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Jean El-Mouhoub Amrouche ou l'éternel retour

Par Mmediene

Quand tu verras un être à la démarche noble, beau comme un dieu et couronné d'astéroïdes, tu pourras dire : le voici. Le voici en effet, solide, l'œil noir, les cheveux bruns largement ondulés, le regard dévorateur sous un voile d'indifférence, bien calé sur ses pieds, le front dur et la lèvre gourmande. Amrouche a cette affectation algérienne dans le parler, le souci du bon langage. Il fronce légèrement les sourcils, articule avec soin, se laisse aller en arrière sur sa chaise puis tout d'un coup éclate de rire, toutes ses dents dehors Jules Roy, Journal, 17 juillet 1937.


Jean El-Mouhoub Amrouche est né le 7 février 1906 à lghil-Ali, village de la petite Kabylie en Algérie en partie christianisé par les Pères Blancs. Sa venue au monde, après celles de ses frères Paul en 1900 et Henri en 1903 et avant celle de sa sœur Marguerite Taos en 1913, est marquée d'une ambivalence que toute sa vie il interrogera : comment être de famille berbère convertie au christianisme dans un pays musulman et colonisé ? Il a deux ou trois ans quand sa famille s'exile en Tunisie où elle vit du salaire de son père employé à la Compagnie des Chemins de Fer. De condition modeste, et plutôt traditionalistes, ses parents Belkacem Ou Amrouche et Fadhma Aït Mansour avaient pu suivre des études secondaires - fait exceptionnel à cette époque pour des indigènes. Les enfants du couple fréquentent l'école des frères Maristes à Tunis. Jean est souvent le premier de sa classe, mais chétif et de santé fragile, il a peu d'appétit, il a souvent mal aux dents et un trachome mal soigné lui a laissé une tâche dans l'oeil.
De fréquents séjours dans son village natal, auprès de sa famille musulmane - permettent à Jean de s'imprégner profondément des mythes et des légendes de la culture berbère. Au cours de l'un d'eux il retrouve son grand-père, l'homme aux quatre femmes, ruiné. Il est frappé par cette rencontre qui lui fait entrevoir une réalité différente de celle dans laquelle il était élevé et explique peut-être le goût qu'il aura des femmes dans sa vie d'adulte. De son enfance tunisienne, vécue au milieu de familles italiennes et plus précisément siciliennes, et de son adolescence, il nous reste Histoire de ma vie, le livre témoignage écrit par sa mère, Fadhma, née en 1882 de père inconnu et mariée à 17 ans. Par ses récits et ses contes, traduits plus tard par Jean, elle maintient intact le lien avec la langue et le pays des Ancêtres "...et les pentes à nu de ces collines bleues". Jean et sa soeur, l'écrivaine et cantatrice Marguerite Taos, se souviendront de ces veillées comme des moments de ressourcement magiques et précieux. En 1913, une année avant la mobilisation du père de Jean, les Amrouche accèdent à la citoyenneté française par naturalisation. Ils deviennent propriétaires de leur maison en 1918. Désormais Français "à part entière", et n'ayant plus à déménager, Jean poursuit une scolarité excellente, d'abord chez les Pères, rue de l'Eglise, puis au collège Alaoui où il obtient son brevet en 1921. Ses parents l'inscrivent ensuite à l'Ecole normale où il est pensionnaire. Il en sortira major de promotion. Il est nommé instituteur à Sousse. En 1925, il part pour la France après avoir été reçu au concours d'entrée à l'École normale supérieure de Saint-Cloud. Nommé professeur en 1928, il retourne enseigner à Sousse en Tunisie après avoir passé son service militaire à Bizerte. Il s'inscrit à l'Ecole d'élèves officiers. On le retrouve à Saint-Maixent en 1929 d'où il reviendra avec le grade de sous-lieutenant. Il se marie en 1932. En 1937 il est nommé professeur au Lycée Carnot de Tunis. Albert Memmi, qui l'a eu comme professeur à cette époque l'évoque dans son roman La statue de sel sous les traits de Marrou. Après avoir divorcé de sa première femme, Jean Amrouche épouse Suzanne Molbert une jeune femme originaire d'Alger. Il commence la rédaction des poèmes réunis dans un ensemble qu'il intitule Cendres. Publié en 1934 à Tunis, ce recueil et Étoile Secrète qui suit en 1937, sont réédités par L'Harmattan à Paris alors que son essai, L'éternel Jugurtha paraît dans la revue l'Arche qu'il crée en 1944 à Alger avec l'aide d'André Gide. Après sa mort, la publication de son Journal (1928-1962) vient parachever (et éclairer) son œuvre poétique et critique.


L'itinéraire tout tracé de cet "indigène" qui accepte le jeu de l'assimilation ne va pas cependant sans heurt. Même si son "algérianité", un moment oubliée ou mise de côté, semble s'accommoder du masque qu'il est contraint de porter. Sa foi chrétienne et l'éducation française qu'elle facilite vont doublement éloigner le poète de sa communauté originelle. Cette rupture de l'intime, douloureuse et silencieuse, transforme sa recherche poétique en quête identitaire et politique. Endossant alors le costume du poète, il se consacre à retrouver les " Maîtres Mots "du" langage primordial " qui le réconcilieront avec "l'Orient secret de mon sang".
"Je n'ai rien dit qui fût à moi
Je n'ai rien dit qui fût de moi
Ah ! Dites-moi l'origine
Des paroles qui chantent en moi !"
A Paris où il évolue dans le monde agité de l'art et de la littérature, Jean Amrouche prend conscience de la double suspicion qu'il suscite et de " l'imposture " dans laquelle il se trouve projeté : d'une part, à l'égard de sa société d'adoption qui ne le reconnaît pas totalement comme sien et d'autre part à l'égard de son peuple de souche, "sa vraie famille humaine" dont il s'éloigne malgré ses fréquents séjours à Alger et dans son village natal. Cette suspicion permanente le désespère secrètement et nourrit une écriture mystique faite de doute et de désenchantement que la dimension désirante de certains poèmes vient cependant apaiser. La sensualité qui traverse certains de ses poèmes mêle, dans un hédonisme tout méditerranéen, les midis brulants de sa terre aux joies de la chair comme dans ce vers qui parle des "collines ensommeillées comme des femmes après l'amour."
Jean Amrouche n'est jamais loin de la religion de ses parents. Au contraire, ses principes confortent le poète dans son idéal de justice et de compassion qu'il réserve à "L'homme le plus pauvre", à l'homme le plus seul. "Mon Dieu, laissez moi vous parler aujourd'hui comme on parle aux hommes: vous refusez, dans cette noire solitude, de m'entendre à demi-mots. Ce langage, notre langage informulé, cette effusion dans le silence de toute chose, le courant mystérieux entre nous par quoi mon âme coulait en vous : tout cela aujourd'hui se fige dans un mutisme lourd."
L'oeuvre de Jean Amrouche, restreinte mais dense, laisse constamment entendre sa nostalgie du pays des " traces perdues ", le pays des " oliviers noirs "que le poète a abandonné.
"Mais, ma place,
Celle de votre enfant, malgré vous, malgré lui
Prisonnier de ces os rendus au schiste sec,
Mais, ma place,
Celle de votre fils aux membres ligotés
Où, où est-elle ?"
Et du lieu où il parle, où il se parle, (les formes pronominales variant selon le propos), ses affinités affectives le conduisent, peu à peu, à mesurer la vanité de l'écriture quand ceux qui l'inspirent ne peuvent y accéder. "J'ai cru, avoue-t-il, que l'écriture portait en elle une vertu d'exorcisme. Mais rien ne me délivre de mon démon... Il me faut être convaincu de cette cruelle vérité qu'il n'y a pas de délivrance par la parole".
Il adopte alors, conjurant le "démon intérieur" aux mille facettes qui l'habite, une autre forme de parole, plus concrète, plus engagée (la seule qui puisse le raccrocher aux siens), à travers des articles pour divers journaux et revues, des conférences et de ses interventions à la RTF. La voix du poète qui tente de "
sortir de l'ombre des maîtres se fait plus audible, plus insistante et accusatrice. Ses passages réguliers à l'antenne et les interlocuteurs prestigieux avec lesquels il débat le font connaître du grand public. Mais, alors qu'on lui accorde la possibilité de créer une nouvelle émission littéraire, il est congédié de son poste de rédacteur en chef par Michel Debré en 1959.


Au cours de la seconde guerre mondiale son engagement dans la Résistance à l'occupation allemande le porte vers un journalisme de combat. En 1944 il rejoint à Alger le Général de Gaulle qu'André Gide lui a présenté et intègre le Comité français de Libération que ce dernier dirige. Amrouche, qui fait partie du Comité à l'Information, salue l'ordonnance accordant la citoyenneté française à une plus large frange d'Algériens. Mais les événements de Sétif et Guelma de mai 1945 et la terrible répression qui suit où la sœur et les frères de son ami Marcel Mahmoud Reggui sont tués dans un commissariat, le confirment dans ses prévisions les plus pessimistes. A cet instant il comprend que c'est tout le système colonial qu'il faut supprimer.
A la Libération, il s'installe à Paris où il transfère la revue "L'Arche" qu'il a fondée à Alger une année plus tôt avec l'aide de Gide. La guerre qui se profile en Algérie l'amène à définir le rôle qu'il peut jouer dans ce qui ne pourra être qu'une tragique et sanglante rupture. Il sait par ses amis algériens, dont certains dirigeants nationalistes, que le maintien du statu quo n'est plus possible. Alors : quelle Algérie et pour quelle Histoire? Son long et beau texte "L'Eternel Jugurtha" répond de façon lucide et franche à cette question.
Je l'ai dit, Jean Amrouche crée peu - du moins qui fût achevé. Des projets littéraires annoncés n'aboutissent pas, comme contrariés par l'actualité. Mais il continue de publier dans la presse chroniques et témoignages qui se font de plus en plus alarmants. A la Radio il reçoit dans une série d'entretiens littéraires les écrivains et les poètes qu'il admire, et dont certains sont des amis. Il dialogue ainsi des heures durant avec André Gide (1949), Paul Claudel (1951), François Mauriac (1952), Jean Giono, que lui a présenté en 1949 sa soeur Marguerite, (1953), Giuseppe Ungaretti (1954), Marcel Jouhandeau (1957). Il s'entretient également dans une série d'émissions poétiques avec Victor Segalen (1955), Kateb Yacine (1956, année de la parution de Nedjma), ainsi qu'en 1957 avec Aimé Césaire, Valérie Larbaud, Saint John Perse, Paul Claudel et Antonin Artaud.
De son Journal, tenu jusqu'en 1962, seuls quelques extraits sont publiés. On a parlé d'un véto des héritiers qui ne voulaient pas que certains aspects de la vie de Jean Amrouche soient connus mais, en 2009, en accord avec Michel Amrouche, Tassadit Yacine Titouh le publie dans sa presque intégralité à Paris.


La guerre d'Algérie sera le révélateur de la dualité du poète, et son antidote.
"Aux Algériens on a tout pris
la patrie avec le nom
le langage avec les divines sentences
de sagesse qui règlent la marche de l'homme..."
Il rompt avec Albert Camus dont il ne partage pas l'opinion sur le conflit qui se radicalise. Le choix qui les sépare - la Mère ou la Justice - proféré de deux légitimités contraires, éclaire l'irréductible contradiction de la colonisation. Elle provoque la brisure du lien qui le retenait d'être du côté de ses frères en souffrance sans pour cela récuser sa francité. Cette posture inaudible par aucun des deux camps, il l'assume et il l'écrit : " La France est l'esprit de mon âme, l'Algérie est l'âme de mon esprit. " A la salle Wagram, le 27 janvier 1956, il se proclame "Indigène assimilé à un haut degré de perfection" pour mieux dénoncer la duperie de l'assimilation.
Il entreprend d'expliquer à travers ses articles les raisons qui ont amené les Algériens à combattre par la violence l'ordre qui les opprimait - les voies légales leur étant refusées. " Il n'y avait rien d'autre à faire. C'était et cela demeure la seule chose à faire. Une voie sanglante, étroite, incertaine et longue. Mais encore un coup, ils n'avaient pas le choix. " En 1957, année du prix Nobel attribué à Camus, il écrit dans le journal Le Monde : " Le rêve, l'alibi historique, le parfait achèvement de l'oeuvre coloniale, c'était cela ! La métamorphose, homme par homme, famille par famille, de la société arabo-berbère et musulmane en société européenne et française. " Il confie la même année dans une lettre adressée à son ami Jules Roy, "Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes aux sources de l'Islam, ou il n'y aura rien..." En 1961, lors d'un congrès à Venise, en compagnie de l'historien Vincent Monteil, il prend la parole au nom du peuple algérien dont il dit partager "les souffrances, les luttes et l'espoir". Demeuré fidèle à de Gaulle dont il défend la politique algérienne, il devient un émissaire écouté par l'Élysée et par les leaders du Front de Libération Nationale. Ainsi, lui, le colonisé "réussi", le poète qui a su faire de son ambivalence un trait d'union entre ses deux patries, parviendra à les rapprocher. En Mars 1962 les Accords d'Evian sont signés, mettant officiellement fin à la guerre d'Algérie. Un mois plus tard, Jean Amrouche meurt d'un cancer, chez lui à Paris, boulevard Malesherbes. Il a 56 ans et ne voit pas la fin du drame algérien dans lequel il s'était engagé avec tant de courage. C'est un autre poète, le Martiniquais Aimé Césaire, qui prononce son éloge funèbre et qui, en 1963, reviendra sur la vie de son ami en lui restituant sa vérité première : "Le Jean Amrouche essentiel, c'est le Jean Amrouche poète."
"Aurai-je le temps d'écrire et de pleurer,
Aurai-je encore la force d'agir et de donner?
Ma jeunesse ivre de sang et d'eau,
Toute forte et trempée des larmes de mon corps
Saura-t-elle fendre le temps
Pour dormir dans l'Éternité ?"
(Cendres)

Parodiant le très cher et très aimé Jean Arthur je peux dire : c'est qu'il y a toujours dans mon équation intime un terme en surnombre que personne ne peut prendre en compte, et qui fait de moi ce monstre inclassable : plus français que les Français et plus algérien que les Algériens. Les Algériens se disent la même chose que les Français : il ne peut pas être tout à fait des nôtres, car il excède nos normes. Il s'est inventé un modèle d'homme, auquel il se conforme et ordonne ses actes, et que nous ne pouvons ni comprendre ni tolérer car il est par essence rebelle à nos
Encore faudrait-il que Jugurtha triomphe de Jugurtha, qu'il mesure tout ce qui lui manque et qu'il doit acquérir, s'il veut égaler ses maîtres occidentaux autrement qu'en se parant de leur plumage. L'éternel Jugurtha


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