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Les critiques aboient, André Breton passe...

Par Spiritus
C'est systématique; dès que le nom d'André Breton, à l'occasion d'un événement ou d'une parution, surgit dans l'actualité, on voit s'élancer après lui, chiffon bien noué sur la tête, plumeau en main, quelque renfrognée mégère de la Pension-Critique. C'est un réflexe : personne n'y peut rien. Qu'on prononce le mot "surréalisme" ou bien le nom d'André Breton, et voici, réglé comme un coucou, l'attendu flot d'idioties vomi par l'un ou l'autre de nos criticaillons. Faut dire qu'ils se relaient, heureusement, pour faire nombre et crier plus fort, et qu'ils varient leurs discours. Tenez, je me souviens qu'en 2002, alors que s'ouvrait la grande exposition surréaliste à Beaubourg, l'incontinence de vieux pisse-copies respectés - en réalité, j'ignore leur âge, mais quel qu'il fût vraiment, il ne pouvait être déjà que canonique - se répandit chaleureusement sur le mouvement de 1924 et son fondateur. Il y avait là, en grand maître de cérémonie, Jean Clair, puis sautillant pour se hisser sur les épaules du patron, Pierre Sterckx qui signa un torchon (qui, étymologiquement, sert à se torch...) dans Télérama. On pouvait y lire d'édifiantes appréciations comptables de ce genre : "il y a plus de délire surréaliste dans dix minutes de Buñuel que dans cent tableaux de Max Ernst"; les poncifs les plus éculés : celui du pape Breton, lançant des "bulles d'excommunication" et détestant la musique; des acrobaties rhétoriques dignes d'un présentateur de JT, assimilant par altération sémantique, l'évasion d'un tueur d'enfants ou le coup de feu d'adolescents américains dans la cafétéria de leur université, à des spectacles surréalistes; et les pires accusations, gratuites, injustifiées et injustifiables - mais Pierre Sterckx n'avait sans doute lu du surréalisme que le torchon plus volumineux que venait de lui consacrer Jean Clair - : "les surréalistes haïssent l'homosexuel, le Juif parce que ceux-ci symbolisent explicitement l'Autre" et "plus largement, ils détestent tout le monde, le public, les gens, la masse". Consternant.

Il est bien moins fielleux l'article que Stéphane Denis, dans Le Figaro Magazine, consacre à la parution du quatrième volume des Oeuvres Complètes et de l'Album Breton dans La Pléiade. Il n'en est pas moins consternant... de bêtise. Il faudrait tout citer tant ce "Capitaine des pompiers" - c'est le titre - est un modèle du genre. Il s'ouvre par une conclusion : "Du surréalisme, il n'est resté que de grands peintres", qui s'appuie avec pertinence sur ce constat bouleversant d'un homme qui lit pour sûr et sait lire les bouquins - c'est son métier - : "On s'en rend compte en regardant cet Album Breton : tout y était visuel". Et là, je suis secoué d'un rire irrépressible, parce que M. Stéphane Denis de La Palisse vient de découvrir cette vérité ignorée jusqu'à lui : dans un album, y a des images qui se regardent ! Quel dommage qu'il doive ouvrir un autre livre pour sa chronique de samedi prochain, car, en s'attardant un peu, il aurait pu voir qu'un album c'est aussi fait de texte qui se lit et, puisque c'est son métier, la semaine suivante, pourquoi pas : le lire. Mais M. Stéphane Denis n'avait pas besoin de lire ces ouvrages que le service de presse de Gallimard avait sans doute gracieusement envoyés à la rédaction du Figaro Magazine ; le critique avait déjà sa petite définition personnelle du surréalisme dans un de ses dossiers, prête à sévir, n'attendant que l'occasion : "Au plan littéraire, il faut comprendre qu'il [le surréalisme] était d'abord une réaction et que Breton et ses amis, ses disciples, n'avaient en tête que de proclamer la mort des pères". L'affirmation est un peu réductrice, ce qui la rend curieuse, mais elle ne manquera pas d'être prouvée par un habile raisonnement, qu'on pense. A juste titre, puisque voici un exemple : "Le procès qui avait été fait à Barrès (...), par le mouvement dada pour "crime contre la sûreté de l'esprit" était un procès fait par les fils à leur père." Par le mouvement dada, donc, non par les surréalistes, petite nuance historique. En outre, c'est le reniement de sa propre jeunesse, qui mena Barrès (enfin son pantin) dans le box des accusés, non son statut d'aîné; car si M. Denis connaissait mieux son histoire du surréalisme, il saurait que d'autres, de la même génération, ne perdirent jamais l'admiration de Breton et ses amis : René Ghil, Vielé-Griffin et Saint-Pol-Roux, par exemple. Mais laissons notre critique étayer son argumentation : "Le surréalisme d'André Breton, c'est une position qui consiste à dire du mal de ce qui l'a précédé et à annoncer que rien ne le surpassera par la suite. Aussi a-t-il été, je parle du surréalisme, un crime familial, un parricide solennel comme seuls peuvent l'être ceux des adolescents, en même temps qu'une ambition qui portait en elle les germes de sa stérilité". En fait d'argumentation, de nouvelles reformulations de l'affirmation initiale, mais plus péremptoires, et en quel style. Ne sont-ils pas beaux ce "parricide solennel" et cette "ambition qui portait en elle les germes de sa stérilité" ? Je vous jure sur la tête de mon paternel (Ah ! solennité du parricide !) que j'en frissonne encore. En vérité, M. Stéphane Denis est un drôle, qui nous assène de telles phrases juste après avoir dit de Breton que, "à la fois définitif, grandiloquent, hugolien, il s'exprime en sentences irrémédiables, souvent absconses et d'autant plus irréfutables qu'elles ne veulent rien dire". Si Breton est abscons, alors je n'hésite pas à déclarer notre critique : roi des abscons ! Car ne se veut-il pas représentatif, englobant le peuple des lecteurs dans son "nous" majestueux : "si nous lisons les anathèmes et les prophéties de Breton, ils nous laissent froids, nous, lecteurs de 2008". C'est ou sous-estimer le nombre des lecteurs ou surestimer la portée de sa propre parole. Je penche volontiers pour cette seconde : il faut tout de même un certain applomb pour se présenter comme l'avant-garde des "lecteurs de 2008" quand on regarde les albums et quand on avoue en fin d'article : "En feuilletant ce gros volume comme l'album qui l'accompagne, ce que je trouve amusant est le côté pompier des écrits de Breton..." Voilà donc le lecteur de 2008 : un homme qui jette un oeil tout à fait civilisé, va sans dire, sur les albums et qui feuillette les gros volumes - analphabète volontaire ! c'est-à-dire qui ne veut pas lire et qui devrait ne pas écrire - au moins ce type d'âneries : "C'est que Breton était moins un créateur qu'un théoricien ; mais ce théoricien était un artiste, avec le pire et le meilleur de ce que cela signifie". Ce que cela signifie, on voudrait le savoir. Je croyais les artistes des créateurs ???
Finalement, libre à M. Stéphane Denis de donner une psychanalyse de comptoir du surréalisme et de conclure sur le style pompier d'André Breton. Parce que du point de vue de la poésie, tout critique littéraire du Figaro Magazine a l'âge d'un patriarche dont les postillons sont impuissants à faire plier la flamme surréaliste - André Breton, pyromane.
"La médiocrité de notre univers ne dépend-elle pas essentiellement de
notre pouvoir d'énonciation ?"

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