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Texte / Quelque part, c'est où

Publié le 24 octobre 2016 par Vanillette
Texte / Quelque part, c'est où
(La photo d'illustration provient du travail remarquable de l'association Polyvalence. Vous pouvez soutenir leurs actions en cliquant ici)
24 octobre 2016. 6400 à 8300. 2400.  1250. 60. 450. 3000.
Les chiffres s’égrènent comme une prière interminable.
C’est aujourd’hui. Le 24 octobre 2016.
6400 à 8300. 6400 à 8300 migrants. C’est ce que nous sommes. des milliers derrière les barbelés, massés comme du bétail en partance pour l'abattoir.
C’est aujourd’hui. Le 24 octobre 2016.
2400. 2400 par jour. 2400 exilés démantelés tous les jours. C’est ce que nous serons ce soir demain et tous les autres jours du monde avec un peu de chance. (sinon on meurt)
1250. 1250 policiers en uniforme. C’est ce qu’ils sont, bien rangés bien alignés, sifflets à la bouche et armes à la ceinture, prêts à démanteler et mettre de l’ordre dans le foutoir de notre monde qui s’effondre. 
60. 60 autocars pour nous transporter en fournées efficaces, nous affrêter, nous livrer,             des bus à remplir de nous 
450. 450 CAO. Acronyme à 3 lettres pour dire : Centres d’Accueil et d’Orientation. C’est nouveau, ça vient de sortir, c’est qu’ils ne savent plus comment faire pour gommer les déchets qu'ils ont engendrés
3000. 3000 m2. C’est la taille du hangar dans lequel nous serons triés évalués étiquetés, des bracelets de couleur autour du poignet, consignés dans des files d'attente             Hommes seuls majeurs.            Mineurs isolés.            Familles.            Personnes vulnérables. Nous marcherons au pas comme les militaires d'un nouveau monde.
Nous marcherons au pas et noierons nos prières dans le brouhaha que personne ne veut entendre.
C’est comme une prière inconsolable qui se fossilise lentement sous les chiffres. Il n’est même plus question de pleurer            (les morts les bombes les terreurs sous les gravats.)
Il est juste l’heure de faire son sac, encore partir,
marcher la tête baissée vers la poussière pendant qu’ils sont
des milliers des millions à nous regarder            fermer les yeux Ils ne savent plus que faire de leur peine de nous
parce qu'ils ont déjà leur vie à soigner
ils voudraient se reposer de l'horreur, arrêter de voir des enfants qui font semblant de dormir sur les plages
alors qu'en fait ils sont morts.
Il est l'heure de monter dans le bus en silence. Il est l'heure de se taire parce que j'ai entendu le chiffre 3.            3. 3 centres de rétention. C.R.A. 3 centres de rétention administrative ont été réservés pour ceux qui ne voudraient pas se taire.            pour les âmes en désordre.
On va aller quelque part, ça c'est sûr de toute façon ça fait des jours des mois qu’on va quelque part Quelque part c’est par où, je sais même plus, moi je voulais juste du soleil pour réchauffer mon désespoir Je voulais juste faire quelque chose, pas rester là sous les bombes à attendre la mort alors je suis allée quelque part            là où.
On va aller quelque part et je ne sais pas trop quoi en penser, je suis brouillon dans ma tête J’ai laissé mon espoir dans la Jungle mais peut-être qu’il y en aura un peu quelque part, de l’espoir à cueillir. Peut-être qu'on arrêtera de compter tous ces chiffres additionnés Parce qu’ils disent que c’est une opération « humanitaire ». HUMANITAIRE. Mon humanité, elle est sous le plancher restée dans la Jungle avec celle de mes frères Mon humanité elle est dissimulée sous nos pas éreintés Mon humanité elle est fatiguée. Fatiguée.
J’ai entendu là-bas ils disaient : les migrants on n'en veut pas Au moins ici on était ensemble, on était pleins à se réchauffer le cœur gelé, même certains jours on riait, ça réchauffait le corps et la faim aussi Je me demande si on pourra rire encore, quelque part où les migrants on n'en veut pas.
Je me demande comment aurait grandi mon cœur si j’étais déjà né quelque part. Est-ce que moi aussi j’aurais dit les migrants on en veut pas ou est-ce que j’aurais eu le cœur gelé avec eux : les exilés.
Parfois je comprends pas.
Je voudrais bien être un migrant qui n’existe pas. J’aimerais n’avoir pas faim pas froid pas peur. J’aimerais être à l’abri derrière une frontière. Mais je suis là maintenant je ne suis plus qu'un chiffre dans les journaux parmi les autres chiffres, perdus entre des lignes et des schémas des cartes interactives et des discours, des mots d'hommes et de femmes qui nous gouvernent, au chaud dans des salons napoléon avec quelques uns de nos frères qui leur apportent le petit déjeuner,
(les pains au chocolat)
et quelques-unes de nos soeurs qui nettoient leurs maisons et gardent leurs enfants.
Je me demande comment nous ferons quand tout s’effondrera. Est-ce qu’on s’échappera ensemble est-ce qu’on deviendra des frères puisque de toute façon
           on aura plus de quelque part où aller.

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