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Eduquer, un métier impossible ?

Publié le 10 octobre 2016 par Vanillette
Eduquer, un métier impossible ?
Je laisse aujourd'hui la parole à une autre personne : Henri Saint-Jean, ex éducateur spécialisé et formateur en école d'éducateurs.trices spécialisé.e.s. Il interroge à travers un texte très riche l'assertion "un métier impossible". Bonne lecture !
Ce métier impossible doit néanmoins être tenté tous les jours
Stéphane Rullac, en préface de Célia Carpaye, Le guide pratique de l'éducateur spécialisé. Méthodologie et annales corrigées, ESF Editeur, 5ème édition : 2016

L'éducation, "mission impossible" ou "utopie réaliste" ?
« L’Éducateur, ce métier impossible » ? Voilà un intitulé qui m’a interrogé : une référence devenue classique dans le champ de l’Éducation et plus particulièrement, dans celui de l’Éducation "spécialisée". Secteur dans lequel j’ai exercé, (de 1969 à 2014) où j’en ai souvent fait mention. Pourtant, j’ai plutôt eu tendance à considérer cette affirmation comme un défi : celui de reculer les limites du possibles. J’en ai traité dans trois articles publiés (1) où je m’appuyais sur une expérience de travail avec des enfants “déficients intellectuels” au sein d’une classe d’intégration scolaire. Ce questionnement a été également le point de départ d’un cours polycopiés que je faisais sur ce thème : “l’Éducation mission Impossible ?” J’y précisais et écrivais en faisant référence à ce qu’en disait Freud : “La psychanalyse est la troisième de ces professions impossibles où l'on peut d'avance être sûr d'échouer ; les deux autres étant l'art d'éduquer les hommes et l'art de gouverner ”.
L’un des fondateurs de la psychanalyse ne faisait là que reprendre les idées de Platon qui dès l'Antiquité posait le problème dans les mêmes termes. N’ayant pas renoncé à des idéaux de jeunesse d’une époque où notre slogan était, “Soyons réalistes, demandons l’impossible”, je me suis demandé si cet impossible avait gardé le sens utopique que nous avions voulu lui donner. Ou, au contraire, à l’instar d’une lecture erronée de Bourdieu, on pourrait vouloir par cette question, justifier une certaine forme de “déterminisme social” contre lequel il ne serait pas possible de le refuser et de le combattre. Cette question cache-t-elle une assertion pessimiste pour devenir l’alibi qui explique les échecs auxquels nous soumet notre action ? Pour le dire autrement, est-elle le prêt à porter justificatif et une formule qui va justifier “la bonne conscience”, de ne pas avoir su ou pu faire face aux difficultés des situations auxquelles notre exercice professionnel nous confronte ?
Lorsque l’on s’interroge sur les “rationalités” qui régissent les comportements humains, il est assez fréquent que l’on soit à la recherche de théories explicatives et d’une certaine manière mécanistes qui ferait émerger un déterminisme fondé sur la science, confondue alors avec une vérité révélée. Et pourtant combien se sont engagés dans ce métier pensant changer le monde mais doutant au fur et à mesure de l’avancement de leur carrière que la personne humaine est perfectible. L’une des critiques à ce postulat sur la perfectibilité humaine est qu’elle relèverait de l’utopie. Avec le temps, et une certaine expérience, on a tendance à constater que “l’Homme est un loup pour l’Homme (Hobbes)” mais ne pas croire à ce qui est au final, de travailler à la plénitude de son humanisation, n’est-ce pas penser que l’action éducative qui va être engagée ne pourrait pas être à même de permettre un changement ? Comme l’écrivait Pascal : “L’Homme n’est ni ange ni bête, mais qui veut faire l’ange fait la bête”. Changement de qui et par qui ? Pourquoi ? Comment ?
Des questions que l’on pourraient considérer comme relevant de la seule méthodologie ne manquent pas et là réside l’un des intérêts du métier. Non pas que des réponses à ce questionnement puisse permettre de plaquer des réponses, mais tout simplement que l’action éducative engagée –au double sens du terme- contribue à en construire. En cela c’est une activité humaine qui relève de la science tout autant que de la technique. Mais aussi de la Politique.
Dans notre secteur d’activité, la dévalorisation de la théorie est une tendance qui existe de longue date et qui croît : la croyance prend le pas sur le savoir avec l’aplomb “du bon sens”, celle ou celui qui vit les choses serait le plus expert pour en parler.
Croyance qu’il ne faut pas prendre à la lettre mais qui m'a toujours paru suspecte : d'abord, parce que la parole n'est jamais spontanément “concept”. Certes, dans les moments du “quotidien” l’expression d'émotions est respectable et doit être entendue mais le rôle des sciences sociales est de participer à la “prise de distance nécessaire” entre le “ressenti” (puisque souvent le ressenti... ment) et l'objectivisation du fait social. Se départir des émotions ne veut pas dire ne pas en éprouver mais de les considérer comme un horizon et une utopie nécessaire à l’acceptation du réel pour vouloir le transformer. Eduardo Galéano, écrivain et intellectuel latino-américain, écrivait dans son livre « fenêtre sur l'utopie » : “je m'approche de deux pas, elle s'éloigne de deux pas. J'avance de dix pas et l'horizon s'enfuit dix pas plus loin. J'aurais beau avancer, jamais je ne l'atteindrai. À quoi sert l'utopie ? Elle sert à cela, à cheminer”.
C’est le cas de l’action éducative engagée, laquelle implique un positionnement politique qui ne se résume pas à penser qu’en faisant ce métier on ferait obligatoirement et “naturellement” de la politique mais plutôt que c’est parce qu’on fait de la politique que l’on peut savoir ce que l’on peut faire dans et de ce métier. Beaucoup dans les nouvelles générations et qui en connaissent pourtant l’Histoire croient que les origines du métier ne pèsent pas de manière constante dans les missions et les mandats reçus : le monde n’est pas “hic et nunc”, il a des racines tout comme aujourd’hui ce métier en a dans les processus de reproduction sociale et ce qu’il reste dans sa Fonction (2) sociale au-delà des époques et de leurs invariants. Certes, il a évolué, tout comme la Société a changée, mais ne pas voir que cette fonction garde toute sa place dans les processus d’exploitation et de domination, c’est d’une certaine manière ne pas être conscient de son rôle dans le processus de domination ni dans celui de la préparation, de la réparation ou de l’entretien de la force de travail exploitable. Ne pas considérer que cette fonction éducative joue un rôle dans cette dynamique, c’est avoir l’illusion d’être “un travailleur indépendant” qui exerce en plus… une mission impossible…
La fonction d’Éducateur est donc éminemment politique. Maxime Chaffotte (3) a intitulé l’un de ses articles : “il faut re-politiser le travail des éducateurs spécialisés” : le titre est trompeur et laisserait supposer que les professionnels ne le seraient plus : le métier lui, l’a donc été et il le reste. L’article d’ailleurs l’admet même s’il limite l’engagement aux seuls professionnels qui se seraient rangés dans le camp de la contestation du système. Les autres “à l’insu de leur plein gré” serait-il du côté de l’a-politique ? L’expérience montre que ceux qui se réclament de l’apolitisme au nom de la neutralité finissent dans le camp de la réaction. De ce point de vue, les travaux de Chauvière depuis “L’enfance inadaptée : l’Héritage de Vichy” n’ont rien perdus de leur pertinence pour comprendre qu’être Éducateur/trice n’est certes “pas un métier comme les autres” : mais lequel l’est ? … (Comme les autres). Le propre d’un métier est que justement il se différencie de la simple activité et exige compétences et qualifications- et que dans tous les cas, il occupe une place particulière au sein de la contradiction de l’appareil de production et de son antagonisme Capital/travail.
Cette fonction éducative est le produit d’une volonté de la classe dominante de contrôler ce qui était appelé au XIXe Siècle, “les classes dangereuses”, et l’Éducateur a cette fonction à remplir au sein de l’appareil idéologique d’État -AIE- (4). Elle s’inscrit dans le cadre du système capitaliste et dans la dialectique infrastructures/superstructures (5).
Mais là est une des contradictions, il est aussi, un acquis dans le droit à l’Éducation pour toutes et tous. De par sa fonction l’Éducateur a la responsabilité de mettre en œuvre une politique en référence aux choix des autorités qui lui ont confié ce mandat. Pour qui en douterait, il faut se reporter à l’ouvrage de Pierre Bourdieu "sur l’État" (Cours du 18 janvier 1990, Seuil, 2011) où il montre comment, par exemple, “un agent immobilier” qui se pense être et que nous pouvons croire totalement indépendant de l’État en est un agent. C’est ainsi le cas du statut de l’Éducateur qui par ailleurs relève bien d’un Diplôme d’État. Autre chose est le rôle qu’il va remplir dans les choix qu’il pourra faire dans le jeu social pour l’exercice de cette fonction. Quel positionnement peut-on prendre dans ce conflit entre classes sociales et groupes sociaux et leurs relations exploiteurs/exploités, et dominants/dominés ? Et donc l’importance à comprendre de ce qui relève de la dialectique des infrastructures ou des superstructures.
Là est effectivement sa marge de manœuvre, laquelle n’est pas en dehors des rapports de force entre classes sociales, À titre d’exemple, dans les années 70, (et sûrement même avant) il pouvait arriver que des Travailleurs Sociaux donnent à des femmes qui, pour différentes raisons, le souhaitaient des informations afin qu’elles puissent faire le choix d’avorter. Mais, c’était un délit, “un risque à courir” et il était “en rupture” avec le mandat officiel reçu. Mais c’est la lutte de Mouvement comme le Planning Familial et le Mouvement pour la Libération de l’Avortement et de la Contraception (MLAC) qui ont permis cette avancée législative et donc fait de cette manière d’agir, devenue une revendication collective, un acte qui devenait reconnu et légal. Et c’est là souvent que l’on touche les limites de l’engagement professionnel qui ne peut-être réduit à sa seule dimension interindividuelle : celui-ci s’inscrit dans le cadre de mouvements sociaux et ce sont des organisations où celles et ceux qui veulent s’émanciper agissent. Ainsi, au delà de son métier par son engagement dans un cadre collectif, l’Éducateur se positionne comme citoyen avec d’autres citoyens et pas uniquement comme un professionnel avec des “bénéficiaires” de ses services, ce qui -quoiqu’on en pense- crée une relation d’autorité et de verticalité. Certes, la compassion, l’empathie, “la prise en compte” de la personne peut amener à des relations plus horizontales, mais cela ne gomme ni n’efface, la hiérarchie et l’inégalité de situation : le nier, ne relève pas du mensonge mais surtout du déni pour reprendre un terme prisé dans un secteur où la psychanalyse s’impose comme révérence totalisante(6). Nous pourrions prendre d’autres exemples plus contemporains, tel celui du droit au logement. Les acquis l’ont été essentiellement par les mobilisations collectives et sociales menées par des associations, comme « Droit au logement » (DAL) ou des mouvements de squats. Que des Éducateurs s’y soient impliqués, c’est heureux, mais combien ? … C’est avant tout l’action collective qui a permis les avancées sociales. Les luttes au nom des utopies : est-ce dire que dans les actions éducatives, il ne soit pas possible d’avoir des pratiques qui peuvent conduire à l’émancipation. Terme souvent occulté dans le métier où l’on préfère parler d’autonomie …
Bien sûr que non, mais si l’on va au delà de la simple vision d’expérimentations alternatives, le constat est que celles-ci, s’inscrivent dans une mouvement social de contestation plus large : c’est le cas avec l’expérience de St Alban menée par F. Tosquelles et de ses liens avec la Résistance pendant la 2e guerre mondiale, celle encore de Freinet ou de Basaglia et de leurs engagement avec les Communistes, et de bien d’autres encore. Ce qui est surprenant, c’est que cette partie des positionnements est presque toujours et systématiquement occultée lorsque l’on fait référence à ces modèles. Ceci au motif d’une pseudo-neutralité déontologique qui en fait participe à l’illusion de contribuer à faire le bien de l’autre souvent sans le lui dire. Et lui laisser entendre de manière implicite ou explicite que l’une des raisons principales de son “mal-être” ne relèverait que de sa seule responsabilité mais sans rapport avec la position d’un groupe exploités et dominés dans un système social.
La difficulté de la période et qui peut faire que l’on peut croire le métier impossible tient au moins à deux éléments : le premier, sur le fait qu’une utopie politique de changement social est aujourd’hui largement hypothéquée par la déshérence des modèles qui ont enchantées le Siècle passé comme communisme et socialisme. Il faut donc réinventer une utopie porteuse d’avenir. Mais une autre des difficultés est que la mise en œuvre de “pratiques alternatives” devient de plus en plus soumise à des impératifs qui au nom du pragmatisme en revient finalement à recommencer non pas tant l’expérience, mais à plonger dans une forme d’ésotérisme qui épouse l’air du temps : “new Age” et “gourous” ; lesquels n’ont d’ailleurs jamais été en reste dans ce champ d’activité.
Enfin, la dépolitisation des situations dramatiques par une forme d’intervention humanitaire qui ne veut voir le monde qu’à partir d’une vision victimaire de celui-ci où les individus sont de fait privés de leur statut d’acteur. La tendance étant de faire primer le caritatif à la place de la solidarité. Là encore on retrouve l’antagonisme historique des missions du travail social, et sans les outils d’analyse qui peuvent permettre de dépasser l’émotion première. Laquelle nous l’avons dit est légitime, mais l’essentiel est de comprendre que ce ne sont pas la somme des individus qui fait Société mais plutôt leur partage et “leur commun” d’une utopie à mettre en œuvre.
L’approche sociologique reste primordiale pour ne pas réduire l’individu à sa solitude ou à son supposé individualisme. Lequel est par ailleurs une construction sociale dont la fonction est bien de rompre la chaîne de l’altruisme et de l’entraide et de ce point de vue l’évolution des approches psychologiques (cf. Vigotzky et les courants du socio-cognitivisme) est la preuve de sa validité. Certes, nous devons l’admettre, l’exercice du métier impose des limites, mais celles-ci ne sont jamais une impossibilité à l’action à conduire.
Qui fixe cette limite ? Cette première prise de conscience est à la base du combat pour en reculer les barrières pour renforcer la démocratie et l’émancipation.
C’est à partir d’une conscience politique que l’Éducateur doit l’explicitation sans censure aux personnes dont il a mission de les éduquer et de les aider : leurs situations de souffrances et de difficultés sont avant tout le produit de l’exploitation et de la domination qui doivent se combattre dans des cadres de luttes collectifs pour construire ensemble une perspective où “le métier impossible” devient celui de vouloir reculer les limites du possible lesquelles sont celles de la résignation et du renoncement. Les choix sont donc toujours possibles et surtout nécessaires dans un mouvement dialectique : celui de s’engager dans le mouvement collectif et politique qui construit l’utopie de demain, et celui d’être conscient que ce seront les rapports de forces à construire entre classes sociales exploiteurs/exploités, dominants/dominés qui pourront les rendre possibles. : Un rêve illimité ? Pourquoi pas !
C’est de la prise de conscience des limites que découlent le sentiment de liberté et le désir de les repousser. Le discours éducatif se doit d’être politique pour permettre dans l’échange une prise de conscience politique commune et libératrice.
Selon la formule de Spinoza, reprise par Gramsci, il faut dans ce métier impossible, “avoir le pessimisme de l'intelligence, mais garder l'optimisme de la volonté”. L’Éducation impose une prise de partie qui ouvre les choix nécessaires à l’édification de la démocratie qui ne s’achève que de s’accomplir.
(1) - Intégration et scolarisation : la question du handicap : in « Instituions, acteurs et pratiques dans l’histoire du travail social, éd. presses de l’EHESP- septembre 2013. - Fondation et pratique dans l’intervention socio-éducative : d’une approche sociale à la prise en charge socio-éducative de la déficience intellectuelle : in Handicap, cognition et prise en charge individuelle, édit. Presse universitaire de Rouen, 2005. - Le bonnet d’âne : d’une image stigmatisante à une réflexion sur une fonction socio-historique, in « La référence », Centre de Publication Universitaire de Tunis, 2013. (2) Pour les définitions : fonction, rôle, se reporter aux définitions sociologiques. (3) Maxime Chaffotte : http://mouvements.info/comment-repolitiser-le-travail-des-educateurs-specialises/ (4) Appareils idéologiques d’État (AIE), institution scolaire, religion, famille, syndicats, sport, mass médias etc. » qui apparaissent comme des superstructures, des formations que l'on pourrait qualifier de "psycho-sociale" du fait qu'elles ont pour but d'inculquer des "façons de voir", d'évaluer les choses, événements et relations des classes sociales entre elles. (5) L'infrastructure est l'ensemble de l'organisation économique de la société : mode de production et division en classes sociales. La superstructure est l'ensemble des formes politiques, juridiques et idéologiques qui sont en interaction avec l'infrastructure. (6) Robert Castel, le psychanalysme, champs Flammarion, 1980

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