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[Fiche Film #4] Les Frissons de l'angoisse (1975), À la recherche de la vérité

Par Jordan More-Chevalier @KinoJmc
Les fiches vous proposent de découvrir ou de redécouvrir tous les mois des films (classiques, cultes ou non) sans passer par le prisme de la critique, il ne s'agit pas non plus d'une analyse filmique mais plutôt d'un bref coup de projecteur sur un long-métrage particulier sélectionné par la rédaction. Les choix des films restent à la discrétion des rédacteurs qui souhaitent évoquer une expérience filmique personnelle, sans soucis d'objectivité ou de jugement, laissant la parole au cinéphile plutôt qu'au critique de cinéma.

Synopsis

Marcus Daly, un pianiste témoin du meurtre d'une médium, décide de mener son enquête, d'abord par curiosité, puis par nécessité lorsque l'assassin s'en prend à lui. Présent sur les lieux des crimes, il est rapidement suspecté par la police. Il comprend qu'il a vu une chose qui devrait le mettre sur le chemin de la vérité mais ne parvient pas à saisir quoi...

Fiche

Il est de ces films dont on ne peut extraire une vérité absolue ou établir un bilan tangible tant le produit dans ses diverses composantes recourt en permanence à l'ambiguïté, que l'on aime ou que l'on aime pas, le réalisateur transalpin fait incontestablement partie de ces artisans du cinéma unique et réflexif.

Si l'on oublie ses soubresauts crépusculaires d'une qualité déplorable, son œuvre et plus particulièrement ses trois œuvres majeures que sont Suspira, Ténèbres et Les Frissons de l'angoisse (Profondo Rosso), regorgent de qualités dont l'influence reste encore visible. Les attributs qui constituent toute sa richesse sont sa liberté (qui lui vaudra quelque censure) et sa créativité, un cinéma sans frontières aux réserves et aux influences multiples, tant de l'art baroque que de la peinture maniériste, à la fois racé par sa fidélité au Giallo et ses codes incorruptibles et à la fois moderne par ses perpétuelles recherches formelles. Un savant mélange que Dario Argento ne cessera d'expérimenter dans chacun de ses films, il atteindra le zénith de son art en 1977 dans Suspiria et une toute première fois dans Les Frissons de l'angoisse.

La plupart de ses films partent d'une image-clé à interpréter, dans Profondo Rosso il s'agit d'une vision mal interprétée par le personnage principal Marc Daly. Du bas d'un immeuble, il voit une femme se faire assassiner, et derrière elle, il pense apercevoir un tableau expressionniste contenant plusieurs visages (semblables à celui présent dans Le Cri de Edvard Munch), plus tard il signale à la police que l'objet n'est plus présent, il est persuadé qu'il a été volé.

Le tableau est en réalité un miroir, le personnage - comme le spectateur - se fait berner et croit en ce trompe-l'œil jusqu'au twist final. Marc Daly va courir après le secret, la vérité, en chemin, il passera à côté de plusieurs indices majeurs, dont le dessin du petit Carlo qu'il ne découvrira qu'à moitié, ou encore, le message caché dans le marbre d'une salle de bain.

Dario Argento, comme à son habitude joue sur l'instabilité des images et la multiplicité des formes, il l'exprime parfaitement dans la séquence de la salle de bain avec le psychiatre Giordani (c'est plus qu'une simple référence à Une femme disparaît d'Alfred Hitchcock). Métamorphosée grâce au bouleversement atmosphérique, la transformation de l'air en eau formant de la buée sur les parois marbrées de la baignoire et des murs, la pièce dévoile son deuxième visage, il ne s'agit pas d'une image composée de deux strates superposées, mais d'une même image, une image double comme ces cartes pour enfant qui changent de motif selon le degré de l'angle. C'est donc cette deuxième nature, cet état second qui va faire remonter des profondeurs, le message, le secret, que contrairement au psychiatre, le spectateur ne verra que partiellement. Les moments de révélations sont tous issus d'images spéculaires, comme si pour Argento, le seul moyen d'accéder à la vérité de l'œuvre, et même du monde, était de passer par le reflet, l'entre-deux.

Tout n'est que contradiction et antagonisme, mais il n'est pas question pour lui d'opposer le réel et l'irréel, le bien et le mal ni le vrai et faux, il a pour but de les rendre indiscernables. L'ambiguïté sexuelle est par exemple présente dans pratiquement tous ses films (Lesbiennes dans Ténèbres, homosexuels dans Quatre mouches de velours gris etc). Les femmes prennent la place des hommes et les caractères s'interchangent. Dans Les Frissons de l'angoisse, il y a bien sûr la figure homosexuelle incarnée par Carlo (et son amant au physique et à la l'allure androgyne), mais aussi une séance comique de bras de fer - absente de la version française - opposant Daria Argento (la journaliste ultra-chiante mais attachante) au pianiste Marc Daly. Il est ici question de guerre des sexes par le biais de la force physique et contre toute attente, c'est la gracile journaliste qui triomphera, véritable icône de la femme libérée.

Toujours ce goût pour l'ésotérisme, ce choix de faire vivre ses personnages dans la fantasmagorie, à la lisière du fantastique pour les rendre d'autant plus réels qu'ils ne le sont. Les faire évoluer dans un espace illogique et sans fond, dans sa propre esthétique qui semble l'obséder, une obsession de la variation formelle et du ressassement de souvenirs indécryptables.

Son œuvre transpire le métaphysique par tous les pores, il puise notamment son style esthétique dans la peinture de Giorgio De Chirico, un peintre surréaliste italien dont le premier cycle de sa carrière artistique sera consacré à la peinture métaphysique. Sa démarche est la même que celle du cinéaste, un rapport équivalent à la réalité onirique, et à la puissance d'évocation des formes, des couleurs, de l'architecture et de certains objets déplacés de leur contexte.

Leurs œuvres témoignent d'une volonté de fixer l'étrangeté du réel, de révéler sa part énigmatique en rendant sensible sa profondeur. D'où, chez le cinéaste, cette importance accordée aux détails, et ce chromatisme opaque souvent en devant de l'image et ces espaces à la perspective divergente qui donnent le sentiment contradictoire d'un mouvement et d'une stagnation.

En 1975, Profondo Rosso fut une véritable révélation pour le public comme pour le réalisateur lui-même, car c'est avec ce film qu'il trouvera son style, son identité cinématographique, qui le conduira d'ailleurs à réitérer d'autres chefs-d'œuvre. Profondo Rosso est clairement le début de la reconnaissance, le début de l'icône, le début de Dario Argento.


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