prise par Rigou qui se flattait d'arriver à la tombe avec ces relais de jeunes filles. Venue à seize ans, à dix-neuf ans Annette devait être renvoyée. Chacune de ces bonnes, choisie à Auxerre, à Clamecy, dans le Morvan, avec des soins méticuleux, était attirée par la promesse d'un beau sort, mais madame Rigou s'entêtait à vivre. Et toujours au bout de trois ans, une querelle amenée par l'insolence de la servante envers sa pauvre maîtresse, en nécessitait le renvoi (...) Ce Louis XV sans trône ne s'en tenait pas uniquement à la jolie Annette. Oppresseur hypothécaire des terres achetées par les paysans au-delà de leurs moyens, il faisait son sérail de la vallée, depuis Soulanges jusqu'à cinq lieues au-delà de Couches vers la Brie, sans y dépenser autre chose que des retardements de poursuites pour obtenir ces fugitifs trésors qui dévorent la fortune de tant de vieillards.

Le gendarme, obligé d'aimer une femme plus âgée que lui de dix ans, et qui gardait le maniement de sa fortune, l'entretenait dans les idées qu'elle avait fini par concevoir de sa beauté. Néanmoins, quand on l'enviait, quand on lui parlait de son bonheur, le gendarme souhaitait quelquefois qu'on fût à sa place; car, pour cacher ses peccadilles, il prenait des précautions comme on en prend avec une jeune femme adorée, et il n'avait pu introduire que depuis quelques jours une jolie servante au logis.

Le tabellion, car il se nommait lui-même tabellion, garde-notes, petit notaire, en se mettant par la raillerie au-dessus de son état; le tabellion restait dans les termes d'une galanterie parlée avec madame la mairesse, qui se sentait un faible pour Lupin, quoiqu'il fût blond et qu'il portât lunettes. La Cochet n'avait jamais aimé que les hommes bruns, moustachés, à bosquets sur les phalanges des doigts, des Alcides enfin. Mais elle faisait une exception pour Lupin, à cause de son élégance, et d'ailleurs, elle pensait que son triomphe à Soulanges ne serait complet qu'avec un adorateur; mais, au grand désespoir de Soudry, les adorateurs de la reine n'osaient pas donner à leur admiration une forme adultère.

L'ex-gendarme cligna d'un air goguenard, et montra le jambon que Jeannette, sa jolie servante, apportait.

- Ça vous réveille, un joli morceau comme celui-là ! dit le maire; c'est fait à la maison ! Il est entamé d'hier ...

- Mon compère, je ne vous connaissais pas celle-là ! Où l'avez-vous pêchée? dit l'ancien bénédictin à l'oreille de Soudry.

- Elle est comme le jambon, répondit le gendarme en recommençant à cligner; je l'ai depuis huit jours.

Jeannette, encore en bonnet de nuit, en jupe courte, pieds nus dans des pantoufles, ayant passé ce corps de jupe fait comme une brassière, à la mode dans la classe paysanne, et sur lequel elle ajustait un foulard croisé qui ne cachait pas entièrement de jeunes et frais appas, ne paraissait pas moins appétissante que le jambon vanté par Soudry. Petite, rondelette, elle laissait voir ses bras nus pendants, marbrés de rouge, au bout desquels de grosses mains à fossettes, à doigts courts et bien façonnés du bout, annonçaient une riche santé. C'était la vraie figure bourguignotte, rougeaude, mais blanche aux tempes, au col, aux oreilles; les cheveux châtains, le coin de l'œil retroussé vers le haut de l'oreille, les narines ouvertes, la bouche sensuelle, un peu de duvet le long des joues; puis, une expression vive tempérée par une attitude modeste et menteuse qui faisait d'elle un modèle de servante friponne.

- En honneur, Jeannette ressemble au jambon, dit Rigou. Si je n'avais pas une Annette, je voudrais une Jeannette.

- L'une vaut l'autre, dit l'ex-gendarme, car votre Annette est douce, blonde, mignarde... Comment va madame Rigou ? ... dort-elle ? ... reprit brusquement Soudry pour faire voir à Rigou qu'il comprenait la plaisanterie.

- Elle est éveillée avec notre coq, répondit Rigou, mais elle se couche comme les poules. Moi, je reste à lire le Constitutionnel. Le soir et le matin, ma femme me laisse dormir, elle n'entrerait pas chez moi pour un monde ...

- Ici c'est tout le contraire, répondit Jeannette. Madame reste avec les bourgeois de la ville à jouer; ils sont quelquefois quinze au salon. Monsieur se couche à huit heures, et nous nous levons au jour ...

- Ça vous paraît différent, dit Rigou, mais au fond c'est la même chose. Eh ! bien, ma belle enfant, venez chez moi, j'enverrai Annette ici, ce sera la même chose, et ce sera différent.

- Vieux coquin, dit Soudry, tu la rends honteuse.

- Comment, gendarme! tu ne veux qu'un cheval dans ton écurie ? ... Enfin chacun prend son bonheur où il le trouve.

Madame Gaubertin vint retrouver ses convives au jardin. C'était une femme assez blanche, à longues boucles à l'anglaise tombant le long de ses joues, qui jouait le genre passionné-vertueux, qui feignait de ne jamais avoir connu l'amour, qui mettait tous les fonctionnaires sur la question platonique, et qui avait pour attentif le Procureur du roi, son patito, disait-elle.

Certes, il y a des voluptés inouïes à conduire une femme qui, dans les hauts et bas des allées glissantes, où la terre est tapissée de mousse, fait semblant d'avoir peur ou réellement a peur, et se colle à vous, et vous fait sentir une pression involontaire ou calculée de la fraîche moiteur de son bras, du poids de sa grasse et blanche épaule, et qui se met à sourire si l'on vient à lui dire qu'elle empêche de conduire. Le cheval semble être dans le secret de ces interruptions, il regarde à droite et à gauche.

Ce spectacle nouveau pour la comtesse, cette nature si vigoureuse en ses effets, si peu connue et si grande, la plongea dans une rêverie molle; elle s'accota sur le tilbury et se laissa aller au plaisir d'être auprès d'Emile; ses yeux étaient occupés, son cœur parlait, elle répondait à cette voix intérieure en harmonie avec la sienne; lui aussi il la regardait à la dérobée, et il jouissait de cette méditation rêveuse, pendant laquelle les rubans de la capote s'étaient dénoués et livraient au vent du matin les boucles soyeuses de la chevelure blonde avec un abandon voluptueux.

La jolie madame de Marmus eut, tout d'abord, un fils qui mourut à dix-huit mois. Elle fut très fière d'appartenir à un savant de premier ordre, et qui passait pour un des favoris de l'Empereur, à qui d'ailleurs elle dut d'aller aux Tuileries, et de s'y faire annoncer sous le nom sonore de madame de Saint-Leu.

Le savant, alors âgé de trente ans, fut très heureux, et Napoléon mit le comble au bonheur de son camarade de l'expédition d'Égypte en le nommant; l'un des premiers, chevalier de la Légion d'honneur.

Quand madame de Saint-Leu commença sa seconde grossesse, l'illustre académicien se plongea dans d'immenses travaux, et s'habitua par degrés à ne plus voir sa femme qu'aux heures des repas. Encore, fallait-il le harceler pour l'empêcher de trouver sa soupe froide.

Enchanté de ce que sa femme trouvait des cavaliers (le mot du temps) pour la mener aux bals et aux fêtes, il se couchait le premier, roulait vers la ruelle, en vertu de la loi de gravité, laissait ainsi sa place à sa femme qui, la plupart du temps, se déshabillait, se couchait du côté du bord, sans qu'il se réveillât. Mais, comme il se levait de grand matin, il était si constamment assassiné par un : " Mon Dieu, Saint-Leu, est-ce ennuyeux d'être réveillée ainsi! ", quand il essayait de passer par dessus sa femme, qu'en 1804 il se fit mettre un petit lit en fer dans son cabinet, et s'en trouva bien plus heureux.

L'Empire déployait ses pompes et ses vanités, ses fêtes splendides, son luxe asiatique, et il y eut tant de grandes actions, qu'il se trouva moins de jolies femmes que de héros à récompenser.

Les femmes se disputèrent alors les preux de l'Empire, et, sur cent mères, il y en eut quatre-vingt-dix-neuf qui mirent leurs enfants en nourrice.

Ce temps fut sa grande époque. Elle passait pour une des plus jolies femmes de la cour impériale.

De 1812 à 1814, Flore se passionna pour les arts; elle consola l'un des peintres célèbres de l'Empire, Sommervieux, qui lui resta toujours attaché, et à qui elle fit oublier la duchesse de Carigliano, l'une des plus perfides créatures de cette époque.

Ce temps fut paisible, obscur, rempli par des romans, par des lavis, par deux couches, car Flore eut un fils et une fille

A trente-trois ans, Flore était encore une femme très agréable. Elle tourna les yeux sur l'aristocratie, et tourna la tête au vieux duc de Lenoncourt.

Les grands seigneurs furent alors, pour Flore, ce qu'ils sont pour Mascarille, doués de toutes les sciences, et surtout de savoir-vivre. Le premier gentilhomme de la chambre eut assez d'esprit pour deviner la position de madame de Saint-Leu, et il lui fit obtenir un des meilleurs bureaux de loterie. Il fit porter monsieur de Saint-Leu pour une pension de quinze cents francs par an sur les fonds accordés aux sciences et aux lettres. Ce ne fut pas tout. Madame de Saint-Leu eut quinze cents francs comme harpiste de la chapelle du roi.

Dans le monde, quand madame de Saint-Leu était félicitée de porter un nom illustre, elle souriait dédaigneusement et disait : - Ah! vous ne savez pas combien les savants sont bêtes! Ils ne pensent ni à leur fortune, ni à leur famille. Mais monsieur de Saint-Leu ne sait pas seulement si j'existe!

Quelques femmes pâles, étiolées, ennuyées, se disaient en murmurant et voyant cette femme de savant si leste, si pimpante, à quarante-deux ans :

- Ah! pourquoi ne m'a-t-on pas mariée à un savant?

ROMANS

Ferragus, 1833

Le Lys dans la vallée, 1836.

Le Cabinet des antiques, 1837.

Les Employés, 1838

La maison Nucingen, 1839

La Rabouilleuse, 1842.

Les Mémoires de deux jeunes mariées, 1842.

Illusions Perdues, 1843

Splendeur et misère des courtisanes, 1844.

La cousine Bette, 1845

Entre savants, 1845

Les paysans, roman inachevé


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