Magazine Journal intime

Claustration - chapitre 9

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 9

40ème jour... Un bol de gruau m'ait apporté, posé à côté de ma natte. Assis en tailleur, je mange. Pendant que je mange, je prends conscience de ce bol qui se vide, et de moi qui me remplit. Je saisis la viduité qui est mienne et qui se transforme dans la viduité du premier. Depuis que j'ai pu me laver, mon esprit est plus fier. Je me tiens droit. Je ne veux plus donner cette image de moi, courbé, subissant malgré moi et sans résistance, toutes ces chose que l'on me fait. Je me tiens droit et je respire profondément.
Une fois fini le bol, plutôt que de le reposer, je le garde poser dans mes mains, mes mains posées sur mes cuisses. Je me tiens droit et je regarde le bol. Mon cou me fait mal, tordu vers le bas. Je le redresse et je garde l'image de ce bol dans ma tête. Ce bol s'est moi, vide ou plein. Je suis ce bol, plein et vide. Je revois les images, les souvenirs des chocs électriques, de la noyade la tête enfoncée dans un sac de jute, je revois les yeux perçants noirs de mon bourreau, je revois l'absurdité de cette demande d'aveux que je ne peux honorer, ne sachant pas ce qui m'est reproché. Je suis conscient de tous ces instants et je les oublie, un instant.
Je pose mon bol délicatement au sol, j'attrape une feuille de papier et le bout de graphite mis à ma disposition. Et je dessine le cercle le plus parfait que je puisse, à main levée. Je pose la feuille devant le bol, bien en évidence et avec respect. Je vis un temps infini, mais leurs temps n'est pas le mien. Moi, je suis un temps continue, un cercle sans fin, un tout, corps et esprit. Ils peuvent m'imposer leurs souffrances, elles ne seront que des instants. Ces instants passés, je serais à nouveau moi.
Peu de temps après, les gardes reviennent me chercher, attrapant la feuille en même temps qu'ils me mettent les menottes et me ramènent dans la salle à la chaise de bois. Tout en m'installation sur la chaise, mon cercle est donné à mon accusateur. Celui-ci ne comprend pas. Il ordonne immédiatement que le jeu commence, son jeu, son instant.
Et mon corps à nouveau de lutter, mon esprit de le calmer, mon être de tenter de survivre autant que possible, chaque instant de vie gagné étant un miracle de plus. Je ne vois rien de son visage, avec le sac sur la tête, mais je sens son énervement. Les séances dans l'eau se fond de plus en plus longues. Une dernière fois, il me dit : "Il vous faut avouer". Une dernière fois, je lui dit : "Je ne sais pas ce que vous voulez que j'avoue. Le savez-vous vous-même ?"
Je suis replongé une dernière fois, un long moment, trop long moment. Je perds connaissance devant l'absence d'oxygène dans ce corps, la présence trop importante d'eau indue dans mes poumons. Je me réveille sur le sol de cette salle, la tête découverte, les deux gardes me massant le buste, pour me ranimer. L'accusateur se tient droit derrière moi, les yeux inquiets. Je comprends : il ne peut pas me tuer. Il ne doit pas me tuer. Voici un point sur lequel je vais maintenant pouvoir m'appuyer. J'ai enfin une prise sur lui.
On me redresse, on me rassoit sur ma chaise mais sans me ligoter à nouveau. L'accusateur se tient face à moi, tenant d'une main ma feuille, de l'autre mon dossier, debout, les yeux sombres tentant de lire en moi, comme s'il pouvait lire mes pensées ou tenter de les deviner. Je le regarde comme quand je tenais le bol entre mes mains, je repense au bol, à l'instant présent, à cet instant infini qui le dépasse et sur lequel il ne peut rien. Je le regarde, sans haine, mais à travers lui. Je regarde, en lui, comme si il était un nuage qui défilait dans le ciel et que je chassais par la pensée, d'un vent doux et frais.
"Vous êtes le premier à qui j'ai à faire face qui réagit de cette façon. Que signifie ce cercle ? Ce n'est pas un aveu !"
Non, je dis. Ceci n'est pas mon aveu, mais le vôtre. Celui de votre impuissance. Je ne sais pas ce dont je suis accusé. Je ne peux donc rien avouer. Tant que vous ne comprendrez pas cela, je resterais sur ce cercle sans fin que vous avez vous-même créé. Nous tournons tous les deux en rond. Je peux être électrocuté, être noyé, il n'en reste pas moins que le cercle continue, à l'infini. Vous seul pouvez priser ce cercle.
L'accusateur hésite. Il reste figé un moment à fixer ce rond et moi. Il regarde les gardes qui devinent son trouble. Il fait alors un geste de la main et dit : "Très bien ! Nous verrons demain !"
Demain ! Il a dit demain ! Voilà enfin un repère temporel réel, non imaginé ! Je suis ramené dans ma cellule, mon bol vide toujours à sa place. Je décide de ne pas dormir tout de suite. Je m'assoie à nouveau devant ce bol et je cherche à comprendre qui je suis, quel crime j'aurais pu commettre, quel est le sens même de mon état et ma situation.
Demain ! Le 41ème jour !

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