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L'isolement ultra connecté : la libération - Tome 3 - Chapitre 2

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 2

Ce matin, nous recevons un rapport de nos espions à la cité. Enfin, je reçois le rapport, puisque c'est moi le véhicule. Je convoque le collège à la grotte, comme nous le faisons à chaque fois, depuis que le poète ne peut plus se déplacer hors de la grotte.
Je leur explique le message. Les images montrent des troubles, résiduels certes, mais répétitifs au sein de la population de la cité. Les forces de maintien de l'ordre sont obligées d'intervenir et de procéder à des arrestations temporaires. Tous sont relâchés au bout d'un moment. Il semblerait que nos modifications des comguides sur la population, via une re-programmation externe (c'était l'idée de Jean de ne pas chercher à implanter de nouveaux comguides mais de modifier le logiciel qui le composait afin de toucher au plus vite et au plus grand nombre l'ensemble des personnes) commence à porter ses fruits. Les personnes sont relâchées car le fonctionnement est nominal lorsque les examens sont procédés. Rares sont ceux qui sont envoyés chez nous.
Jean estime que c'est une vraie évolution. Enfin ! Nous pouvons espérer changer les choses. Cela prendra encore du temps car la modification du logiciel ne peut pas se faire d'un coup, sinon cela éveillerait trop les soupçons.
Le chef et le capitaine sont inquiets. A force, les responsables de la Cité vont bien finir par faire le rapprochement entre nos travaux, nos envois de correctifs et les effets sur la population. Jean est d'accord sur ce point, c'est pourquoi il fait attention à ne pas provoquer des changements trop importants. Le dernier en date devait l'être un peu trop. Il veillera à apporter un correctif, un léger retour arrière qui ramènera la confiance des responsables.
L'architecte, quant à lui, s'inquiète de l'absence de communication et d'inspection ses derniers temps. En effet, cela fait maintenant presque un mois qu'aucune inspection de l'extérieur ne s'est produite. Le poète dit que pour le moment, il ne voit aucune distorsion dans le continuum de notre projet. Il n'y a pas lieu de s'inquiéter. La vision de la cité blanche et libre est toujours en mire, les risques d'effusions de sang sont pour le moment écartés.
Le chef indique qu'il a quand même observé des mouvements de troupes vers la droite, assez loin de nous, mais il ne sait pas ce que cela signifie. Immédiatement, je me mets en mode lecture des comguides de ce détachement. Je le cherche et le trouve. J'inspecte sans interaction avec leur conscience qui sont ses personnes. La plupart sont des ouvriers, des ingénieurs et quelques gardes. Ils cherchent dans la montagne un gisement de nickel, l'un des composants du comguide. Ils ne sont là qu'à des fins de prospections minières. Le chef se demande s'il ne faudrait pas les surveiller, discrètement, ne serait-ce que pour prévenir si jamais ils se rapprochaient de trop de notre cité troglodyte. L'ensemble du collège est d'accord. Les plus fins éclaireurs, les plus discrets seront envoyés par groupe de deux, avec une relève tous les deux jours, pour les surveiller.
Chacun expose ensuite ses préoccupations et ses actions en cours. Chacun donne son avis et les décisions sont collégiales. Comme tu le voulais, Léto ! Nous formons une communauté,
Inévitablement, comme à chaque fin de réunion, le collège se retourne vers moi, sans prononcer LA question. Mais ma réponse est toujours la même : le silence. Chacun repart dans ses quartiers et à ses occupations.
LA question : Où est Léto ? Que fait-il ? Qu'est-il devenu ? Je ne sais pas. Je n'arrive pas à le trouver. Il bloque toutes mes tentatives, totalement invisible à mes scanners. Et pourtant, je sais qu'il est vivant, je le ressens. Je sais aussi qu'il m'entend. Pourquoi ? Comment ? Je n'en sais rien. Mais je suis persuadé qu'il suit notre évolution. Il a décidé d'être un hermitte, loin de tout, loin de nous. Pourtant, nous aurions besoin de lui. Mais il en a décidé autrement, et rien ne pourra changer cela. Il pourrait faire tant de choses. Il pourrait intervenir dans la Cité, avec nos espions. Il pourrait... mais c'est sans compter qu'il refuse son rôle d'arme vivante. Il l'a dit et répété : je ne suis qu'un homme.
Mais pourquoi t'exclure du monde ? Pourquoi rester à l'écart de notre projet d'un monde nouveau, libre et enfin humain ? Il est clair que nous avons eu tort de le pousser à être notre bourreau suite à la décision du tribunal, condamnant à mort les dirigeants du centre. Et il est clair aussi qu'il a eu raison de s'opposer à la décision du tribunal. Les dirigeants sont maintenant de fervents convertis à notre cause, et sans eux, nous n'aurions eu aucune chance de nous cacher des inspections, des yeux de la Cité sur nous et le centre. Il a désobéi, en conscience, et s'est donc retiré de la communauté. Cette désobéissance à la décision collective ne pouvait que le conduire à cette exclusion. Plutôt que de subir les remords, les aléas des discussions et disputes en tous genres, il s'est retiré du jeu. Il s'est retiré du monde, de notre monde. De mon monde...
Un jour, peut-être, lorsque nous aurons enfin réalisé son rêve, notre rêve, reviendra-t-il, comme un simple humain, parmi nous, indiscernable des autres. Son pouvoir est si grand qu'il pourrait en effet revenir sans qu'on le sache. O, pas ici, pas dans notre communauté actuelle, car nous ne sommes pas assez nombreux pour qu'il puisse se cacher, et tout le monde le reconnaîtrait, sauf les nouveaux venus qui ne l'ont jamais rencontré. Mais dans la cité blanche future, oui, il pourrait. Perdu dans la masse infinie des êtres humains, un homme parmi les autres, indistinct.
Mais je sens le poids que l'on fait peser sur moi. Mes pouvoirs, bien plus limités, me confère néanmoins une importance particulière. Et je comprends ce que nous lui avons imposé. A 16 ans, comment assumer une telle responsabilité ? Mais maintenant, tu as 20 ans, si tu es bien toujours en vie telle que je le pense. Et je ne sais pas si je pourrais toujours maintenir, avec l'aide du poète, le chemin vers la cité blanche. Je discerne, et je n'en suis pas dupe, une forme de vénération qui s'est installé sur un mythe : le mythe de Léto ! Même les nouveaux arrivants finissent par avoir ce culte d'un être hors du commun, celui qui nous a libéré... Ces hauts faits sont même parfois amplifiés (maintenant, ce n'est plus quarante soldats immobilisés que j'entends parfois en sourdine, mais des centaines). Je voudrais corriger cela, car je sais qu'il était contre. Mais le poète me dit que cette image est une forme d'espoir pour les désespérés. Leur enlever serait une erreur, car elle est mobilisatrice.
Mais je sens que ce n'est pas une solution viable à longs termes. Il n'est qu'un homme, disait-il, un simple homme, pas un dieu ou un héros mythologique. En tout cas, pas pour moi.
Léto ? Que fais-tu ? Que deviens-tu ?

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