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"Dans le jardin de l'Ogre" et "Chanson Douce" de Leïla Slimani. Ou les affres de la féminité et de la maternité.

Publié le 17 octobre 2016 par Unechambreamoi

Une très bonne amie m'a prêté "Dans le jardin de l'Ogre" et "Chanson Douce" de Leïla Slimani (Gallimard).
J'avais entendu parler du premier livre prometteur de cette auteur, puis le temps a passé et je n'y ai plus pensé... mon amie me connait bien, elle a visé juste en me les offrant: je les ai dévorés.
"Dans le jardin de l'Ogre" est un roman portant sur l'addiction sexuelle, maladie psychiatrique, et ses conséquences. La malade est une femme, parisienne, journaliste, jeune maman. Mariée à un médecin. Un récit violent, trash, bouleversant, mais aussi plein d'amour... une "Madame Bovary X" (comme le dit la propre mère de l'auteur, cf interview en lien plus bas). Comme pour Madame Bovary, je me suis tres peu identifiée à la protagoniste (il faut avouer que c'est compliqué...), et beaucoup plus à son mari et à son fils. Même si au fil du récit, on apprend à comprendre de plus en plus les origines éventuelles, enjeux et conséquences d'une telle maladie.
J'ai trouvé l'écriture de Leïla Slimani très efficace: son style est simple, bref, cinématographique, elle n'en fait pas des tonnes... et embarque le lecteur dans la chute de son personnage, dès les premières pages. Ce livre se lit vite, et remue immédiatement. Je suis toujours séduite par les personnalités qui osent et savent jouer avec l'ambivalence de l'être humain, qui ne nient pas l'existence d'une face sombre en chacun d'entre nous, et s'en servent de terreau pour créer. Ce livre, en décrivant une femme et mère torturée, éternelle insatisfaite, laissant seuls homme et enfant pour vivre avec ses démons, et créer la désolation autour d'elle dans une forme, du point de vue du lecteur, d'égoïsme  m'a aussi fait penser à "Plonger" de Christophe Ono-dit-Biot.Après cette première lecture coup de poing, je me suis précipitée sur le deuxième: "Chanson douce", traitant d' un thème non-moins glaçant: la relation toujours un peu ambiguë des mères avec la nounou de leurs enfants (entre douleur, affection, condescendance, jalousie, frustration, déséquilibre hiérarchique et lutte des classes)... à travers un terrible fait divers ayant eu lieu en 2012, dans une famille à New-York: l'assassinat d'enfants par celle qui était payée pour les garder (ouch!)Vous l'aurez compris, ce roman percute, car il parle d'une angoisse répandue chez les jeunes mères au moment où arrive le temps de laisser son enfant à une nounou. J'ai trouvé ce thème d'un potentiel dramatique évident... tout en me faisant la remarque que ce petit monde parallèle post-accouchement, le monde maternel fait de fatigue, d'ambivalences, de questions existentielles (mais quel est le sens de la reprise du travail? Pourquoi avoir fait un enfant si c'est pour le faire élever par une autre?), de tâtonnements, de culpabilité... n'était jamais vraiment traité (d'ennuyeuses histoires de bonnes femmes, certainement).L'univers un peu mystérieux des nounous, qui n'intéresse pas vraiment, mais qui est pourtant indispensable au fonctionnement notre société capitaliste, ces femmes de l'ombre qui sont à la fois essentielles aux parents qui travaillent (le couple bobo, auquel on s'identifie tous un peu à la lecture de ce livre, en prend un sacré coup), tout en restant soigneusement maintenues hors de leur vie, un peu méprisées, est un monde parfait pour planter le décor de ce livre. (les nounous de banlieue et leurs employeurs parisiens aisés ne feront jamais partie du même monde, quoiqu'en disent ces derniers, avec un cynisme inconscient: "c'est comme si vous faisiez partie de notre famille!")Comme vous vous en doutez, le livre est glaçant (ça commence directement par la fin: le meurtre des deux enfants, pour des raisons évidentes de dramaturgie). L'auteur fait monter la tension en retraçant la relation de la nounou avec les parents: et page après page, on constate le retournement de situation qui s'opère: la mère qui, non sans douleur, délègue toujours un peu plus de sa maternité à cette femme (ce qui sert son ambition, sa réussite sociale, donne de l'air à sa vie de couple, lui permet de sortir, est positif à plusieurs titres), et la conséquence à laquelle on pense toutes, et que l'auteur ose mettre en oeuvre: une prise de pouvoir subtile et progressive de la vie de famille par la nounou, qui a réussi à se rendre indispensable, s'habitue à cet appartement qui devient comme sa propre maison et dans lequel elle passe plus de temps que ses employeurs, commence à vivre par procuration la vie de ce couple plus jeune qu'elle, à s'immiscer dans leur relations les plus intimes, et se prend à croire de plus en plus que ce confort de vie est... à elle.Deux lectures passionnantes, très riches en réflexions sur notre société, ponctuées de portraits jouissifs de toutes nos ambivalences et bonnes intentions d'occidentaux.Je vous recommande la lecture de cet interview (dans Elle) de l'auteur, qui m'a permis de la découvrir, de comprendre ce qui l'a animée dans l'écriture de ces livres. Ses propos donnent un éclairage très intéressant à ses deux romans (notamment d'un point de vue social)."Leila Slimani: rencontre avec la romancière de l'ultramoderne solitude des femmes"


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