Magazine Culture

Richard Millet tel qu'en lui-même la vanité le conserve : une lecture du n°58 de La Revue littéraire

Par Juan Asensio @JAsensio

Richard Millet tel qu'en lui-même la vanité le conserve : une lecture du n°58 de La Revue littéraire

Photographie (détail) de Juan Asensio.
2681642119.jpgRichard Millet dans la Zone
IMG_1873.jpgPestiféré notoire qui tutoie les plus prometteurs de nos jeunes et moins jeunes talents, Romaric Sangars et Sarah Vajda, honni des lettres germanopratines qui publie un livre par trimestre et se propose d'accroître sa productivité pour passer au bimensuel et provoquer quelque frisson délicieusement réactionnaire le long des épines dorsales les plus endormies, véritable maudit des temps modernes qui n'attend pas d'être mort pour écouler sa cargaison de conserves rouillées remplies d'une tambouille saponifiée, il était tout à fait logique que, pour mirer sa longue déchéance sociale, objet de chants géorgiques pour pipeau en plastique, et chanter sur les murailles de Ninive son ostracisme de la rue Sébastien Bottin, le Vieux Marin d'eau minérale qu'est Richard Millet nous bassine de son morne et plaintif et dolent et répétitif et lassant refrain aigre joué sur quelque bandonéon grippé, imprimé sur presque tout ce que la République française, longue vie à sa déchéance, nous offre de supports heureusement encore physiques, en bon papier industriel, mais pour combien de temps se désole Germaine, libraire à Jouy-en-Josas.
Oui, je me demande pour combien de temps encore Richard Millet va continuer à ouvrir le robinet laissant suinter un morne filet d'eau tiédasse sans qu'un éditeur, ou plus simplement Germaine, libraire de son état comme nous le savons maintenant, lui disent que l'époque est aux économies et à une saine gestion des ressources en eau, même si c'est le meilleur vin qui coule au Bedford plutôt que l'eau plate.
IMG_6403b.jpgLe papier du cinquante-huitième numéro de La Revue littéraire, autrefois dirigée par l'improbable Florent Georgesco dont nous ne savons plus rien depuis qu'il a décidé d'offrir une modeste quoique véritable maison d'édition à la riante Principauté de Basse-Transnistrie, est tout de même plus épais que sa couverture qui laisse voir par transparence coupable l'intérieur sans tripes d'une revue où la présence de Richard Millet plane comme un de ces mangemorts dont le chiffre secret indique assez l'appartenance ténébreuse. Je n'oserais filer la métaphore, même si j'imagine sans peine quel rôle de la série Harry Potter le patron des éditions Léo Scheer pourrait tenir à la perfection. Plus de 220 pages inutiles, Léo Scheer, l'homme qui a édité Gabriel Matzneff et Chloé Saffy dite Dahlia, se soucie apparemment peu de la préservation de nos forêts, mais manifeste toutefois sa dilection pour l'un des derniers représentants d'une espèce menacée : le guerrier virtuel, le rétiaire de salon pour blonde de Neuilly, qui trompe son mari comme elle lit Philippe Muray, avec modération, entre deux cours de français dans un établissement catholique où elle apprend à nos chères têtes blondes les secrets de la division, le petit doigt levé pour mesurer la profondeur du péché dans lequel elle a plongé voluptueusement. Je parlais de colonnes vertébrales assoupies, les reins aussi ont leurs intermittences, qu'une saine lecture recommandée par Causeur saura réchauffer.
À tout seigneur tout honneur, c'est bien sûr Léo Scheer qui ouvre le bal des maudits d'opérette, disant tout le bien qu'il pense de la réédition, par ses soins bien sûr puisqu'il est le seul éditeur qui, en France, comme il me l'avait une fois confié à propos du projet des Infréquentables, prend de vrais risques, de l'ouvrage qu'une certaine Muriel de Rengervé, un nom trop intimidant pour être malhonnête, a consacré à l'affaire dite Millet, puisqu'il est désormais de bon ton de consacrer des articles de presse et même des livres entiers à des affaires plutôt qu'à des histoires romanesques, en espérant tout de même que le fait de consacrer du temps et de l'argent à des affaires ne vide pas trop les caisses de la maison, voire les remplisse quelque peu. Nous conseillons à Muriel de Rengervé de sonder les arcanes de l'affaire Renaud Camus ou encore de l'affaire (des affaires, l'homme est un multi-récidiviste) Michel Houellebecq ou bien de celle que déclencha Daniel Lindenberg avec son Rappel à l'ordre : Enquête sur les nouveaux réactionnaires et même, mais il faudrait alors aimer perdre son temps, de l'affaire, aujourd'hui oubliée, que provoqua Maurice G. Dantec face au Bloc Identitaire voici quelques années, affaire qui, involontairement, marqua la naissance de ce blog au mois de mars 2004. Il faut toujours, à la naissance d'une de ces affaires, du moins dans le petit monde des lettres, deux ingrédients : un faux rebelle et quelques imbéciles, soit un écrivain à la mode et des journalistes, même si les rôles, dans ces matières plus ductiles que complexes, peuvent être plaisamment tenus à tour de rôle par les différents protagonistes, rien n'étant plus proche d'un faux rebelle qu'un journaliste, rien n'étant plus proche d'un journaliste qu'un écrivain français vivant, à savoir pas grand-chose, en attendant de n'être plus rien.
Il est curieux que l'édition originale de ce livre sur ladite sulfureuse affaire porte, sur sa première de couverture, les prénom et nom de l'intéressé, Richard Millet bien sûr, comme si Muriel de Rengervé n'était qu'un paravent commode, une marionnette docile, mais il ne faut jamais oublier que ce dernier, comme les saints de l'ancien temps, est toujours prêt à se dédoubler lorsqu'il s'agit de servir sa glorieuse cause voire nous démontrer que le don de bilocation n'est point une merveille réservée aux seuls prodiges que Jacques de Voragine consigna dans sa belle Légende dorée. Nous verrons si le livre est réédité en mentionnant Richard Millet, ce qui permettra à ce dernier, à bons frais, de signer sa 224e couverture, ce qui n'est pas rien dans un pays où même Marc Lévy semble avoir du mal à coller au maillot de cet échappé du peloton cacographique qu'est l'auteur du Sentiment de la langue.
Léo Scheer est tout ce que l'on voudra, un éditeur m'a-t-on soufflé, mais il est clair qu'il sait faire preuve d'un talent fou en tant que chauffeur de salle, comme j'ai pu maintes fois le constater à l'époque désormais lointaine où son blog était autre chose qu'un forum déserté où quelques grands-mères assagies s'échangent leurs meilleures recettes de tarte à la rhubarbe. C'est donc à sa façon, discrète et assassine, qu'il présente son poulain, pardon, son coursier de feu n'étant pas même digne d'être monté par quelque Metzengerstein au visage patibulaire, tout en répétant l'antienne selon laquelle nul n'a pu ou voulu juger le livre prétendûment littéraire dans lequel Richard Millet, notre ostracisé vedette, a cru devoir procéder à l'éloge d'un meurtrier ô combien célèbre, Anders Breivik. C'est faux bien sûr : j'ai lu, j'ai baillé, j'ai jugé ce livre dans un nouveau bâillement, et je l'ai condamné aux limbes fuligineuses, desquelles il n'aurait jamais dû sortir si, en France, existait un jugement littéraire qui ne soit pas pur copinage, volonté de se faire un peu de publicité pour des raisons éminemment peu littéraires, la défense d'un salaud illuminé et méthodique par un faux rebelle qui confond la guerre et une chronique écrite sur son blog, où il fulmine régulièrement contre le monde tout entier parce qu'il est plus bigarré qu'un arc-en-ciel homosexuel et la France parce qu'elle ne le connaît pas et, quand elle le connaît, ne l'aime pas.
Pour faire bonne figure, nous pourrions tout de même renvoyer à Léo Scheer le terme peu courtois qu'il évoque et qui désigne, selon le dictionnaire, «une personne tenant des propos sur des sujets qu'elle (et non pas «il», comme l'a écrit l'intéressé) ne connaît pas», lorsque, à propos de tel emballement médiatique récent, il n'hésite pas à établir un parallèle avec la si sombre période de l'épuration. Certes, conscient de pousser un peu trop loin le ridicule, Léo Scheer a vite fait d'ajouter, dans son style inimitable et prodigue dont personne ne pourra dire à quel point il est riche, qu'il n'est, «bien entendu, pas question de comparer la gravité de ces cas [Brasillach fusillé, l'affaire d'Outreau] avec l'agitation de notre petit milieu, mais de mesurer à quel point elles ont en commun cet étrange basculement des intellectuels lorsqu'ils découvrent, comme le souligne Michel Maffesoli, à quel point il est difficile de penser, préférant, dès lors, se contenter de juger» (p. 22) (1).
Présentez un homme comme un héroïque combattant, aux prises avec des meutes et confronté à la «conjuration des crétins» (p. 21), il en restera toujours quelque chose, un bout d'auréole que, pieusement, Richard Millet ramassera à ses pieds fourbus pour patiemment constituer sa gloire d'un diamètre plus large que les anneaux de Saturne.
Ainsi présentée par notre expert en chaufferie de salle que nous imaginons comble, Muriel de Rengervé peut dérouler la grandiloquence ridicule de sa défense et illustration de Richard Millet, dont le «lynchage public», selon elle, ne peut qu'être comparé à des événements aussi sauvages que l'Inquisition, «médiévale ou espagnole», l'une étant on le suppose encore plus terrible que l'autre, les «grandes purges, les procès de l'URSS stalinienne», la «police inquisitoriale du Comité de salut public sous la Terreur», la «liste Otto, qui recensa en 1940 les livres interdits» (p. 25). Comme si ces outrances que nous pourrions pardonner sous la plume d'un mauvais scénariste accumulant les clichés ne suffisaient pas, il s'agit en tout cas, selon Rengervé, de prendre la «(dé)mesure de l'événement» qui, une fois décomposé en ce qu'il est, une enfilade malodorante de petits pets et rots discrets, n'est rien de plus qu'une série de renvois de la part des habituels organismes monocellulaires vivant dans la flache stagnante du journalisme à prétentions littéraires, j'ai nommé : Jérôme Garcin, Christophe Ono-dit-Biot, Raphaëlle Rérolle, Nelly Kapriélan, Michel Crépu et, couronnement absolu de cette théorie dolente et journalistique, dolente parce que journalistique, de l'insignifiance à faux prestige mondain, Pierre Assouline. J'ai évoqué quelques-unes des productions de ces ombres d'ombres bavardes, comme le nullissime Plonger ou Le Souvenir du monde du très sollersien Michel Crépu et, ma foi, ce n'est jamais sans un profond soupir que je tiens en main toute nouvelle production de ces demi-soldes d'un verbe réduit au slogan, à la facilité, à la bêtise consensuelle la plus molle. Vais-je avoir la force de venir à bout du dernier lavement de Michel Crépu, publié chez Gallimard ? Que le Dieu des brouets insipides me vienne en aide, et m'accorde la force d'avaler sans trop d'encombres plusieurs litres de mélasse !
Pardon, l'évocation de certains noms médiocres, toujours, entraîne celle d'autres noms, tout aussi médiocres, auxquels les premiers se tiennent par une secrète affinité, car la médiocrité attire toujours la médiocrité, et tous ils se tiennent par la barbichette, puisqu'il s'agit en somme de faire croire qu'ils sont vivants, à coups de publications et de salutations mutuelles où s'encensent et s'entrelèchent ces nains, avec l'impudeur joviale que les anciens contes prêtent systématiquement à ces êtres réduits.
Passons, puisque notre Virgile de l'Enfer milletien l'évoque, sur l'épisode ridicule de la pétition publiée par Le Monde le 10 septembre 2012, à l'initiative d'une certaine Annie Ernaux dont j'ai eu toutes les peines du monde à croire qu'elle fût, comme on m'en assurait là encore, écrivain, me l'imaginant plutôt comme patronne affable et nostalgique d'un de ces hôtels presque toujours vides de bord de mer, où sa longue chevelure et ses yeux clairs et indolents donneraient au représentant commercial de passage, unique pensionnaire, mais involontaire, des lieux, le regret de ne point l'avoir connue jeune et belle.
Muriel de Rengervé ne se contente pas de dérouler la liste factuelle des événements puisqu'elle nous donne, de quelques mots ou phrases, son avis, ce dont nous ne saurions lui tenir rigueur, à l'heure où la lâcheté est générale : c'est ainsi que, d'un mot, le pauvre Joseph Macé-Scaron, dont nous étrillâmes tel livre inutile, est renvoyé à son photocopieur et que, d'une déclaration, la main sur le cœur et la larme à l’œil, Richard Millet est présenté comme le gibier qui a été abattu, la chasse pouvant donc prendre fin (cf. p. 32). C'était donc bel et bien à une parabole moderne que Muriel de Rengervé nous conviait, une chasse à cour, dont le gibier est un homme, et quel homme, le plus innocent de tous, le plus dénué de force, l'homme esseulé, ostracisé, maudit, détesté, lynché mais, heureusement, comme Lazare, redivivus, sorti du tombeau où les fâcheux, les envieux, les calomniateurs, les nains, bref : les journalistes, ont voulu l'enfermer, pour l'empêcher d'actionner sa diligente presse à papier et nous abreuver, à Dieu ne plaise, d'un livre par mois !
Richard Millet est à une presse rotative ce que le Christ a été pour la Croix : une formidable occasion publicitaire.
Il est pour le moins curieux que Muriel de Rengervé, que l'on sent comme Léo Scheer bouillonner de colère plus ou moins contenue, ne cesse de pester contre des imbéciles haineux qui n'ont, sans doute a-t-elle raison sur ce point, pas lu le livre de Richard Millet à l'origine de cette ignominie, du moins telle que Muriel de Rengervé la présente, non sans emphase, avec, même, la (dé)mesure toute eschylienne qui la caractérise : «En moins de quinze jours, Richard Millet fut mis au ban de la société littéraire et contraint à la démission du comité de lecture de Gallimard» (p. 34) (2). Cette chute indigne d'être peinte par Milton en personne devrait nous plonger dans un gouffre de tristesse et de colère. Rendez-vous compte : Richard Millet a perdu une place que le tout-Paris littéraire, éditorial et journalistique (c'est à peu près la même chose) lui envie ! Elle nous fait, au mieux, sourire : oui, qu'il doit être dur d'être viré du comité de lecture de Gallimard, à l'heure où des milliers de Français crèvent de misère et, d'autres, sont ma foi tout près d'y tomber.
Il se trouve, Muriel de Rengervé, je porte cet élément à votre connaissance visiblement très peu panoptique de l'affaire qui vous passionne et vous procure même des extases mystiques qu'il faudra veiller à bien consigner si vous voulez que le dossier en béatification de Richard Millet soit quelque jour initié par notre Sainte Mère l’Église, il se trouve que, dans cette meute d'exécrateurs à laquelle d'ailleurs j'ai réservé bien de mes coups, un lecteur au moins existe de cette Langue fantôme et de l'Éloge littéraire d'Anders Breivik, comme l'atteste cette longue note publiée au début du mois de septembre 2012. Sans revenir par le menu sur son jugement, disons que je n'ai pas trouvé de bien grand intérêt, d'un point de vue strictement littéraire, celui-là même que vous ne cessez de réclamer pour Richard Millet, à ces deux textes qui ne forment qu'un seul ouvrage et que, partant, il est strictement faux d'affirmer, comme vous le faites, que Richard Millet, pauvre petit gibier (lapin de garenne plus que licorne voire Christ en Croix) «fut mal lu, pas lu» (p. 34), et il est tout aussi faux, et, qui plus est, parfaitement ridicule, d'affirmer que ledit pourchassé biblique (je m'étonne que vous n'ayez pas filé la métaphore de Caïn marqué d'un signe d'infamie), qui est devenu patron d'une revue dans laquelle, désormais, comme c'est étrange, vous écrivez (cf. p. 160-2) et qui a sans doute dû faciliter la réédition de votre ouvrage à sa défense et gloire chez l'éditeur dont il dirige l'une des revues disais-je et a même, d'ores et déjà, publié deux de ses livres, il est tout aussi faux et parfaitement ridicule et grotesque d'écrire que Richard Millet a été «non seulement tenu au silence», lui qui est incapable de se taire et publie un livre par trimestre, mais a été «éjecté du corps social» (p. 35).
Venons-en à Dieu, du moins son Messie dolent, crucifié par les salauds, ressuscité au troisième jour par un verre pris sur la terrasse du Zimmer, plutôt qu'à ses saintes, véritables emmurées vivantes, qui toutefois n'iront pas jusqu'à faire vœu de silence, puisqu'il faut coûte que coûte rendre un culte à l'idole en toc, et que cela se sache, surtout, jusqu'au fond de la plus modeste chaumière de la France éternelle, catholique, romaine, blanche plutôt que noire, même si Vatican II a hélas raboté quelques prétentions et contribué à élargir le spectre des couleurs, fille aînée de l’Église.
Il est assez plaisant de constater que, dans ce cinquante-huitième numéro de la revue qu'il dirige désormais, depuis que, je l'ai dit, Florent Georgesco a décidé de convertir sa petite entreprise aux facilités de la monnaie moldavo-transnistrienne, Richard Millet s'est une fois encore donné le beau rôle en évoquant Le Siècle des charognes de Léon Bloy, un petit texte critiqué dans la Zone, Millet pratiquant, lui, ce qu'il sait faire le mieux, non pas le raisonnement, non pas la critique littéraire, mais la pose, le bavardage, le degré zéro de la critique littéraire, soit une plate transposition des éructations si drôles de Bloy à la situation contemporaine, présentée, comme toujours par ce sous-Muray qu'est devenu Millet le pseudo-essayiste, à la va-vite, grossièrement, sottement. Voici les hautes pensées, dignes d'un graffiti rageur sur un mur d'urinoir, que nous livre Richard Millet : «alors on comprendra que c'est de nous et de notre temps qu'il nous parle, ses «bourgeois" étant les bobos, les mauvais écrivains, les «femmes», les amis des bêtes, les cathos de gauche, les antiracistes d’État, les vertueux, les vigilants stipendiés, les assis, les experts, les relativistes, les horizontaux, les glisseurs, les mutants de la pensée unique, les fécondeurs in vitro et ex cathedra, et les orchestrateurs de la falsification générale avec leurs cohortes de suppôts satanisés sous les bannières du Bien au sein du capitalisme mondialisé» (p. 153). Comment voulez-vous qu'un homme qui a visiblement tant de choses à dire puisse se contenter, ce qui n'est pas rien, d'un livre par an ou même, ce qui est mieux mais pas assez, d'un livre par trimestre ?
Avant d'évoquer le cœur réel, le cratère tout fumant de lave venue des entrailles de la Terre, de ce cinquante-huitième numéro de La Revue littéraire, je veux bien sûr parler des extraits du Journal de Richard Millet, attardons-nous sur les pages qui séparent la défense nous l'avons vu absolument impartiale de Muriel de Rengervé dudit Journal absolument modeste de notre lépreux des temps modernes.
Ce n'est pas sans plaisir que nous retrouvons, comme il fallait s'y attendre et comme du reste je m'étais amusé à le relever (3) dans mon article contre tel livre ridicule de Romaric Sangars, tout un tas de noms (Sarah Vajda, ce dernier bien sûr, gageons que ceux de Jacques de Guillebon, à peu près considéré comme l'une des éminences grises de Marion Maréchal-Le Pen par Le Point et Solange Bied-Chareton ne vont pas tarder à faire leur apparition) qui ont remplacé ou finiront par remplacer les précédents, ceux qui apparaissaient, toujours les mêmes (comme celui d'Alexandra Varrin), à l'époque heureuse de Florent Georgesco et Laure Limongi et qui présentaient, avec les nouveaux, une seule parenté, la nullité, bien que située à l'opposé du spectre politique comme quoi, en effet, la bêtise et non la raison est la vertu la mieux partagée du monde. Saluons en tout cas cette belle continuité : la même médiocrité à gauche, la même médiocrité à droite et, lorsque Léo Scheer s'avisera d'être centriste, nul doute qu'il n'appelle en renfort le très équilibriste Michel Crépu, ce sollersien réjoui, ravi, éternellement optimiste qui, il est vrai, a désormais sa très sollersienne revue à gérer.
Romaric Sangars signe un texte intitulé 20 poèmes-suicides dont j'aurai fait le tour de l'effrayant génie en notant le premier, sans autre commentaire : «Seuls m'entourent des spectres», dit-il. Puis il appuya le canon sur sa tempe dans l'intention louable de parvenir enfin à réaliser un certain «vivre-ensemble» (p. 36) et le neuvième, sans autre commentaire non plus, pour ne pas être accusé de partialité : «Pourquoi tu plonges, dis, pourquoi tu plonges ? lui murmura soudain quelque voix intérieure. Parce que le ciel est vide..., répéta-t-t-elle, parce que le ciel est vide..., avant de basculer, un défi terrible au regard» (p. 38). Romaric Sangars, comme il fallait s'y attendre (c'est devenu ma phrase favorite), est présent une seconde fois par le biais d'un article ridicule qu'une certaine Laure Foulx consacre à son poussif pensum (cf. pp. 175-9). Inutile de préciser que cette mauvaise lectrice, apparemment l'esprit brumeux après avoir trop respiré les miasmes de décomposition qu'exhale Venise dont elle nous rebat les oreilles, trouve bien des grâces au livre de Sangars le poète, tout plein «de vraies trouvailles» qui «vous ferons [sic] sourire et rire si vous êtes un peu comme moi et que l'humour noir sur les vieux ne vous effraye pas" (p. 177). En voilà de la critique, mes aïeux !
Sarah Vajda, toujours présente lorsqu'il s'agit de tresser des couronnes de laurier à quelque écrivain mâle qu'elle estime, suivant ses intérêts du moment voire, tout simplement, ses humeurs, être le dernier élu des dieux de la littérature, adresse une lettre «à un ami pataphysicien» (cf. pp. 82-94) où, à force de parler de tout, elle finit par ne rien évoquer ou plutôt, elle réussit à évoquer le rien, le rien à quoi se résume toujours, chez cette intarissable bavarde, l'alignement pour la revue des noms plus ou moins prestigieux qui ont présidé aux destinées secrètes d'une France rêvée sinon fantasmée. Nous éviterons d'affirmer que c'est Richard Millet lui-même qui est le destinataire jamais nommé directement de cette lettre centrifuge, que rien ne tient si ce n'est l'autonomisation, très fortement centripète, du bavardage de Sarah Vajda, celle qui ne craint pas de critiquer ces livres qui ne sont qu'«impur mélange de document et de fiction» (p. 89), ce que sont justement, sans doute l'a-t-elle oublié, tous ses textes publiés, y compris les plus ratés, comme celui sur Claire Chazal, Richard Millet disais-je, que notre épistolière intarissable rapproche, sans la moindre trace d'exagération ou d'ironie, de Julien Benda : «Toi aussi, à ton tour, enterré vif, il te faudra aller, dans ses pas, occuper, sous occupations diverses, les heures qui te demeurent à ce très noble exercice de persister dans l'être, d'accomplir ce que dois, de tracer ton sillon, sans égards superflus pour le vacarme, l'indifférence et la cruauté du monde, jusqu'à l'heure prescrite de ta disparition» (pp. 93-4).
La scansion martiale, solennelle, de cette chute ne masque rien de plus que le vide d'un lyrisme de commande, le bruit pratiquement inaudible que ferait une bille en papier mâché dans une statue de soldat en carton-pâte. Sarah Vajda, l'accordeuse de violon à une seule corde, celle de la grandeur perdue, qu'elle pince avec un doigt dont l'ongle saigne à force de servir à la moindre valse de guinguette d'anciens combattants et inauguration de rond-point barrésien.
De Julien à Marc Benda, il y a autant de distance que de la Vierge Marie à une statuette made in China vendue dans un étal du marché aux colombes et aux pigeons blancs de Lourdes, et la prodigieuse, monstrueuse finesse de l'auteur de La France byzantine ou le triomphe de la littérature pure se cristallise, chez Marc Benda, par une série de collages paraphrastiques sur quelques romans récents, dont deux furent évoqués ici-même, l'un sous ma plume, Soumission de Michel Houellebecq, et l'autre sous celle de Gregory Mion, Fin de mission de Phil Klay. Marc Benda signe pour ce numéro une autre paraphrase, qui a l'avantage d'être plus courte que la première (cf. pp. 159-60).
Nous trouvons même, dans ce numéro de revue, un texte de l'ami Rémi Soulié qui, à tout le moins, est efficace et salue comme il se doit le beau travail éditorial des éditions Vagabonde, plusieurs fois évoquées dans la Zone, ici à propos de Vauvenargues. J'ai lu le reste mais, curieusement, je n'en garde plus aucun souvenir, comme du texte intitulé Peut-être la littérature de Léo Scheer, à l'exception de la note, assez juste et intéressante, de Mathias Rambaud sur le mal dans certains des romans de Jean Giono (cf. pp. 51-63), qui ne parle hélas pas d'Un roi sans divertissement, et aussi un petit texte de Clément Bosqué sur Alain de Benoist (cf. pp. 95-100). Ce sont ces deux textes qui sauvent, je crois, ce numéro de l'insignifiance.
C'est avec beaucoup d'impatience que nous arrivons à ce que j'appelais, reprenant un terme de Vargas Llosa, le cratère de notre revue, des extraits du Journal (pour les années 1978-1979) de Richard Millet lui-même, cet homme qui n'est jamais mieux servi que par lui-même, sa propre prose, la mise en scène, l'esthétisation de son indéfectible solitude, son immodéré goût des femmes. Las, cette solitude forcenée est celle du jeune auteur qui déjà fréquente Quignard, rencontre Des Forêts et Jaujard, cette si parfaite maîtrise de la littérature, ce goût si sûr des grands livres constituent des truismes qui saluent la grandeur de Dostoïevski, Proust et Faulkner, cette auto-célébration permanente, férocement discrète, est celle de l'homme qui aime les femmes qui le lui rendent bien, Lolitas comprises (cf. pp. 208 et 211).
J'ai relevé, tout de même, dans ces pages interminables d'un Journal larmoyant, véritable saule pleureur sous lequel Richard Millet tente de s'abriter de ses propres lacrymales considérations, une notation, frappante, sur Le Bavard de Louis-René des Forêts, qui est «sorti tout entier» du Sous-sol, comme La Chute est un livre qui, lui, est sorti tout entier dudit Bavard (cf. p. 196). Frappante remarque, qui fut aussi la mienne lorsque j'évoquais le texte de Dostoïevski, matrice de bien des œuvres hantées par une colère sourde, comme, je ne jouerais pas de fausse modestie puisque je suis si bien entouré par de vrais prétentieux, mon propre livre sur Judas. Je rappelle, pour les lecteurs peu scrupuleux, que je n'avais bien évidemment nul moyen de connaître le texte de Richard Millet !
Pour être impartial et conclure de belle façon cet article, j'ai été frappé par un autre trait de Richard Millet, d'autant plus acéré et juste qu'il se vise, et constitue ainsi la parole la plus profonde et terrible sur la nature de son écriture et l'ensemble de son entreprise : un «égotisme éthéré faisant place à un narcissisme laborieux» (p. 194).
Notes
(1) J'ai parlé d'ouverture, à propos du texte de Léo Scheer, et mes lecteurs les plus attentifs se demanderont peut-être ce qui a bien pu précéder ces 22 pages : la partie la plus intéressante, peut-être même la seule sur 220 pages, de la revue, consacrée aux lettres de Jacques Chardonne à Dominique Aury, plaisante accumulation de discrets renvois d'ascenseur et de ce que nous nommerions, de nos jours, de drague, qu'Angie David confond, sans dote volontairement, avec «la qualité de ces relations entre écrivains et éditeurs, qui associe exigence intellectuelle et séduction» (p. 2).
(2) Pourtant, nous apprenons, par l'intéressée elle-même, que Richard Millet n'a pas été licencié par Antoine Gallimard, puisqu'il a conservé «son travail et son statut d'éditeur» (p. 31).
(3) Je redonne ici le passage évoquant le discret réseau de ces petits népotismes : «C'est à la suite de ma note sur un de ses romans, Contamination, plutôt passable voire médiocre (et qui en fait, me confia son éditeur, ne fut publié qu'après le relatif succès du premier, alors qu'il avait été écrit avant lui), que Sarah Vajda cessa du jour au lendemain de m'adresser la parole, alors qu'elle avait plusieurs fois contribué à nourrir la Zone, une fois tout de même ses textes relus avec la plus grande attention, afin d'en supprimer les innombrables erreurs. Si nous avions beaucoup de temps à perdre, et en utilisant le patron qu'Acrimed a taillé pour l'incorruptible Michel Crépu, nous prendrions la peine de noter les innombrables petits renvois d'ascenseurs qui constituent le quotidien de nos Cosaques et apparentés. Ainsi, c'est en passant que nous remarquerions que Romaric Sangars a dit tout le bien qu'il pensait de l'ouvrage, à peu près nul, plus haut mentionné de Jacques de Guillebon dans un papier initialement paru sur Chronic'art et repris sur le blog de ce dernier, tout comme nous constaterions que Rémi Lélian, autre habitué du Cercle Cosaque, avec sa casquette de professeur de philosophie, n'a pas craint d'affirmer apodictiquement la très haute portée intellectuelle, voire métaphysique faut pas se gêner, de ce même livre, et où cela, sinon dans Causeur qui, remarquons-le tout aussi discrètement, emploie non seulement Rémi Lélian (qui ne manque jamais de saluer un livre de son amie Sarah Vajda) mais aussi l'inénarrable disais-je Jacques de Guillebon et bien sûr le post (voire carrément anti)-limbique Romaric Sangars. Sans nous aventurer dans les profondeurs insoupçonnables de cette mare consanguine où nous verrions également, plein de surprise, barboter une Solange Bied-Charreton avec aux bras ses bouées gonflables griffées Philippe Muray, vais-je médire en anticipant le fait, possible voire probable, que Jacques de Guillebon dise tout le bien qu'il pense, ici ou là mais pourquoi pas sur Causeur, du livre de son ami cosaque Romaric, qui l'en remerciera n'en doutons pas et finira lui-même bien, non sans s'en être entretenu avec son ami Jacques, par inviter Sarah Vajda en tant qu'intervenante dudit Cercle, puisque, après tout, cette dernière a déjà collaboré au sommaire pléthorique d'un ouvrage intitulé Le Livre noir de la Révolution française paru au Cerf voici quelques années et que, après tout encore, on n'est jamais mieux salué, dans le miroir vaguement réfléchissant où tous ces bavards reconnaissent leur trogne interchangeable, que par soi-même ? Pardonnez la longueur de cette note mais enfin, Romaric Sangars lui-même affirme qu'il est «terriblement chic et baroque» de «laisser enfler de la sorte les notes de bas de page» (p. 75), ce qui ne peut que me conférer des ailes liberticides. Oh tout de même, mais comment diable allais-je oublier le fait qu'Éric Naulleau a bien évidemment invité Romaric Sangars, sur le plateau de son émission diffusée sur Paris Première, pour évoquer son livre, sans doute pour le remercier d'avoir dit tout le bien qu'il pensait de lui (à l'époque toutefois où Naulleau n'était que patron de «l'excellente maison L'Esprit des Péninsule», cf. p. 35). Une revue de presse est, en règle générale, un arbre généalogique où chaque branche communique avec une autre, plus basse ou plus élevée, par un système plus ou moins discret de poulies et de câbles."

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :