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[Fiche #5] Le Bon, la Brute et le Truand (1966) : L'Appât du gain

Par Jordan More-Chevalier @KinoJmc
Les fiches vous proposent de découvrir ou de redécouvrir tous les mois des films (classiques, cultes ou non) sans passer par le prisme de la critique, il ne s'agit pas non plus d'une analyse filmique mais plutôt d'un bref coup de projecteur sur un long-métrage particulier sélectionné par la rédaction. Les choix des films restent à la discrétion des rédacteurs qui souhaitent évoquer une expérience filmique personnelle, sans soucis d'objectivité ou de jugement, laissant la parole au cinéphile plutôt qu'au critique de cinéma.

Synopsis

Pendant la Guerre de Sécession, trois hommes, préférant s'intéresser à leur profit personnel, se lancent à la recherche d'un coffre contenant 200 000 dollars en pièces d'or volés à l'armée sudiste. Tuco sait que le trésor se trouve dans un cimetière, tandis que Joe connaît le nom inscrit sur la pierre tombale qui sert de cache. Chacun a besoin de l'autre. Mais un troisième homme entre dans la course : Setenza, une brute qui n'hésite pas à massacrer femmes et enfants pour parvenir à ses fins.

Fiche

Le Bon, la Brute et le Truand n'est pas un film qui se laisse faire. Voyez-le pour la première fois, vous constaterez qu'il ne joue pas cartes sur table. La surprise et le suspens, il en fait ses armes. Voyez-le pour la seconde fois, puis la troisième, la quatrième, la trentième... et constatez que vous restez pendus aux lèvres de ses personnages comme au premier jour.

Un voyage imprévisible que l'on ne cesse de regarder en boucle même si on le connaît par cœur, simplement pour voir s'il a résisté au poids des années. Ça ne loupe jamais, "le salopard" est même plus jeune que nous, il nous toise du haut de sa modernité mais dès les premières secondes, il nous tend la main comme à un vieil ami. Notre petite vie a changé, nous aussi, mais pas lui, il est toujours aussi cintré, virtuose et capable de vous rendre au centuple l'affection que vous lui portez.

Le Bon, la Brute et le Truand, avec sa structure faite de grandes parenthèses et d'une poignée de carrefours narratifs, n'est pas facile à cerner. Mais aucune frime inutile là-dedans, c'est de matière vivante dont Sergio Leone nourrit sa fresque. De gueules burinées rongées par le soleil, de regards perçants qui en disent aussi long qu'un appel au combat, de rires et de larmes filmés à même l'épiderme de protagonistes désormais légendaires. Leur trio est devenu aussi célèbre que le film lui-même, marque d'une œuvre assez versatile pour proposer trois figures iconiques au sein d'une œuvre pourtant iconoclaste, Le Bon, La brute et le Truand ayant redéfini l'imaginaire collectif vis-à-vis du western. Peut-être le plus bel accomplissement de ce récit uchronique sous forme de traversée du désert.

Réputé pour ses sursauts humoristiques, le chef-d'œuvre de Leone est pourtant d'une drôlerie quasi constante. Un humour à flux tendu dont l'intensité varie selon le bon vouloir de son chef d'orchestre : la fanfare qui couvre le passage à tabac de Tuco par une brute obèse, la mort de Sentenza immédiatement suivie par un enterrement improvisé, l'image d'un Tuco le cul levé face au champ de bataille alors que Yankees et sudistes se font la guerre autour d'un pont éventré...

Face à un amour de la truculence aussi consommé, les passages qui versent dans le premier degré le plus pur sont d'autant plus poignants. Parmi eux, la séquence des retrouvailles entre Tuco et son frère rentré dans les ordres, les deux hommes ne s'étant pas revus depuis neuf ans. Un dialogue chargé de remords que même le regard de Clint Eastwood, observant la scène dans la pénombre, ne parviendra pas à alléger ; Blondin ne moquera d'ailleurs que très brièvement son comparse et ennemi juré à ce sujet. Une autre scène montrera le même Blondin apporter un peu de réconfort à un jeune soldat mourant, l'occasion d'un échange de regards et de gestes d'une noblesse renversante.

Sergio Leone, ou une compréhension du langage cinématographique si complète qu'elle ne cesse de transcender un script déjà très riche. Ce n'est pas un hasard si les images de ses films ont marqué les esprits autant que la répartie de ses protagonistes hauts en couleur, le cinéaste sachant exactement quand les laisser s'exprimer...et quand les faire taire. Voir ce personnage de capitaine yankee porté sur la bouteille, lancé dans une logorrhée qui occupe presque tout son temps de présence à l'écran. Une idée dont les limites explosent un peu plus tard, au moment précis où le Leone décide d'adopter le parti-pris inverse : le fameux mexican stand off final, climax laconique en diable, réduit à une arène circulaire et à une armée de tombes.

Un dénouement faussement épuré, mais hautement expressionniste grâce aux orientations plastiques de Leone, chorégraphie complexe de gros plans qui traduisent sans mot dire toute la tension qui anime ce passage mémorable. Si Stanley Kubrick inventa avec Shining le film d'horreur sans obscurité, Leone illustra un expressionnisme où la lumière zénithale est reine. Le point d'orgue d'un film-fleuve à la richesse inépuisable.

Lee Van Cleef.
Clint Eastwood.
Eli Wallach.
La cupidité.
Le désert.
L'âme humaine.
Et un cinéaste. Avec, on ose l'imaginer, un sourire au coin des lèvres.

Plus le temps passe, plus Leone laisse sur le carreau jusqu'à ses plus fervents admirateurs, bien en peine de trouver les mots justes pour faire écho à ce monument de culture populaire, et de culture tout court. Il n'y a pas plus bateau que de parler de ce film-là comme d'un chef-d'œuvre impérissable. C'est pourtant vrai, à 200 %. Le Bon, la Brute et le Truand pourrait remplir à lui seul toute une vie de cinéphile. À coup sûr, il nous enterrera tous et c'est sans doute pour ça qu'on l'aime autant.


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