Magazine Cinéma

[Critique] Les Innocentes : Chemins de croix

Par Jordan More-Chevalier @KinoJmc
[Critique] Les Innocentes : Chemins de croix Pologne, décembre 1945.Mathilde Beaulieu, une jeune interne de la Croix-Rouge chargée de soigner les rescapés français avant leur rapatriement, est appelée au secours par une religieuse polonaise. D'abord réticente, Mathilde accepte de la suivre dans son couvent où trente Bénédictines vivent coupées du monde. Elle découvre que plusieurs d'entre elles, tombées enceintes dans des circonstances dramatiques, sont sur le point d'accoucher... Critique

Dernier né d'une filmographie pour le moins hétéroclite en terme de genre, la nouvelle réalisation d'Anne Fontaine choisit pour cadre l'exercice délicat du récit historique, une première fois tenté avec Coco avant Chanel. Survenu dans la Pologne dévastée de 1945, l'innommable viol de 25 nonnes isolées dans un couvent de campagne par un régiment de nazis puis de soldats de l'armée russe, faits à l'époque considérés comme une juste rétribution de guerre passée sous silence, est porté à l'image ainsi qu'à la mémoire collective pour la première fois. Nous épargnant néanmoins l'horreur du récit intégral (20 d'entre ces religieuses furent en effet assassinées ou moururent des suites de leur calvaire), la réalisatrice occulte la part la plus sombre des faits et élargit sa narration autour de sentiments plus volatiles qui restaurent une foi mise en péril.


Au sortir de la salle, il est clair que Les Innocentes a évité l'écueil de l'adaptation historique, souvent encline à une stricte transposition des faits. Si la réalisation d'Anne Fontaine épouse une mise en scène académique, la délicatesse du regard porté sur les évènements et sur ces femmes ressuscitées suffit à témoigner d'un engagement sincère, mais surtout d'une portée plus grande, philosophique autant qu'émotionnelle. Ici, l'interprétation toute en force féminine et la beauté crue des images permettent de glisser la pensée au second plan, la laissant infuser bien après le générique de fin chez un spectateur laissé hagard.


Au cœur du récit, c'est bien la foi qui est remise en cause, mais pas seulement celle portée en Dieu. Le doute s'immisce au sein de chaque parti, tant chez les religieuses tombées enceintes de la manière la plus illégitime que chez Mathilde, jeune médecin œuvrant pour la Croix Rouge française et issue d'une famille d'influence communiste. Entre ces idéologies divergentes, entre un Dieu impalpable, silencieux et coupable et la médecine fondant ses croyances sur le corps, science du concret, on voit se construire une passerelle unissant les êtres dans ce qu'ils ont de plus commun : l'impuissance arbitraire, mais aussi ce qui même passé sous silence émerge en chacun, l'amour du prochain.


L'incarnation la plus évidente de cette opposition première est charnelle. La chair meurtrie des religieuses qui ont vu leur vœu de chasteté bafoué et doivent bercer dans leur ventre le fruit gâté du viol, se laisse peu à peu approcher, puis toucher par les mains de la jeune femme. Un premier temps tenu à distance, le personnage de Mathilde interprété par une gracile Lou de Laâge, devient le point d'ancrage d'un couvent ayant perdu confiance en la foi divine, et dont la Mère Supérieure, souffrante elle-même, se perd dans un absolu providentiel meurtrier. Comme si, sans que nulle certitude ne s'impose, l'humain devenait le baume réparateur ombrageant toute autre puissance auprès des sœurs. Cette jeune Mathilde, c'est aussi la douce incarnation du doute, d'un nihilisme mêlé d'empathie. Un détachement que l'on retrouve aussi dans son rapport amoureux, à son destin partagé entre France et Pologne, incertain comme un lendemain de guerre. À travers elle aussi, comme auprès d'un prêtre confident, certaines sœurs s'extraient du lourd carcan du renoncement sensuel et sortent du rang tandis que la jeune femme observe avec respect les pieuses prières qui subsistent encore chez les autres.


Au milieu des paysages d'une Pologne abandonnée, entre ces orphelins errants dans les rues et la neige épaisse recouvrant le bruit du couvent isolé, comme les religieuses portent en silence la vie sous la robe, une émotion couve et presse pour s'extraire en toute fin de film comme un soulagement. Les sœurs délivrées, la lumière peut entrer lors d'un dénouement aussi surprenant que régénérant. Les couleurs mêmes se font moins austères, le rouge médical et le noir et blanc religieusement retranscrits laissent place à l'ocre d'un soleil qui parvient enfin à percer. Là où Le Doute de Patrick Shanley, très belle adaptation d'une pièce autour d'un Père suspecté d'actes pédophiles, abandonnait une Meryl Streep aux affres de l'indécision dans un final crève-cœur, Les Innocentes soigne la blessure par une foi en l'Homme retrouvée, dans un fragile optimisme.


Humble hommage en somme à ces victimes de barbarie, mais aussi aux femmes subissant encore trop souvent la brutalité des hommes, Les Innocentes est une œuvre majeure, tant par le devoir de mémoire qu'elle impose que par sa portée tristement actuelle. Dans ce chaos des corps martyrs, Anne Fontaine est parvenue à dépasser son sujet et avec grâce témoigner de la perte de croyance comme d'une renaissance, dans cette époque d'après-guerre qui vit le passage de témoin entre traditions religieuses et modernité.


Retour à La Une de Logo Paperblog

Magazine