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Autour des feux de la Saint-Jean en Lorraine

Publié le 22 juin 2015 par Groupe Ble Lorraine @BLElorraine

La Saint Jean-Baptiste est certainement l’une des fêtes les plus curieuses du calendrier lorrain. Car elle revêt, dans nos contrées, une ferveur toute particulière. Un étonnant résidu de paganisme, à peine teinté de religion …

Située, comme par magie, à proximité du jour le plus long de l’année, la Saint Jean-Baptiste, que l’on se contente souvent d’appeler Saint Jean, voire Saint Jean d’été, est l’occasion d’allumer, dans toute la Lorraine, d’immenses brasiers que la culture populaire désigne encore sous le nom patois de « bûles ». La tradition est d’ailleurs bien ancrée. On la trouve mentionnée dès le XVIème siècle et elle continue d’être populaire auprès des communautés villageoises, depuis l’Argonne jusqu’aux Vosges. Mais au fait, d’où vient cette tradition ? Et pourquoi, à Sierck-les-Bains et dans quelques lieux des Vosges, les gens ne font-ils pas comme tout le monde ?

Feux Saint-Jean roue enflammée Contz-lès-Bains

Roue enflammée lançée depuis le sommet du Stromberg à Contz-lès-Bains pour la Fête de la Saint-Jean (Crédits photo : Thomgege)

Comprendre les origines des feux de la Saint-Jean, c’est remonter, en quelque sorte, au plus profond de nos origines. Bien avant la naissance du Christ, les Celtes avaient déjà coutume de célébrer le solstice d’été en allumant de grands feux. Ces immenses brasiers, qu’ils dédiaient aux dieux de la lumière et de la fertilité, étaient censés illuminer la nuit la plus courte de l’année. Certaines sources affirment qu’une fois que le bûcher était consumé, on le divisait en deux tas de braises entre lesquels on faisait défiler le troupeau de la communauté. Ce rite, païen par excellence, était censé protéger les animaux. Il semblerait qu’il ait été pratiqué en Lorraine jusqu’à des périodes relativement récentes.

Autrefois appelée « Litha », la fête du solstice, que la tradition germano-scandinave continue de désigner sous le nom de « Midsommar » (littéralement, « milieu de l’été ») était considérée comme l’apothéose du règne de la nature. D’après Bède le Vénérable, auteur médiéval d’un ouvrage intitulé De temporum ratione, cette fête était propice à l’amour, à la guérison et à la protection.

Avec ses bûchers, ses danses et ses rites païens, la fête du solstice s’est très vite attirée la méfiance de l’Eglise. Dès les premiers siècles du christianisme, prêtres et évêques tentèrent de faire interdire l’ensemble des cultes en rapport avec le Soleil et le cycle des saisons. En vain, car les peuples paysans (à noter d’ailleurs que « paganus », en latin, signifie aussi bien paysan que païen) continuèrent de célébrer, à leur manière, le jour le plus long de l’année …

Face à ce constat d’échec, l’Eglise s’appliqua alors à christianiser la fête, en choisissant de célébrer, chaque 24 juin, la Saint Jean-Baptiste. Le choix n’est pas anodin. Jean-Baptiste était le cousin du Christ. C’est lui qui l’aurait baptisé, dans les eaux du Jourdain, et l’aurait désigné comme étant l’incarnation de Dieu sur Terre. Emprisonné, il fut finalement décapité sur les ordres du roi Hérode, afin de satisfaire Salomé qui, en récompense d’une danse qu’elle venait d’exécuter devant le monarque, avait précisément demandé la tête de Jean-Baptiste …

En tant que cousin du Christ et dernier prophète à avoir annoncé sa venue, Jean-Baptiste occupe une place de choix dans la tradition catholique. Il est celui qui a baptisé Jésus, celui qui l’a annoncé et établi dans son ministère. Pour toutes ces raisons, on a choisi de le fêter à une date symbolique, étonnamment placé aux antipodes de Noël, qui, est-il besoin de le rappeler, célèbre la naissance du Christ. L’Eglise médiévale pensait alors que le charisme et la personnalité de Jean-Baptiste suffiraient à effacer, peu à peu, les vieux rites païens. Il n’en fut rien.

Car les bûles de la Saint-Jean continuent de flamber, chaque 24 juin, dans toutes les contrées d’Occident. En Lorraine notamment, elles font l’objet d’une incroyable popularité, peut-être parce qu’elles sont aussi l’occasion de réunir le village, la famille. Même à Metz, on dressait autrefois un imposant bûcher, sur la place de l’Esplanade. Les jeunes gens avaient l’habitude de s’y retrouver et d’y danser toute la nuit. Et d’y brûler quelques chats !

Cette tradition, qui remonterait au Moyen-âge, trouverait son explication dans le fait qu’en 1344, la ville, qui aurait été frappée d’une épidémie choréique, aurait éloigné le mal en sacrifiant des chats, animaux réputés pour incarner le diable. Depuis, les Messins enfermaient, chaque 24 juin, une demi-douzaine de chats dans une cage. Laquelle cage était suspendue au-dessus de la bûle. La coutume fut abolie, visiblement, qu’en 1773, à la faveur de Madame d’Armentières, femme du gouverneur militaire qui jugeait cette pratique barbare et révolue …

On le voit, les Lorrains d’autrefois associaient à la Saint-Jean de nombreuses superstitions. Dans certaines vallées vosgiennes par exemple, on avait coutume d’orner, chaque 24 juin, la plus belle vache du troupeau de tout un tas de rubans colorés. A Lunéville, on disait que si l’on ne chantait pas à la messe de la Saint-Jean, on risquait de voir quelques fées apparaître … En Meuse et dans quelques coins de Moselle, on recommandait, pour se prémunir du mauvais sort, de cueillir, pendant la nuit de la Saint-Jean, quelques herbes spéciales et de les placer sous son lit … A Saint-Dié, on avait coutume d’organiser une sorte de bal populaire, destiné à la jeunesse. Certaines façades de maisons étaient, pour l’occasion, ornées de guirlandes de fleurs et de rubans.

Mais la tradition la plus vivace consiste à allumer, autour du 24 juin d’immenses feux de joie autour desquels chacun vient faire la fête. Appelé « fackel » en Alsace, « chavande » dans les Vosges et le Sud Lorrain ou encore « bûle » en Lorraine du Nord, ces feux sont également censés permettre de brûler tous les mauvais souvenir de l’année. Symboliquement, chacun y jette ses soucis, ses regrets, ses peines et ses malheurs. Et l’on repart à zéro. Effaçant ainsi les tracas de toute une année. Il est des communes qui jouent sur ce symbole, en plaçant au sommet du bûcher une sorcière remplie de pétards ou un épouvantail un peu ridicule. Etonnant mélange des genres qui renoue, d’une certaine manière, avec le paganisme …

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Comment expliquer, sinon, certaines traditions qui, comme à Sierck-les-Bains, paraissent héritées de la nuit des temps ?

Dans cette petite ville située aux confins de l’Allemagne et du Luxembourg, la Saint-Jean se prête en effet à une curieuse coutume, pleine de symbolique, de charme et de magie. Les habitants du pays ont coutume d’allumer, chaque 24 juin, une roue de paille au sommet du Stromberg, une colline couverte de vignes et comme enlacée par un méandre de la Moselle. La roue, qui mesure un peu plus de deux mètres de diamètre, est ensuite amenée à dévaler la colline. Le spectacle est magique et curieux à la fois. La légende raconte que si la roue de feu termine sa course dans la Moselle, les récoltes seront tout bonnement exceptionnelles … Ce rituel ancestral, attesté à Sierck depuis le Moyen-âge, semble être un héritage direct du paganisme celte. Pour plusieurs folkloristes, cette roue de feu symboliserait le soleil dont la course ne finit jamais. Et la tradition de la roue enflammée ne serait donc qu’un résidu d’un ancien culte solaire. A moins qu’il ne s’agisse d’une réminiscence chrétienne … Dans son ouvrage intitulé Traditions populaires, croyances superstitieuses, usages et coutumes de l’ancienne Lorraine, M. Richard rapporte en effet qu’un ermite, retiré sur les hauteurs d’une montagne de Lorraine, aurait précipité dans la Moselle une statue d’Apollon ou de Belenos. Et l’auteur d’ajouter que les gens de la région continuent de faire dévaler, chaque 24 juin, une roue de feu dont la course imite celle de la statue païenne … 

Il semblerait toutefois que Sierck n’ait pas eu le monopole de cette tradition. Une transaction passée en 1565 entre Yolande de Bassompierre, abbesse du chapitre noble d’Epinal, d’une part, et les élus de la ville d’autre part, nous informe que la dame céda aux Spinaliens une portion de forêt, afin, dit le texte, « d’être affranchie de l’obligation de leur fournir, à l’avenir, la roue de fortune et la paille pour la former ». Dans les Hautes-Vosges également, il semblerait que la tradition ait été pratiquée.

Symbole païen à peine teinté de christianisme, la bûle de la Saint-Jean et ses variantes Sierckoise ou vosgiennes demeurent des emblèmes du folklore lorrain. Elles constituent une sorte de repère dans l’année. Un peu comme un phare qui guide les marins. Avant la Saint-Jean et ses feux, la nature est conquérante, les jours ne font que rallonger. Mais une fois la bûle éteinte, les jours se font moins longs. Et les nuits, plus fraîches … C’est un peu, en somme, ce que notait Victor Hugo, dont le père, rappelons-le, était lorrain, dans ces quelques vers pleins de mélancolie : 

Pour qui vit comme moi les fenêtres ouvertes,

L’automne est triste avec sa bise et son brouillard,

Et l’été qui s’enfuit est un ami qui part.

Kévin GOEURIOT, Historien de la Lorraine et professeur d’histoire-géographie, pour le Groupe BLE Lorraine.

Spécialiste de la Lorraine, de son histoire, de son identité et de son patrimoine, Kévin GOEURIOT travaille actuellement à la réalisation d’un ouvrage dans lequel seront recensées toutes les fêtes et traditions du calendrier lorrain. Il vient également de publier, aux Editions du Quotidien, Quand la Lorraine sera française, un roman historique évoquant la mort du Duc Stanislas et l’incorporation de la Lorraine à la France.


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