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Littérature et critique : de l’exigence de Jean-Paul Sartre à la déchéance actuelle, 1, par Gregory Mion

Par Juan Asensio @JAsensio

Littérature et critique : de l’exigence de Jean-Paul Sartre à la déchéance actuelle, 1, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Jessica Rinaldi (Boston Globe).
«Les femmes qui ont mené la vie alors si violemment répudiée par Esther arrivent à une indifférence absolue sur les formes extérieures de l’homme. Elles ressemblent au critique littéraire d’aujourd’hui, qui, sous quelques rapports, peut leur être comparé, et qui arrive à une profonde insouciance des formules d’art : il a lu tant d’ouvrages, il en voit tant passer, il s’est tant accoutumé aux pages écrites, il a subi tant de dénouements, il a vu tant de drames, il a tant fait d’articles sans dire ce qu’il pensait, en trahissant si souvent la cause de l’art en faveur de ses amitiés ou de ses inimitiés, qu’il arrive au dégoût de toute chose et continue néanmoins de juger.»
Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes.
«Celui qui mange dans l’oisiveté ce qu’il n’a pas gagné lui-même le vole ; et un rentier que l’État paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d’un brigand qui vit aux dépens des passants. Hors de la société, l’homme isolé, ne devant rien à personne, a le droit de vivre comme il lui plaît ; mais dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de son entretien ; cela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à l’homme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon.»
Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation.

Préambule : Ce premier article volontiers polémique sera suivi d'un complément substantiel. Ils ont été écrits tous les deux au début de l'été 2016 sous la menace planante d'une rentrée littéraire qui a tout justifié des propos qui suivent.
Situation calamiteuse de la littérature en 2016

On relit de nos jours Qu’est-ce que la littérature ? de Jean-Paul Sartre avec une certaine stupeur tant les propos du philosophe et de l’écrivain établissent un état des lieux qui n’a plus grand-chose en commun avec notre époque. Ce n’est pas tant que la littérature y était qualitativement supérieure, car il y avait aussi de mauvais livres dans les années 1940, mais quelque chose persistait qui nous autorisait à construire des raisonnements solennels à ce sujet. Paru en 1948, cet essai est une sanctification de la littérature et nous essaierons de le justifier au fur et à mesure de cette réflexion. Sartre confirmera ultérieurement ce point de vue en publiant Les Mots, récit autobiographique de sa vocation pour les livres et de la place privilégiée, pour ne pas dire sacrée, qu’ils tenaient dans sa famille. En outre, que la littérature puisse nous être donnée par l’intermédiaire de circonstances favorables est une évidence, que ceci implique une application et un labeur continuels l’est aussi, mais la rumination et le travail acharné qui procèdent de cette faveur originelle paraissent aujourd’hui menacés par l’impression dominante que tout cela n’est plus qu’une histoire de naissance et de rencontres calculées. Peut-être même qu’il y a pire désormais : quelques romanciers de très modique envergure utilisent l’argument des livres transmis très tôt par leur famille afin de s’inventer une prédestination, et surtout afin de camoufler les réseaux longuement entretenus par lesquels ils sont de facto entrés en littérature. Il n’est pas difficile de les repérer puisqu’ils sont en général unanimement défendus par une critique littéraire devenue abjecte, composée pour l’essentiel de pisse-copie népotistes et banalement diplômés, soumis à toutes les nullités du monde et caressant l’espoir secret de publier un de ces jours un manuscrit de leur propre créance. Ces errements de l’humanité ne sont pas neufs, certes, toutefois ils ont pris une ampleur préoccupante en cela qu’ils ne sont plus vraiment dénoncés – ils seraient même plutôt valorisés.
C’est ainsi que paraît donc fonctionner une bonne partie de la littérature française à présent : d’un côté nous avons les écrivains qu’il est nécessaire de défendre parce qu’ils sont convenablement dans la tendance et qu’ils sont proches des institutions prépondérantes, puis, de l’autre, nous avons ceux qui les défendent aveuglément parce qu’ils meurent d’envie d’effectuer un saut qualitatif et de se retrouver eux-mêmes dans la catégorie enviée des romanciers, un statut qui a toujours eu du prestige dans notre pays même s’il ne veut strictement plus rien dire (1). En d’autres termes, la littérature ne serait finalement qu’une région considérablement stratifiée au bout de laquelle brillerait la lumière du prestige, et au sein de tous les étages qui conduisent hypothétiquement à la félicité de la publication se déroule une guerre sans nom où des nains se battent pour monter sur des échasses – dorénavant le critique se bat pour ne plus l’être car il souhaite à son tour être critiqué par des foules serviles qui ne pourront que le jalouser, mais cette jalousie doit être contenue et dépassée par l’exercice de la flatterie, seule façon pour les nains de se hisser vers de douteuses altitudes et en même temps de rentabiliser leurs investissements, ceci dans la mesure où il faut bien vivre, la société parisienne ou apparentée ne pardonnant pas les maigres mensualités.
Nimbé d’une aura scintillante de quincaillerie, parvenu parmi les parvenus, assis au pays des assis, l’écrivain médiocre fashionable ou back into fashion commande, et les autres obéissent médiocrement. Pour ce collectif de médiocrité, gang de petites frappes armées de stylos et de complots à voix basse, les réseaux sociaux constituent maintenant une chance inouïe, et c’est probablement de ce côté-là qu’il importe de regarder au plus près tant la manœuvre ne saurait tromper une fois qu’elle est révélée. L’avantage premier d’un réseau social, c’est qu’il permet à la flatterie de se montrer plus vite et de toucher presque immédiatement ceux qui en font l’objet. Ces dernières années, on a recensé la naissance d’un nombre incroyable de sites consacrés à la littérature, le plus souvent des blogues affligeants qui répercutent l’ordre établi, supervisés par des courtisanes (hommes et femmes confondus) qui écrivent des notices de quelques centaines de mots, vagues fayotes qui par la suite s’excitent de voir leur rédaction de collégien reprise sur tel réseau social par tel narcissique de ses pitoyables ouvrages. Bien évidemment, l’objectif de ces courtisanes n’est pas de nous proposer un compte-rendu impartial de leurs lectures. Tout au contraire, l’objectif est de se répandre en compliments sirupeux dans le but d’être inscrit dans les bons papiers, car il est rigoureusement impensable que l’on puisse faire sincèrement l’apologie d’une stupidité littéraire, à moins d’être soi-même stupide (les cas ne manquent pas non plus). En conséquence de quoi, ne nous méprenons pas sur les intentions de ces avocats de la bibine en prose : ils ne cajolent qu’en vue de se faire plus tard cajoler, mais, par-dessus tout, ils cajolent pour que les éditeurs de bibine les repèrent. Il est d’ailleurs préférable que ce travail de flagornerie se fasse sur le long terme, de sorte que lorsque vous envoyez ensuite votre manuscrit à l’éditeur qui a publié l’auteur que vous vous êtes échiné à défendre, on ne puisse pas faire autrement que de recevoir et d’étudier votre fiente, étant donné qu’il serait embarrassant de recaler un individu si dévoué dans l’exercice de la génuflexion. S’il y a une vertu dans ces personnages de petite vertu, c’est la vertu de l’endurance obséquieuse, l’intégrité dans la pratique infernale de la lèche olympique. Ce cercle est plaisamment vicieux et il s’est naturellement affirmé avec une force croissante depuis que les réseaux sociaux permettent d’être un salonnard ou une Verdurin sans avoir à fréquenter physiquement les clubs de la demi-mondanité. L’inconvénient, toutefois, c’est que le temps passé à dorloter ses relations est un temps perdu pour l’acte créatif en tant que tel.
Mais peu importe au final ! Puisque les journalistes eux-mêmes ne s’intéressent qu’à ces faux-monnayeurs du roman, il s’ensuit que les romanciers assortis à ces stratégies ne sont jamais remis en question, sinon par de rares critiques que l’on s’efforcera d’occulter, en même temps que l’on occulte une quantité impressionnante de livres magnifiques parce qu’il est plus fatiguant d’avoir à les lire scrupuleusement que de lire une saloperie outrageusement fabriquée et simpliste. Le salaire du journaliste, du reste, ne change pas selon qu’il s’intéresse à une nullité ou à un livre fondamentalement ambitieux. On a plus vite fait son labeur en écrivant une ou deux colonnes sur la toute dernière chiure de Delphine de Vigan qu’en réfléchissant sérieusement à l’unité d’une œuvre comme celle de Don DeLillo par exemple. Le plus pathétique étant de toute façon que la moindre attaque contre de Vigan est susceptible d’être sanctionnée par les ramifications octopodes de son réseau, mais aussi que les articles concernant DeLillo existent et qu’ils ne valent à peu près rien. Le journaliste aura ainsi soigné ses louanges pour de Vigan pendant qu’il aura négligé sa lecture de DeLillo, plus exigeante, plus difficile, donc plus à même de nous faire perdre du temps au registre des mondanités et des connexions quotidiennes sur les réseaux sociaux, deux mamelles qui surclassent énormément le talent.
Car rappelons que le cœur de tout journaliste est vivifié par le souhait de se faire écrivain, qu’il est prêt à tout pour y parvenir, comme un Romaric Sangars transfiguré en garde du corps de Richard Millet, dénonçant d’une part la faiblesse morale de ceux qui participent aux cérémonies intéressées autour de Jean d’Ormesson (2), mais se vautrant lui-même d’autre part dans les mêmes ficelles qu’il dénonce, s’abîmant éthiquement auprès de Millet le Facho Verbal, parce que Millet possède encore de l’espérance de vie et qu’il est en ce sens plus indiqué de le flatter minutieusement (3), parce que ce soi-disant «maudit» de Millet publie trois livres par an et qu’il bénéficie toujours de ses bonnes adresses (4), et enfin parce que les anciens de la génération de Millet aiment s’entourer d’une assemblée de petits mignons pour se monter le bourrichon.
Que nous ayons la presse littéraire que nous méritons est une lapalissade tant la France s’installe de plus en plus dans la négation de ce qui autrefois la rendait grande, néanmoins comment expliquer cette affolante bêtise, ce degré zéro de l’esprit et de surcroît l’autosatisfaction qui en découle ? Comment expliquer l’impunité intellectuelle d’un Frédéric Beigbeder ou d’un Bernard-Henri Lévy sinon par le poids de leurs héritages, eux qui ont progressivement détruit l’image de la littérature et de la philosophie avec la complicité des périodiques et du pouvoir ? Au fond, comment expliquer que des auteurs excessivement mauvais se fassent manger dans la main pour toute la constellation journalistique de la littérature ? Outre les réponses que Balzac imagine dans Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes, outre les cabales que le géant de Tours conjecture à travers ses fictions titanesques, nous restituant par ce biais une convaincante cartographie de ce Putanat monumental, il nous est permis de sombrer dans une paranoïa de bon aloi car elle est probablement la seule qui peut nous rapprocher de la meilleure solution, quitte à embrasser le risque de l’exagération. Or la paranoïa suggère une passion du complot et il nous faut en assumer les conséquences. Voici donc énumérées quelques-unes des raisons paranoïdes qui semblent fournir une explication recevable de la lente et faramineuse désagrégation des lettres françaises contemporaines :
1/ La coopération du journalisme le plus écœurant de médiocrité avec les auteurs les plus exécrables se confirme d’une année sur l’autre. Les médiocres s’entendent à merveille et forment une communauté auto-protectrice qui leur donne la garantie de pouvoir continuer à mettre en avant leurs ignobles tambouilles. Cela engendre une littérature de la consanguinité et de l’arrangement.
2/ Il est nécessaire, pour réussir à vivre de sa littérature, de s’entendre ou de maintenir une amitié avec les journalistes les plus influents, ce que les réseaux sociaux facilitent pour qui sait un peu s’orienter dans les égouts de l’entregent. Ces journalistes sont peut-être une dizaine, tout au plus, mais ce sont eux qui font et qui défont les réputations. Après les avoir identifiés, flattez-les à l’envi et faites circuler votre manuscrit partout où vous aurez épanché les fruits dégueulasses de votre adulation artificielle. Ne dites en outre jamais le moindre mal contre François Busnel le Combinard, auquel cas vous serez «cramé» (5), clairement et distinctement. Associé à tous les maquereautages médiatiques de France et de Navarre pour les lettres, c’est lui qui propulsera votre livre dans la sélection d’un Prix et/ou dans les meilleures ventes d’Amazon.
3/ Il est tout à fait inconcevable qu’un journaliste possédant toute sa raison veuille écrire un article élogieux sur un livre qui mériterait à peine de figurer dans la bibliothèque d’un footballeur de quatrième division. De ce point de vue, si le journaliste l’écrit quand même, c’est qu’il a dû être flatté par l’auteur en question ou que l’éditeur dudit gâte-papier lui a promis des versements proportionnels aux bénéfices. Il s’agit ni plus ni moins de ce que l’on appelle un service rendu contre un pot-de-vin.
4/ La concentration géographique et sociale de ce Putanat neutralise toute espèce de diversité dans les livres défendus, et les exceptions sont savamment instruites et mises en scène. Les succès populaires indépendants finissent malheureusement par être absorbés par la machine, de telle sorte que les prochaines publications de tel auteur récemment jubilant dépendent étroitement des liens qu’il aura tissés avec les journalistes au cours de sa surprenante ascension. Par exemple, en acceptant les sollicitations multiples dont il a logiquement été la cible, Olivier Bourdeaut, dont la couverture de son roman est désormais à moitié recouverte de bandeaux médiatiques (6), s’est condamné à une future scrutation de la presse qui n’appréciera pas autre chose qu’un contenu aussi léger que son premier roman. On sait du reste que les journalistes goûtent les livres courts – cela les libère pour les soirées – et qu’ils ont une formule consacrée pour les livres longs – c’est un «roman-monstre», quelquefois évolutive en « roman-monde » («roman cosmique» pour les plus originaux). On sait également que les journalistes de la presse écrite crèvent d’envie de monter en grade et d’accéder au firmament de la presse télévisée. Pour y parvenir, les codes du sous-pigiste doivent être dûment intériorisés puis appliqués dogmatiquement.
5/ Que le jury du Prix Goncourt soit pérenne contribue au développement d’un népotisme éhonté. L’obtention de ce prix (comme de bien d’autres) n’est guère plus qu’un effort de calcul parmi un faisceau de relations assermentées. Plutôt que de faire un travail critique de ces méthodes, plutôt que de les interroger et d’en découvrir les consternantes manières, les journalistes se complaisent dans le faux suspense de l’attribution du prix, s’emballant d’observer le pouvoir en marche et s’estimant eux-mêmes des rouages secondaires de ce pouvoir. On se souvient à ce titre de l’article que Baptiste Liger publia dans L’Express au lendemain du Goncourt de Mathias Enard (7). À la lecture d’une pareille somme de vanités et de bouffonneries anecdotiques concernant le brouhaha émis par la bouche faisandée de l’obèse Gotha, il n’est plus possible de douter des collusions là-dedans existantes et des effets désastreux qui en résultent. Ce n’est là que la propension de la littérature du XXIe siècle à devenir people.
6/ Chaque rentrée littéraire (8) est affublée d’une ou de plusieurs cautions d’originalité controuvées, occasionnant beaucoup de vacarme amplifié : il y aura un très jeune romancier qui sera sentencieusement récupéré (Marien Defalvard en fit jadis les frais, mais son talent génial lui a fait prendre ses distances avec cette pléiade de poules brailleuses et chamailleuses, contrairement par exemple à une Cécile Coulon ou à un Sacha Sperling), il y aura aussi un livre faussement sulfureux, souvent attiré par un nazisme compatible ou par une pédophilie de vieille cave infectée de foutre sec, livre qui provoquera bien sûr des scandales scénarisés, sans oublier le roman d’un vieillard qui ne passera peut-être pas l’hiver et que l’on dira être le livre de sa vie. Ne négligeons pas non plus le livre politique qui va remuer le fumier.
7/ Le confort intellectuel étant plus facile à vivre que l’activité réelle de l’esprit, particulièrement à une époque où l’on ne cesse de cultiver les concours d’oisiveté, on ne peut que comprendre la sottise ambiante de tout ce théâtre de la profanation morale. Et puisque le monde est soi-disant en crise, puisqu’il traverse des tempêtes quasi insurmontables, c’est chacun pour soi et que périssent les justes. En rapport avec les crises qui nous touchent, ces journalistes et ces auteurs que nous visons sont dans une pure stratégie de gagne-pain. Pour eux, la critique et la littérature sont des moyens précis de gagner leur vie, des moyens qui sont même perfectibles, et non des fins en soi. Prêts à toutes les compromissions et rompus aux rhétoriques du faux-semblant, ils louent en public ce qu’ils auraient honte d’encenser en privé, et ils sont à cet égard démesurément attentifs à leurs interlocuteurs. Il ne faudrait en effet pas commettre l’erreur du débutant, qui consiste à louanger ou à critiquer à contretemps. Dans cet univers de l’opportunité souillée et du kairos vicieux, il est important de renier les hommes à terre (ainsi l’on a cassé du sucre sur le dos de Maurice G. Dantec l’Exilé, mais l’on a plus ou moins continué d’apprécier Richard Millet l’Enchevêtré aux Réseaux, sachant tous les avantages que l’on en retirerait) et de porter aux nues les têtes d’affiche politiquement respectées.
8/ Il n’existe littérairement que les romans que les journalistes daignent évoquer. Aussi arrive-t-il parfois que l’édition indépendante se salisse moralement dans l’espoir d’être soutenue par l’un de ces médiocres culs-de-jatte de la critique. Il est triste en l’occurrence de voir que certains sites d’éditeurs reportent systématiquement les notes anorexiques écrites à la va-vite par un scribouillard suspect (ou par un blogueur amateur en pleine poussée de courtisanerie), et qu’ils ignorent les notes que nous publions sur Stalker, au seul prétexte bien entendu que nous n’avons pas l’habitude de dire du bien d’une œuvre quand cela est tout bonnement inenvisageable intellectuellement. L’autre raison de ce mépris est évidente : Stalker n’est pas médiatiquement outillé, pas plus que nous ne sommes partisans d’un quelconque réseau, mais il suffirait que Juan Asensio, Pierre Mari, Francis Moury et /ou moi-même devenions célèbres du jour au lendemain pour que l’attitude des méprisants se mue en vêtements de courtisans. Il en va de cette hypocrisie comme de la préférence chez les racistes : la race est impure tant qu’elle n’est pas financièrement dotée et intéressante dans tel ou tel cas particulier.
9/ La France est un petit pays et cette réalité spatiale exacerbe les compétitions et les luttes intestines. La séparation de Paris et de la province est assez nette en matière d’équité littéraire. Autant que faire se peut, il est absolument primordial de défendre de toutes nos forces les petites maisons d’édition et de le faire avec une maestria qui disqualifie immédiatement les aberrations de la critique dite professionnelle. Dans un même ordre d’idées, il est essentiel de souligner la qualité d’un livre publié par une grande maison, tout en se laissant la liberté de descendre ceux qui n’y sont arrivés que par la force d’un poignet népotiste et par les douloureuses chorégraphies d’un arrière-train offert à toutes les sodomies symboliques.
10/ La France est une nation passionnée par le népotisme, l’entrisme et les lieux de pouvoir, par conséquent il n’est pas effarant de voir se rejouer dans le domaine littéraire des mentalités qui l’ont précédé. La seule consolation que nous avons, c’est de savoir que la sélection sera rétablie dans les siècles à venir et que des auteurs et des journalistes de notre temps, à tout le moins ceux qui adhèrent à ces tactiques corrompues, il ne restera que des sépultures délaissées et des cadavres numériques interchangeables, donc indiscernables.
Notes de la première partie
(1) Il semble en réalité que l’on se fasse des idées fantasmatiques sur la condition de l’écrivain, et ceci est probablement dû au fait que les auteurs qui rencontrent le succès ressemblent moins à des créateurs qu’à des promoteurs d’eux-mêmes, habilement intégrés dans les organisations qui comptent. On imagine l’écrivain volontiers respecté, soutenu et abondamment financé, alors même que la plupart d’entre eux ont à composer avec la nécessité d’un travail alimentaire. La déception est donc cruelle pour les naïfs qui pensaient pouvoir écrire les mêmes niaiseries que telle ou telle vedette du livre. Le prestige du statut conféré à l’auteur est par conséquent tout à fait relatif; il dépend moins d’une vérité qui se confirme dans le réel que d’une opinion très faible qui s’emploie à détecter les contenus de son énoncé, opinion qui finit en général par se corriger en admettant que les écrivains triomphants sont presque tous appuyés quelque part. Pour s’en convaincre et tirer parti d’une étude considérable sur le sujet, on consultera le beau livre de Bernard Lahire, La condition littéraire (Éditions La Découverte, 2006).
(2) Cf. Romaric Sangars, Suffirait-il d’aller gifler Jean d’Ormesson pour arranger un peu la gueule de la littérature française ? (Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2015).
(3) Comprenons ici que si l’on avait eu un Richard Millet nonagénaire et un Jean d’Ormesson davantage pimpant, Romaric Sangars n’aurait pas hésité à changer le titre de son minuscule pamphlet (substituant le nom de Jean d’Ormesson à celui de Millet), pour la simple raison que la flatterie est un travail qui s’accomplit dans la durée et qu’il n’est pas recommandé de flatter des vieillards qui peuvent mourir avant que nos efforts soient récompensés.
(4) Millet est très en vue dans la société de Léo Scheer, aussi l’on ne s’étonnera guère que Sangars publie son premier roman chez Léo Scheer (cf. Les Verticaux, 2016). En lice pour la rentrée littéraire de septembre 2016, Sangars sera évidemment défendu par ses copains journalistes qui sont encore en plein devoir de flatterie et qui devraient publier aux prochaines rentrées littéraires si tout se passe comme prévu. Cela ne se fait pas de dire du mal d’un «collègue». [NB JA : Gregory Mion ne s’est évidemment pas trompé lorsqu’il a écrit sa note, avant que je n’évoque ce navet et, bien sûr, les trémolos qui l’ont accompagné sous la plume lacrymale des amis du ténébreux et vain comme une fragrance de romarin de Romaric.
(5) Nous reprenons ici la terminologie de Marien Defalvard, qui donne un entretien éclairant à propos de ses péripéties médiatiques dans la nouvelle revue Adieu (numéro 1, juin 2016). Entre autres confessions magistrales «d’un cramé», Marien Defalvard nous raconte son expérience pathétique de la télévision, sa rupture logique avec Beigbeder et la nullité littéraire de la journaliste Raphaëlle Leyris.
(6) Cf. Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles (Éditions Finitude, 2016).
(7) Cet article est consultable en ligne.
(8) Dorénavant précédée d’une «pré-rentrée» où les journalistes y vont de leurs ridicules panégyriques et prévisions énamourées.

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