Magazine Journal intime

Claustration - chapitre 7

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 7

38ème jour, jour de ma naissance ! Je me réveille, sans les gardes cette fois. Je vais à la table et saisis une feuille de papier. Ils veulent que j'avoue ce que j'ignore, aucun problème. Je commence donc ma lettre ainsi :
Par la présente, j'avoue :
Et dessous je dessine un trait zigzaguant, frénétiquement, recouvrant la quasi totalité de la page. Je laisse juste assez de place pour signer. Je ne peux pas mettre de date, je ne la connais pas. Peu importe, j'inscrit ce que j'ai décidé qu'il soit :
38ème jour
Je repose la feuille bien en évidence, et je retourne sur mon lit, pour continuer de me reposer et attendre les gardes.
Plusieurs heures passent, sans que rien ne se produise. M'auraient-ils oublié ? Mon sarcasme d'hier, mon rire de défit auraient-ils eu pour effet de semer le doute chez l'accusateur de la liberté ? J'en doute beaucoup, car il doit avoir connu bien pire que moi. Je repasse ma journée d'hier dans ma tête. Rire était une bonne réaction. Certes, elle a provoqué une fureur et une augmentation des chocs reçus, mais elle a aussi provoqué un doute, et in fine, un arrêt de la procédure. J'ai même eu droit à un repas. A ce propos, mon corps à faim, encore. Mais je doute que l'on m'apporte quoi que ce soit aujourd'hui.
Je me relève et je m'approche de ce qui ressemble vaguement à une salle de bain, sans séparation du reste de la cellule. Des toilettes, un lavabo et un miroir... Ce dernier est bien encastré dans le mur, protégé lui-même par un isolant épais. Sans doute pour éviter qu'un prisonnier ne le casse et ne se serve des morceaux de verre contre lui-même ou contre des gardes.
C'est la première fois depuis très longtemps que je me revois. Le miroir est de maigre qualité, mais l'image qu'il me renvoie n'en est pas moins éloquente. Je suis amaigrie, les cheveux ébouriffés, les vêtements sales et en mauvais état, le visage fatigué avec des marques, non, des rides que je ne me connaissais pas. Je doute même un instant que ce soit bien moi dans ce reflet. Et pourtant, lorsque je lève mon doigt et que je touche mon nez, je me vois en parfaite synchronisation en symétrie parfaite.
J'essaye de faire couler de l'eau du lavabo, mais je m'aperçois que les robinets ne sont plus alimentés. Depuis combien de temps ne me suis-je pas lavé ? J'essaye de me sentir, mais mon odeur étant en permanence avec moi, je ne peux discerner quoi que ce soit. A l'évidence, je dois puer le bouc. Mais je ne le ressens même plus. Cette effluve fait tellement partie de moi, au quotidien, que je ne peux plus la discerner. Je m'approche du lit pour renifler les draps. Enfin, si on peut appeler encore cela des draps tant la couleur elle-même est une confirmation de mon état insalubre. L'odeur néanmoins est plus forte, plus concentrée, sans doute en raison de la sueur que je dois dégager lorsque l'on me ramène ici, provoquant une imprégnation décuplée de mes exhalaisons. J'arrive presque à la sentir, et j'en ai presque un haut le cœur. Mais comme je n'ai presque rien dans le ventre, cela s'arrête à un simple hoquet, mon sternum se contractant soudainement puis se relâchant.
C'est à ce moment que deux gardes rentrent dans ma cellule. Je tends mes mains, comme d'habitude, cette fois déjà debout, pour qu'ils me passent les menottes. Mais ils n'en font rien. Ils me fond signe de les suivre, un devant moi, l'autre derrière. De celui qui est devant moi émane une flagrance subtile, un parfum de toilette, une propreté. Je jette un coup d'œil à celui qui est derrière moi, et je constate que lui se pince presque le nez en me suivant. Je pue donc vraiment fort !
Au lieu de m'amener dans la pièce à la chaise de fer, ils me conduisent au bout du couloir des cellules et me font signe de rentrer dans une salle que je n'ai jamais vu jusqu'ici. Des douches ! O, pas des douches séparées avec tout le confort habituel, mais des pommeaux de douches, et sur le côté, sur une chaise, une serviette et des vêtements propres. Ils m'indiquent du doigt une douche en particulier. Par terre se trouve le nécessaire de toilette : du savon. Aussi simple que ce soit, c'est une très bonne chose. Peut-être finalement vais-je enfin sortir d'ici ? Et si on me faisait sortir comme cela, ce serait très mal pour l'image du gouvernement juste et équitable.
Je me dirige donc vers la douche en question. Les gardes restent à l'entrée, ne me quittant pas des yeux. Ca fait longtemps que l'intimité n'est plus ce qui me préoccupe le plus. Je me déshabille, pose mes vêtements sur le bord opposé de la pièce, puis me redirige vers le pommeau. Une seule poignée... Je l'active et l'eau coule. Elle est froide, presque glacée. Je fais un pas de recul, pris par surprise par le contact sur ma peau. J'entends rire les gardes. Je ne vais pas me plaindre pour si peu ! A côté des chocs électriques, c'est une broutille !
Je me lave donc, en frottant toutes les parties de mon corps, y compris les cheveux. Je me rince abondamment. Au bout d'un moment, un des gardes dit que ça suffit. Je coupe donc l'eau. Je me retire de la douche, un des gardes pointant du doigt la chaise où se trouvent ce qui doit être mes nouveaux vêtements. En passant à côté de mes anciennes guenilles, je sens l'odeur d'origine. Je manque de vomir tant cette fois, l'odeur est nouvelle pour moi et me fait comprendre à quel point j'étais sale ! Je m'habille. C'est une tenue légère mais robuste. Un matricule est écrit dessus, sous la forme d'un code barre. Je crois reconnaître celui présent sur mon dossier, sous mon nom. Mais comment en être sûr ?
J'en déduis que je ne vais pas sortir aussi rapidement que je le pensais. Je suis toujours un prisonnier. Mais un prisonnier propre cette fois, et avec des vêtements de prisonnier et non plus mes vêtements d'origine, quand on m'avait arrêté. Ceux-là, ce qu'il en reste, sont dans le fond de la pièce, exhumant un fumet fort désagréable. Le même garde qui m'avait indiqué mes nouveaux vêtements me demande de ramasser mes anciens vêtements et de les emporter avec moi. L'odeur est insupportable.
Nous sortons de la douche, puis nous changeons de couloir, en passant une porte de fer contrôlée par trois gardes postés là. Au moment où je passe, l'un deux fait une moue d'horreur et pointe du doigt un clapier en hurlant : Vite ! Jetez-moi tout ça la-dedans !
J'ouvre le clapier, je glisse tous mes anciens vêtement à l'intérieur. Lorsque je referme le couvercle, immédiatement, au travers d'un mini hublot, une flamme d'une force incroyable vient transformer ce tas d'immondices en cendres. On me conduit dans une nouvelle cellule. La porte se referme derrière moi. Dans celle-ci, je découvre un lieu d'aisance et une espèce de natte étendue par terre. J'en déduis que c'est mon nouveau lit. Pas de drap, pas de couverture. Je tâte la natte, elle est dans une matière synthétique à la fois dure et molle. Surtout, elle ne prendra pas mon odeur une nouvelle fois, puisque c'est une forme de plastique dont se dégage une senteur de javel.
Dans un coin de la pièce, par terre, je retrouve une pile de papiers ainsi qu'un crayon, ou plutôt un charbon de bois. Pas de table, pas de chaise, en fait, aucun meuble. Même le lieu d'aisance est un simple trou...
On m'a donc changé de cellule. Mais pourquoi ? Que va-t-il se passer ? Est-ce que ma feuille dans mon ancienne cellule a été prise et donnée à l'accusateur de la liberté ? Va-t-on m'apporter à manger ? Que va-t-on me faire encore ? Certes, pour la première fois depuis longtemps, on vient de prendre soin de moi en m'autorisant à me laver. Mais demain ?
Demain, ce 39ème jour ?

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