Magazine Journal intime

Claustration - chapitre 2

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 2

29ème jour. Le lendemain l'accusateur de la liberté revient, accompagnés de gardes, dans ma cellule. Il inspecte la pile de papiers, vierge. Puis il se retourne vers moi. Il reste ainsi, toujours son regard noir perçant planté comme une lame dans mon ventre qui se noue. Je sais que je ne dois pas parler sans autorisation. Je suis assis sur mon lit. J'attends.
Il fait un signe aux gardes. Ceux-ci s'approchent de moi, me mettent des menottes et m'emmènent hors de ma cellule, avec une attention presque d'une mère pour son enfant, me tenant, non par la main, mais par mes chaines. Ils me conduisent, suivi de près par l'accusateur, dans le couloir. De couloirs en couloirs, les lumières changent d'aspects. Certaines, comme celles des cellules sont des faisceaux puissants, éclairant de manière forte le couloir, pour ne laisser aucune ombre. D'autres sont de simples globes luminescents, dont la lumière tamisée tranche avec les premières. Puis ce sont des lumières spartiates, simples, éclairant juste ce qu'il faut pour deviner où l'on pose ses pieds.
Une porte de fer est ouverte devant moi. Deux sièges sont à l'intérieur. L'un est un fauteuil de cuir, confortable, tandis que l'autre est une chaise de fer, avec des sangles, faite pour maintenir un corps tout entier. Je devine aussi des mécanismes qui la compose. Je comprends sans même attendre que la mienne est celle de fer. Bien sûr, les gardes m'y conduisent. La pression sur la chaîne de mes poignets est plus forte, mais je n'oppose aucune résistance. Dans le même temps, l'accusateur de la liberté s'assoit dans le fauteuil de cuir disposé juste en face. Les gardes m'installent, sans m'enlever mes chaines, ni me sangler.
Je pourrais me relever, mais je sais que ma position est la bonne, la plus juste. Et les gardes sortent de la pièce, refermant la porte derrière eux. Lui continue de me regarder. La lumière est diffuse et j'ai de la peine à voir précisément son visage, son expression, ses yeux, mais je sens sur moi l'intensité de ses yeux noirs, intuitivement. Le silence dans cette salle est profond. Aucun son ne rentre. Pourtant, je sais que les gardes sont à la porte. Je suppose qu'aucun son ne sort non plus.
Le temps se dilate, je reste ainsi à respirer, tantôt haletant, tantôt calme, au grès de l'intensité que je ressens de cet accusateur en face de moi. Mais mon corps ne bouge pas. Je reste immobile. Je ne fais aucun bruit. Tout juste est-ce que je m'autorise à avaler ma salive qui parfois abonde dans ma bouche. De son côté, lui ne bouge pas. Pas un seul mouvement. Je n'entends presque pas sa respiration, calme et profonde. Combien de temps restons-nous ainsi ? Je n'en ai aucune idée. Le temps n'a plus d'importance. Seul mon interlocuteur muet l'est.
Au bout d'un moment, il se penche légèrement en avant. Je le discerne par l'ombre portée sur le sol. Il reste ainsi encore quelques instants. Moi, je ne bouge pas. Puis il se renfonce dans son fauteuil, son ombre disparaissant de ce plancher, plutôt un carrelage.
Enfin, il me parle. Il me dit une seule phrase : "Vous finirez par avouer, même si cela prendra du temps." Puis il se relève et la porte s'ouvre à nouveau, laissant entrer les gardes, tandis que lui disparaît dans le couloir. Je suis ramené dans ma cellule. Les papiers sont toujours là, ainsi que le stylo. Mes chaines aux poignets me sont retirées et la porte se referme, sur un silence isolé.
Avouer ? Mais avouer quoi ! Du temps ? Voilà près de 28 jours que je suis ici... Combien de temps faudra-t-il pour que je sois lavé de tout soupçons. C'est absurde. Je suis un honnête citoyen. Je m'allonge sur mon lit, la lumière s'éteignant. Je n'ai pas eu mon repas "du soir", si tant est que nous sommes le soir. Mon corps semble en effet me dire que, malgré les rythmes hasardeux des instants de jours et de nuits artificiels, tout comme pour les repas, cela ne devrait pas être la nuit.
Je décide d'essayer de m'endormir, mais le sommeil ne vient pas. Je n'ai pas la fatigue d'une journée. Pourtant mon esprit est fatigué, ce moment assis sur cette chaise de fer m'a paru une éternité et en même temps un instantané furtif d'une captivité incompréhensible. J'essaye de me calmer, mais mon esprit bouillonne, cherchant ce que l'on me reproche. Je ne vois rien d'autres que ce que j'ai écrit. Si encore j'avais accès à mon dossier ! Mais c'est la procédure...
Alors que je ferme les yeux, dans l'espoir de m'endormir, la lumière se rallume, violente et soudaine. Je me relève, un peu aveuglé, mes yeux ayant eu le temps de s'habituer à la pénombre de ma cellule. Je me redresse sur mon lit. Deux gardes rentrent et, au lieu de m'apporter comme à l'accoutumée mon repas, me remette les chaînes aux mains et me ramènent dans la pièce à la chaise de fer. Cette fois-ci, j'y suis seul. Personne n'est assis dans le fauteuil. Cette fois-ci, on m'attache mes pieds, me libère les mains pour les fixer aux sangles des accoudoirs d'acier, et ma tête elle aussi se retrouve bloquée sur le sommet de ce siège. Les gardes sortent, refermant la porte.
Rien ne se passe. Juste le temps qui passe encore, sans repère quelconque, si ce n'est pas respiration. Pour me donner un repère de temps, je compte dans ma tête combien de secondes font une respiration complète, puis je compte ces inspirations et expirations. Je ne ne peux pas bouger, ni tourner la tête. Seul mes yeux peuvent aller de gauche à droite ou de haut en bas, mais je ne vois qu'un siège sombre vide devant moi. Rien d'autre...
Je dois être à plus de dix mille quand la porte s'ouvre à nouveau. Et le mouvement inverse s'opère, me ramenant à ma cellule. Cette fois, mon repas m'y attend. Je m'assoie à ma table, mais la lumière s'éteint. Je dois manger car je sens que j'ai faim. J'ignore donc le signal de nuit et de sommeil pour manger, comme je le peux, en devinant du bout de mes doigts la nourriture disposée dans mon assiette. Puis je me lève et à tâtons, je rejoins ma couche. Je n'ai plus de couverture, juste un drap recouvrant le lit.
29ème jour

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