Magazine Journal intime

Claustration - chapitre 8

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 8

39ème jour. Au petit matin, c'est à dire lorsque la lumière s'allume, on m'apporte un bol de gruau, posé à terre, près de ma natte. Je m'assois en tailleur et je prends cette nourriture, mon corps réclamant d'assouvir ses besoins naturels. Une fois le bol terminé, je le pose et je le regarde avec attention. Non pas comme un concentration aiguë, mais comme une vision au-delà de sa réalité. Il est vide, il était plein. Il sera sans doute à nouveau plein plus tard. Mais maintenant il est vide, et c'est moi qui suis plein, plein de lui. Et finalement, je serais vide, vide comme lui. Ce bol est le premier échange de ma journée. Un don, un réception, sans qu'il n'ait aucune intention, détaché de la vie, et pourtant soutenant ma vie.
Pris dans mes pensées, je devine à peine les deux gardes qui viennent, cette fois avec à nouveau des menottes pour mes poignets. Je me lève et tends mes bras. Ils m'accompagnent dans une autre salle que celle à la chaise de fer. Cette fois, aussi, il y a une chaise, mais elle n'est pas de fer. Elle est de bois, solide et disposant d'un dispositif articulé à son socle, dont je ne comprends pas encore l'utilité. Mais je ne doute pas que je vais bientôt le découvrir.
Assis, et ligoté, j'attends. Là aussi, un fauteuil est en face de moi, un peu plus loin. L'accusateur de la liberté est déjà assis. La lumière ici ne me le masque pas. Il me regarde un instant puis tend une feuille vers moi, la face écrite dirigée vers moi. C'est ma feuille d'aveux absurde et vide de sens, et pourtant si pleine de significations. Une fois qu'il a pris acte que j'ai bien vu cette feuille, il la déchire lentement jusqu'à en faire des tous petits morceaux et il les jette à terre, sans violence, en les laissant glisser de ses doigts.
"C'est ainsi que je vais agir avec vous. Vous découper en petits morceaux, vous laisser vous éparpiller, jusqu'à ce que vous avouez, enfin."
Il fait un signe et on apporte devant mon siège ce qui ressemble à une baignoire. Et je comprends. On place sur ma tête un toile de jute. Je ne vois plus rien, si ce n'est des reflets de lumière, mais les sons passent toujours aussi bien. Mon siège bascule, et me voici la tête plongée, totalement, dans la baignoire. Puis j'entends l'eau couler, sans savoir comment, mais je l'entends qui remplit la cuve. Je sens l'odeur de l'eau qui se rapproche de mon visage, la fraicheur de celle-ci qui vient apaiser les pores de ma peau. Puis le niveau continue de monter, commençant à recouvrir mes cheveux, mes yeux. Maintenant mon nez est pris et je respire par la bouche.
L'eau continue, doucement, insidieusement à monter, et voilà que mon menton et mon cou sont totalement plongés dans cette eau froide et limpide. Avant que ma bouche ne soit recouverte, j'ai aspiré un grand bol d'air et je retiens maintenant ma respiration. Les secondes passent. Ce sont des éternités, ma vie tendue, mon corps en attente.
Au bout de quelques minutes, mes poumons brûlent de l'intérieur. Mon corps réclame son énergie, l'oxygène. Il réclame aussi l'expulsion des toxiques, ce carbone qui envahit mes alvéoles pulmonaires. Encore une ou deux minutes, et je commence doucement à expulser l'air totalement vicié, générant un vide, un manque criant et insupportable. Mon corps exige d'inspirer mais ma raison refuse. Si je le fais, c'est la noyade qui m'attend. La position dans laquelle je suis, le corps en arrière, la tête en bas, tend à faire descendre tout le sang dans mon cerveau, l'alimentant de ses dernières réserves. Je ne peux même pas me débattre. Pourtant mon corps, n'obéissant pas totalement à mon cerveau, commence à secouer les liens qui me contraignent. Mais ce corps ne comprend pas que cela ne sert à rien. Pire, que cela accélère le processus de consommation des dernières ressources précieuses en oxygène.
Et puis, le corps lutte contre mon esprit, la respiration est certes contrôlable mais jusqu'à une certaine limite. Au-delà, le corps prend le dessus, par instinct de survie, mais ici un instinct de mort. Ma bouche s'ouvre et je commence à avaler cette eau froide. Je sens mes poumons se gonfler d'eau, au lieu de la légèreté de l'air tant attendu. Le corps se rebiffe à nouveau, recrache cette intrusion contraire à sa survie. Mais le mal est fait. Mon cerveau manque maintenant de clarté, et mes systèmes réflexes produisent des effets contradictoires : inspirer l'eau, expulser l'eau, la tension, la pression de ce fluide bouleversant tout mon corps. Mon diaphragme, mes bras, mes jambes, mon torse, tout se met à trembler, sentant la mort imminente.
C'est à ce moment que je suis relevé, moi expulsant à grand coup l'eau emprisonné dans mes poumons. Mais ma position redressée ne facilite pas cette expulsion. Il me faut en effet forcer, lutter contre la pesanteur pour expulser ce corps étranger et enfin remplir à nouveau mes alvéoles de ce délicieux gaz, si prépondérant à la vie. A peine ais-je retrouvé un semble de souffle, que je replonge dans le bac. J'ai à peine le temps d'inspirer, en sentant mon corps basculé vers l'avant. Le corps cette fois a compris et laisse ma raison prendre le commandement dès le début. Les minutes sont donc plus longues avant que les symptômes de mes systèmes réflexes ne prennent à nouveau le dessus, le cerveau épuisé et sans capacité de les bloquer. Et on me remet en position assise.
L'opération se poursuit ainsi de multiples fois. Les temps de plongées varient, ainsi que les temps de récupération. Parfois, je n'ai pas fini d'expulser toute l'eau que je suis déjà replongé dans cette océan de glace et de feu. La glace pour cette eau dont la température est affreusement basse et brule comme le ferait des engelures mon corps interne. Le feu pour mon esprit et tout mon corps qui luttent comme ils leur est possible pour la survie.
Combien de temps ? Combien de fois ? Je ne sais pas. Mais alors que l'eau semble petit-à-petit se rapprocher de la température ambiante, on m'enlève enfin mon sac de jute de ma tête. Après un moment, une fois ma respiration calmée, j'observe, toujours droit dans les yeux, l'accusateur.
"Nous pouvons continuer si vous le souhaitez ?"
Avec difficulté, je réponds : Je n'ai aucun moyen de vous y empêcher, mais cela ne répondra toujours pas à votre problème, car je n'ai moi-même pas les réponses à votre question. Ce que vous faites ne sert à rien.
Et comme je vois dans ses yeux une lueur de surprise, j'éclate de rire, propulsant au passage de l'eau encore contenu dans mes poumons. Cet éclat de rire est un mélange de crachotements et d'un rire profond.
"Vous êtes fou ?"
Absolument pas ! Mais vous ? Vous souhaitez que j'avoue ce que j'ignore. Ce n'est pas en ne me donnant aucune information que nous pourrons sortir tous les deux de cette situation de blocage. Et si je ris, c'est que je vois bien que vous ne comprenez pas que vous ne progressez pas d'un centimètre, ni moi non plus.
Il fait signe aux gardes qui me détachent et me jette dans ma cellule, sur ma natte. Épuisé, je ne cherche pas à me relever. Allongé sur le côté, pour expulser les dernières gouttes d'eau étrangères, j'observe que le bol est toujours là, à côté, vide, à l'emplacement même où je l'avais laissé. Je le contemple à nouveau. Ce bol peut contenir l'eau. L'eau c'est la vie. Mais là où j'étais, l'eau c'est la mort. L'excès en tout est une déraison. Je m'écroule dans mon sommeil, en position d'un bébé qui va naître, recroquevillé, mon corps tremblant encore de ses troubles récents. Mais mon esprit lui commande de se calmer et de se reposer, tant qu'il le peut encore.
Demain sera le 40ème jour ? Sera-t-il le dernier ? ou le premier ?

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