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[Critique] Blind : Un rêve éveillé

Par Jordan More-Chevalier @KinoJmc

Synopsis

Ingrid vient de perdre la vue. Elle quitte rarement son appartement mais se rappelle encore à quoi ressemble l'extérieur. Les images qui étaient autrefois si claires se remplacent lentement par des
visions plus obscures. Elle soupçonne son mari Morten de mentir quand il dit aller travailler. Est-il dans l'appartement avec elle à se cacher et l'observer en silence ? Ecrit-il à son amante quand il prétend envoyer des emails à ses col
lègues ?

Avis de la rédaction

★★★☆☆

Critique

Il était intrigant pour n'importe quel cinéphile ayant été fasciné par le Oslo, 31 Août de Joachim Trier, de voir Eskil Vogt derrière la caméra. Déjà coscénariste du film précédemment cité et récidivant avec son compagnon de route pour Louder than bombs (en compétition officielle à Cannes cette année), Blind devait-il être l'occasion de révéler un nouveau talent du cinéma Norvégien ?

Si la plupart des critiques reprochent au réalisateur d'avoir désincarné son film au profit d'un cinéma d'auteur standardisé et une mise en scène glaçante, Blind présente pourtant plusieurs aspects dignes d'intérêt et une intelligence filmique communicative. Notamment dans le montage qui se veut volontairement déroutant et n'en déplaise à certains, soit une prise de risque essentielle, si tant est qu'on soit assez téméraire pour accepter de se perdre en chemin.

On est loin du film faussement compliqué façon Inception qui voudrait faire croire qu'avec des incohérences programmées on peut prendre le spectateur pour un idiot, mais cette fois (et l'exercice n'était pas aisé), on assiste à un exposé visuel qui parvient à faire ressentir au spectateur la sensation de cécité. Blind a le mérite de nous emporter dans ses frasques déconcertantes, mêlant l'imagination d'Ingrid, le roman qu'elle tente d'écrire et sa vie quotidienne. Lorsque les yeux vous font défaut pour percevoir l'espace autour de vous, comment le cerveau et l'imagination tissent-ils un décor et des situations afin de combler un manque crucial d'information ? Si Eskil Vogt n'est pas encore passé maître dans l'art de la réalisation, ses balbutiements ne sont pas pour autant dénués de savoir-faire et on le remarque par des dispositifs ingénieux, surtout lorsqu'il s'agit d'entrer dans l'univers du protagoniste.

Empathique malgré sa brutalité filmique, que l'on retrouve entre autres dans des visionnages non censurés de scènes pornographiques hard (qui en effet, n'apportent pas grand chose dans la construction du film) ou des jeux de décors/dialogues/situations interchangeables selon les interprétations de Ingrid, le film interroge réellement notre perception du réel à travers un regard aveugle. Étourdissant par instants dans son montage qui se joue de l'espace, des dimensions et de la temporalité, amusant lorsqu'il dévoile des situations absurdes que seuls des malvoyants peuvent éprouver, la forme peut certes laisser perplexe, mais elle doit être assimilée comme une interrogation et non comme un geste de profane inexpérimenté.

Là où le réalisateur et scénariste norvégien est moins à l'aise, c'est lorsqu'il tente d'aborder la solitude de ses personnages. Alors que le procédé est efficace pour illustrer les sensations et la représentation du monde dans la cécité, il abandonne bien vite sa tentative d'approfondir la relation des individus au monde contemporain, qu'ils soient aveugles ou non. S'il tente bien de développer un discours sur la marchandisation du sexe et la dématérialisation des rapports sociaux au détriment de l'altruisme et du rapport physique, l'exercice qu'il s'impose absorbe toute tentative d'auscultation plus complexe.

Injustement bafoué dès sa sortie, ce premier film doit être apprécié à sa juste valeur, car malgré des égarements notables et un manque de rigueur dans sa radiographie manquée de la société contemporaine, il dispose d'une matière filmique consistante et de belles promesses pour la carrière du jeune cinéaste.


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