Magazine Journal intime

Claustration - chapitre 3

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 3

30ème jour. Les gardes viennent me chercher dans la pénombre de ma cellule. Ils me conduisent à la chaise de fer. Je connais la procédure et me laisse faire. Cette fois, la pièce est dans le sombre, sans lumière. Je ne vois même pas le fauteuil que je sais être devant moi. Je reprends mon compte de respirations. Je n'ai rien d'autre à faire, vu que je ne sais pas quoi faire d'autre.
Les minutes, les heures ? Je ne sais plus, je perds le compte de mes respirations, m'assoupissant peu à peu dans le fauteuil de fer. Je suis éveillé, mais les yeux sont fermés, n'ayant rien à regarder. Ma conscience est ouverte, écoutant les bruits de ma respiration. Je me concentre dessus, n'ayant aucun autre repère que moi-même. Mes pensées affluent dans ma tête comme des torrents d'eau violents. Chacune se suivant, sans pourtant suivre de raisonnement construit. Mon arrestation, mes conversations, doubler quelqu'un dans une file, mon incarcération, ma cellule, mes repas, mes jours ou mes nuits sans distinction réelle... Je me perds dans cet océan en furie, ma barque ballotée comme une coquille de noix. Je ressens le froid de la chaise, la puissance du cuir qui me tient fixé à celle-ci.
La lumière toujours absente, je décide de remonter de ma conscience profonde pour tenter d'observer où je suis, ce qui se passe ici. Je ne vois rien, même si je devine par mon intellect la présence de ce fauteuil. Je devine le sol glacé, dalles blanches comme dans un bloc opératoire. Je sens mon corps qui est tendu, notamment par l'incapacité de bouger ma tête, dans une position fixe et droite, dirigée vers ce fauteuil.
Je reconstruis le temps écoulé depuis mon arrivée. L'avocat du maintien de la liberté venu, reparti sans me dire autre chose que je devais avouer mes crimes, sans les connaître moi-même. L'accusateur de la liberté, impassible, ne disant presque rien, m'intimant le silence. Cette salle où m'on me conduit régulièrement sans que rien ne se passe, absolument rien. Cette pile de papiers vierges que je ne saurais remplir. Cette succession désordonnée de jours et de nuits artificiels dans ma cellule, de repas servis à des intervalles irréguliers, à ce que mon corps me dit. Et ce temps, long, très long, assis, attaché solidement à cette chaise de fer...
Les gardes reviennent me chercher, la lumière du couloir révélant une ombre qui était assise dans le fauteuil, que je discerne à peine, n'ayant pas le temps d'acclimater mes yeux à cette soudaine lumière extérieure, en contre-champs du fauteuil. Et me voici de retour dans ma cellule, lumière allumée. Aucun repas, mais toujours cette pile de papiers.
Je commence à marcher dans ma cellule, autant que je le puisse, vue sa taille réduite. Le temps passé assis a engourdi mon corps. Je refais circuler mon sang dans tout mon corps. Je tente de reprendre une notion de quand je suis. Mais je commence à ne plus trop savoir. Est-ce que cette séance a durée quelques heures, une journée ? Je ne sais pas. Je me suis trop évadé dans mes pensées pour suivre le compte de mes respirations. Mais il est vraisemblable que cela devait être long car mon ventre gargouille de faim.
Plus tard, alors que je suis assis à la table, face au papier, hésitant à prendre le stylo, ne sachant toujours pas quoi écrire, la lumière s'éteint. Je m'apprête à me coucher, mais on m'apporte mon repas. Je ne vois pas ce qu'il y a dans l'assiette. Ce n'est d'ailleurs pas une assiette mais un bol. Il n'y a plus de couverts. Je dois manger avec mes doigts. Mon corps réclame sa nourriture. Je mange donc avec empressement. Le goût est insipide, d'une texture gluante, comme du riz trop cuit dans un reste de jus de cuisson. Mais cela remplit mon estomac. Une fois terminé, de mes doigts, je lisse le bol pour ramasser chacun des restes de cette mixture, laissant un bol totalement vide sur ma table. Je me retourne et, connaissant maintenant les distances, même dans le noir complet, avec mon lit, je m'y dirige et je m'y allonge. Je ferme les yeux. Je commence à m'endormir...
Je me réveille soudain, à nouveau attaché à la chaise de fer. J'étais tellement fatigué que je n'ai aucun souvenir de la venue des gardes. Ceux-ci ont dû me porter jusqu'ici. La lumière est cette fois puissante, fixée sur moi, aveuglante. L'effet est le même. Je ne vois pas le fauteuil. Même en fermant les paupières, la lumière est si forte, que mes transmissions nerveuses optiques continuent de m'éblouir. Néanmoins, la douleur visuelle est moins forte. Je me concentre à nouveau sur ma respiration. Je compte. Puis je réfléchis... A quoi bon ? A quoi me sert de compter le temps ? Quelle différence cela fait-il ? Je ne sais même plus si nous sommes le 30ème, le 31ème ou plus jour. Le temps, ou plutôt sa durée n'a plus d'importance. Seul l'instant présent compte.
Alors, je décide d'évaluer l'instant présent, d'évaluer la situation présente. Et j'entends... J'entends une respiration calme, rythmée et lente, droit devant moi. Un homme est assis sur le fauteuil et m'observe. Ce doit être certainement l'accusateur. Il ne dit rien. Il m'observe, c'est tout. Je m'amuse à suivre son rythme de respiration. Au bout d'un moment, une harmonie de nos respirations est si évidente que j'entends un gloussement soudain. Puis un petit clic et les gardes rentrent à nouveau, me mettent un capuchon sur la tête, m'empêchant de voir qui était assis dans le fauteuil et me ramène à ma cellule.
Cette fois le repas m'est servi lumière allumée. Le même bol, la même texture gélatineuse... Je ne peux pas vraiment dire ce que c'est. Mais c'est nourrissant et mon corps la réclame. Je finis le bol, le laissant d'une viduité absolue lorsque j'ai terminé de manger.
Je saisis une feuille, et je prends le stylo. Pourquoi, je ne sais pas ? Je trace un simple trait droit, diagonal, puis je repose la feuille bien à côté de la pile. La lumière s'éteint et je retourne à mon lit.
32ème jour ?

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