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Écrivains et artistes de Léon Daudet

Par Juan Asensio @JAsensio
Écrivains et artistes de Léon Daudet Écrivains et artistes de Léon Daudet

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Écrivains et artistes de Léon Daudet, que les éditions Séguier ont eu l'excellente idée de rééditer et la très mauvaise d'en confier la préface, parfaitement indigente, à Jérôme Leroy, ressemble à un herbier : ouvert à n'importe quelle page, il nous offre un exemplaire d'une plante délicatement conservée et qui, dans le meilleur des cas, dégage une très faible odeur passée. Nous ne savons strictement plus rien, et fort heureusement sans doute, d'auteurs tels que René Béhaine, Raoul Ponchon ou encore André Antoine qui, comme un autre illustre oublié, Marcel Prévost, ont peut-être vendu des milliers d'exemplaires de leurs livres, et desquels Léon Daudet eût pu écrire, comme il le fit de ce dernier : "Nous étions déjà une centaine de personnes", pas davantage précise l'auteur des Morticoles, à reconnaître à Paul-Jean Toulet "un talent quatre cent cinquante mille fois supérieur, en moyenne, à celui de Marcel Prévost dont les succès, retentissants et vains, faisaient trembler et crouler les étalages" ( Du talent littéraire, p. 382).
En ces quelques mots nous savons que réside, aux yeux mêmes de Léon Daudet, l'essence de la critique littéraire, qu'il oppose à "une critique inexistante, académique et salonnarde" (pp. 383-4) et qui devrait commencer "par montrer l'erreur dans toute sa force et dans tous ses méandres" avant de l'abattre méthodiquement, car c'est ce mouvement qui correspond le mieux "au processus même de l'esprit humain", étant donné que nous "sommes construits, comme le dit bellement l'auteur, en contre-offensive" ( Charles Maurras, critique, philosophe et poète, p. 556).
Si l'office de critique littéraire est de classer, il y a fort à parier qu'un certain nombre des écrivains qu'évoque Léon Daudet seront, justement, inclassables. Ainsi en est-il des plus grands. De Georges Bernanos par exemple, dont il n'est pas faux, ni même exagéré de dire qu'il contribua, par la critique qu'il lui consacra, au lancement de son premier roman, Sous le soleil de Satan, et même de celui qui l'écrivit : "Ce que je suis le premier à annoncer ici ce matin, avec une sécurité absolue, sera bientôt banal et courant. Car un certain génie", poursuit notre polémiste, "s'impose comme un coup frappé sur l'airain, et rien, une fois qu'il s'est produit, ne saurait arrêter tel ébranlement sonore, ni ses ondes de propagation" ( Georges Bernanos, pp. 395-6). Léon Daudet ne se trompe pas en affirmant que le premier roman de Bernanos sort tout droit de la Première Guerre mondial : "Il était à prévoir que le renouveau littéraire succédant aux convulsions de la guerre et à leurs répercussions immenses [...] serait de l'ordre métaphysique, transcendantal, quasi mystique, ainsi qu'après toute diluvienne effusion de sang" (p. 396). De fait, Léon Daudet ne s'est absolument pas trompé en affirmant du premier grand livre de Bernanos qu'il était un "roman de la vie spirituelle", qui s'attache "à suggérer l'invisible par le visible, surprend le lecteur contemporain, accoutumé à n'admirer que l'analyse, que les raffinements analytiques, que l'éparpillement brillant du mercure mental sous le choc de la métaphore" (p. 398). La conclusion de ce bel article de Léon Daudet, en quelques mots, caractérise la mission la plus importante de tout critique littéraire, et tord le cou à l'une des antiennes les plus stupides le concernant, qui verrait en lui un aigri, un raté, un envieux se contentant, d'article en article, de déverser sa bille sur un talent dont il est dépourvu. En effet nous dit Daudet, "il n'est pas de plus grande joie, pour un critique, que l'apparition d'un nouvel écrivain, digne de ce nom. D'abord parce que c'est un bouquet sur la cheminée de la Patrie, un bouquet des fleurs de notre langage. Ensuite parce que le don, porté au point où il brille chez Bernanos, suscite immanquablement des émules. La véritable richesse, c'est l'esprit, et l'esprit à tous ses niveaux. Le franc peut baisser; si l'esprit monte, c'est le signe que tout se relèvera, se restaurera" (p. 403).
Écrivains et artistes de Léon DaudetSi c'est bel et bien dans "le domaine littéraire et romanesque que se reflètent [...] les tendances et les directives d'une époque" (p. 402), force est de constater que la littérature et l'époque qu'évoqua Léon Daudet nous paraissent infiniment plus grandes que les nôtres. Seule une grande époque est capable de saluer la grandeur, raison pour laquelle Léon Daudet est capable de signaler l'importance, mieux que nous ne le ferions, simplement, en désignant une verticalité qui nous fuit et nous rend désormais blêmes, d'un écrivain comme Dostoïevski, écrivant de lui qu'il nous "donne l'impression, autrement solennelle, d'immenses richesses demeurées latentes, au-delà de celles que nous prospectons. Peut-être est-il, après Eschyle et Shakespeare, l'humain qui est descendu le plus profondément, le plus âprement, dans l'abîme des cœurs et des corps; certaines fulgurations de sa pensée sont belles comme des expériences audacieuses d'un laboratoire intérieur, et imposent à l'esprit le double prestige de la connaissance divinatoire et de l'élan psycho-lyrique" ( Dostoïevski, p. 84). Cette conscience littéraire, cette éducation d'un goût sûr, sont des chimères dans une époque qui, comme la nôtre, place des demi-soldes du putanat publicitaire (des Coulon, des Leroy, des Carrère, des Salvayre, de bien d'autres encore) sur le devant de la scène, mais étaient finalement l'apanage de tout honnête homme écrivant en ce début de 20 e siècle plus lointain à nos yeux que le Crétacé. Ce sont ces qualités qui rendent le jugement d'un Léon Daudet si sûr, dont plus d'une image, par sa fulgurance et sa justesse, va plus loin que de pesantes et inutiles thèses, comme lorsque par exemple l'auteur évoque Oscar Wilde, rencontré avec Barrès "dans une petite salle de l'ancien Café Anglais" l'auteur de "l'immortelle Geôle de Reading" étant alors "au sommet de la mode, mêlé d'absurdité et de pénétration, aussi brouillé et incompréhensible qu'une écriture d'or, aperçue, par transparence, au fond d'une eau bourbeuse" ( Les hauts de hurle-vent, p. 116).
De Barbey qu'il a rencontré, tombé dans l'oubli en raison de la nullité de "la tourbe des abstracteurs de néant" ( Barbey d'Aurevilly, p. 174), à savoir les critiques, et qu'il oppose à Flaubert ou à Hugo, l'un et l'autre surestimés, il retient qu'il "relève, entraîne ragaillardit", alors qu Flaubert "respire artificiellement, dans une atmosphère comprimée, pharmaceutique, factice, étouffante. Barbey d'Aurevilly respire largement, à pleins poumons, sur son promontoire, devant la lande, la forêt et la mer", alors que Flaubert est le type même du "gendelettres", que Daudet qualifie comme étant une "fabrication des époques pauvres, où la création devient application, où l'élan tombe à l'ornement, où l'effet est cherché aux dépens du naturel" (p. 173). Barbey, on s'en doute, ne pouvait que plaire au tonitruant Daudet car, comme lui, plus que lui sans doute, il "est de la grande lignée de ceux que l'on entend en les lisant, fort supérieure, à mon avis, aux auteurs différents de l'homme qu'ils étaient" (p. 177) et ce n'est pas sans raison que "Bardé d'or vieilli" comme l'a surnommé Hippolyte Babou "avait la marque des grands chefs de pensées et d'images, qui est de relier le momentané à l'éternel et de discerner la gravité dans l'insouciance" (p. 178).

Notes
(1) Toutes les pages entre parenthèses, sans autre mention, renvoient à cette édition. J'ai systématiquement indiqué, avant la référence aux pages concernées, le titre de l'article.


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