Magazine Journal intime

Claustration - chapitre 1

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 1

Un jour, une nuit, je ne sais plus, je fus arrêté par les services du maintien de la liberté. Le chef d'inculpation était des conversations controverses qui tendraient à nier l'évidente fiabilité des décisions publique juste de la communauté. Je me rappelle avoir été surpris de mon incarcération préventive car il me semblait juste de questionner le bien fondé de certaines lois, une en particulier.
Elle restreignait la publication d'œuvres de sciences-fictions, sous prétexte qu'elles remettaient en cause notre société actuelle en transposant de manière fictive celle-ci dans un futur ou un monde en apparence différent, par le biais d'exagérations sans fondement. Pour ma part, si je pouvais comprendre que certaines étaient effectivement en opposition directe avec nos règles justes et fiables, d'autres étaient de pures inventions de l'esprit et nous offraient l'occasion de nous plonger dans un imaginaire artistiques et parfois de nous faire réfléchir sur des possibles futurs et les aménagements de nos règles justes et fiables à considérer dans ce cadre proposé.
Je m'estimais, et je m'estime toujours, un honnête citoyen, respectueux de l'ordre et de notre justice. Mais ces accusations m'ont conduit à me retrouver enfermer sans procès préalable, telles que le prévoit nos règles actuelles. Mon audience est pour le moment reportée, l'affaire étant en cours d'analyse par les juges arbitres souverains.
Voilà environ deux semaines que je suis enfermé dans ma cellule. Celle-ci est conforme, telles que le définissent nos règles : un lit, un cabinet de toilettes, une table et une chaise. Mes repas sont amenés tous les jours à heures fixes, ce qui les rythment. Je tiens mentalement le nombre de jours passés : 12 jours.
Aujourd'hui, mon avocat du maintien de la liberté vient me voir. Le gardien m'a prévenu de son arrivé pour que je me prépare à le recevoir. Une chaise additionnelle est apportée peu de temps avant qu'il ne pénètre dans ma cellule. Il est grand, les yeux d'un gris perçant, comme ses cheveux. Rapidement, il m'invite à m'asseoir à la table, lui d'un côté, moi de l'autre. Il sort un dossier, fermé par une boucle de fer. Mon nom est inscrit avec un code barre associé dessus. Presque sans un mot, il sort une liasse de papier blanc et un stylo et les pose devant moi.
Il m'invite alors à confesser mes actions subversives. Je lui demande lesquelles, que me reproche-t-on exactement ? Pour seule réponse, il pointe du doigt mon dossier, toujours fermé par cette boucle de fer. Je lui demande si je peux consulter le dossier pour savoir de quoi il retourne, sa réponse est négative : seuls les juges arbitres souverains et lui-même sont autorisés à le lire. Je dois, selon nos règles, apporter la preuve, ou si vraiment je le souhaite, la défense contre mes accusations. Mais si je ne les connais pas, comment puis-je ou non confirmer celles-ci ? Il me répond que là n'est pas la question. Il m'appartient de respecter les règles.
Je suis étonné. Je n'avais pas compris le fonctionnement de ces règles, bien qu'elles fussent portées à ma connaissance auparavant. Il me dit que j'ai tout mon temps, et qu'il me laisse plusieurs jours ainsi que les papiers et le stylo pour rédiger mes aveux, ce dont il me conseille vivement. Il me rappelle en effet que nier les faits peut aggraver les peines si les charges sont retenues. A l'inverse, avouer permet d'accélérer la procédure et d'obtenir une clémence du jury souverain. Puis il se lève, sans rien ajouter, sort de ma cellule. Le gardien, qui lui ouvre la porte, reprend la chaise supplémentaire.
Mais que dois-je écrire ? Je ne sais même pas de quoi on m'accuse. Comme tout le monde, il m'arrive de discuter des règles émises par la communauté, mais jamais sous la forme d'un révolutionnaire quelconque, comme certains le font et sont justement et équitablement condamnés. Mais moi ?
Je passe plusieurs jours et nuits à me demander quoi écrire. Mon sommeil est perturbé, d'autant que des contrôles réguliers interviennent, à n'importe quelle heure, pour savoir si j'ai écris quelque chose. A chaque fois, le garde rentre, ausculte la pile de papier vierge, fait la moue et s'en repart sans mot dire.
Au bout du troisième jour, soit le 15ème jour, je me décide à écrire quelque chose. Je me dis que cette loi sur la publication des œuvres de sciences-fictions doit être la cause de mon incarcération. Je commence donc à écrire ce qui me semble juste et fiable :
Concernant la loi de restriction de publication des œuvres de sciences fictions, j'admets avoir tenu des propos qui mettaient en doute le bien fondé d'une discrimination aussi large de ces publications. Si je comprenais bien que certaines le soient, par leur caractère évidemment subversif, pour d'autres, elles n'étaient guère plus que de pures inventions, hors de notre communauté, tout comme les romans sur le passé glorieux de nos ancêtres parfois pouvaient être déformés de la réalité, voire très éloignés, mais dans le but de laisser rêver le lecteur à des histoires imaginaires. Je ne remettais pas en cause la loi en tant que telle, mais son application aussi large telle qu'elle était rédigée.
En conséquence, j'admettais avoir eu des propos pouvant paraître subversifs, mais il n'en était rien. Je cherchais comme tout bon citoyen à préserver l'équilibre et la justesse de nos règles. Je m'estimais en conséquence non coupable de l'accusation associée. 
Et je signe et date ma lettre. En pleine nuit, celle du 15ème jour, un garde entre et trouve le papier rempli. Il l'emporte avec lui avec une moue dubitative. Le lendemain même, on revient m'annoncer la visite de mon avocat du maintien de la liberté. Une chaise est apportée à nouveau. Il entre, dépose mon dossier avec sa boucle de fer fermée et tient dans sa main le papier que j'ai écrit hier. Il m'indique que je n'ai pas compris la gravité des accusations, en pointant du doigt le dossier, donc je m'aperçois qu'il a grossit depuis la dernière fois. Ce n'est pas avec une lettre de ce genre que je vais faciliter les choses. Il me faut avouer clairement et distinctement mes fautes et délits.
Je lui réponds que c'est ce que je pensais avoir fait, mais il fait non de la tête. Il déchire devant moi ma lettre et m'invite à recommencer avec plus de fiabilité cette fois mes aveux. Il sort tout en m'indiquant qu'il reviendra dans trois jours.
Le premier jour, ce 16ème jour, je ne sais pas quoi faire. J'ai pourtant écrit ce qu'il me semblait juste. Je passe ma nuit et la journée suivante à réfléchir et à me remémorer les différentes actions et discussions que j'aurais pu avoir et qui pourraient éventuellement me confondre dans le crime. Je finis par me rappeler qu'une fois, au magasin communautaire, j'avais dépassé quelqu'un dans la file d'attente. Mais c'était en toute bonne foi. Celle-ci s'était retiré vers les rayons, laissant son cadis à proximité de la caisse. Comme il n'y avait plus personne et que la caisse attendait que quelqu'un se présente, je m'étais alors présenté. Et pendant que je déversais mes commissions sur le tapis de lecture, la personne était revenue avec un produit complémentaire. Elle n'a rien dit. Elle ne s'est pas plainte. Mais d'une certaine façon, je lui étais passé devant. Une incivilité bénigne, somme toute, et bien involontaire. De plus, dans le cadre de l'optimisation des flux, il aurait contre-productif que j'attende qu'elle revienne, retardant ainsi toutes les personnes derrière moi.
Je me décide donc au 18ème jour de décrire le plus fidèlement cette événement ainsi que la discussion sur la loi de prévention de publication des œuvres de sciences-fictions. L'après-midi même, un garde récupère ma lettre. Et en fin de soirée, on m'annonce la venue de mon avocat du maintien en liberté.
Cette fois-ci, aucune chaise n'est apportée. Cette fois-ci il n'a pas mon dossier avec lui. Il n'a que ma lettre. Il entre et la déchire sous mes yeux sans un mot. Puis, toujours dressé à la porté d'entrée, il me dit qu'il ne peut plus rien pour moi et qu'il passe la main aux accusateurs de la liberté. Il ressort aussitôt et la porte se referme, sans que j'ai pu dire une seule phrase.
Les jours et les nuits se suivent, s'enchaînent. Je commence à avoir du mal à comptabiliser clairement le nombre car les rythmes des lumières et des repas changent, avec une irrégularité particulière. Je pressens, en fonction de mon corps, que voilà au moins 10 jours de plus, soit environ le 28ème jour, se sont écoulés quand la porte s'ouvre sur un homme aux cheveux noirs, jeune, les yeux noirs, le teint blafard. Il entre, sans chaise pour l'accompagner. Il tient sous son bras mon dossier, qui semble encore avoir grossi.
Il reste ainsi plusieurs minutes à m'observer, sans rien dire. Je ne sais pas si je peux parler. J'attends patiemment. Le temps défile comme un sablier s'écoulant doucement. Au bout d'un moment, pour moi, le sablier est écoulé, je ne tiens plus. J'entrouvre la bouche pour parler, un premier son commençant à sortir, mais de sa main libre, il me stoppe. Il reste ainsi encore quelques minutes, interminables pour moi. Je sens son regard me scruter et m'analyser. Mais aucun son, aucun mot ne viennent à ma rencontre, pas même une communication non verbale, à l'exception de cet ordre de garder le silence qui me fut donner.
Au bout d'un moment, il saisit le dossier qu'il a sous le bras, et, enfin, il l'ouvre sous mes yeux, mais en prenant soin de ne me rien montrer. Je ne peux voir que la couverture de celui-ci, portant bien mon nom et le code barre associé. Il parcourt quelques documents, tout en revenant vers moi, son regard toujours aussi analytique. Pour certains, il fait une moue de dédain. Pour d'autres, ses yeux semblent prendre des lueurs, comme la nuit parfois des étoiles illuminent le firmament.
Il finit par refermer le dossier, la porte se refermant derrière lui une fois sorti. Et moi, maintenant, qui m'inquiète. Mais que me reproche-t-on ? La procédure semble être suivie à la lettre, mais je ne comprends pas comment je dois entrer dans ce qui ressemble à un jeu, dont les règles, bien qu'écrites, restent floues pour moi. J'ai face à moi des individus, et notamment l'accusateur de la liberté, qui eux maîtrisent parfaitement cette partie. Moi, je ne dispose que de papiers blancs et d'un stylo...
28ème jour...

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