Magazine Journal intime

L'isolement ultra connecté : la libération - Tome 3 - Chapitre 9

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 9

A notre approche, Monsieur Forest ne bouge pas d'un centimètre. Il reste immobile, les mains croisés derrière son dos. Il fixe l'architecte, comme à son habitude, il m'ignore totalement, moi qui marche un pas derrière lui, en signe d'infériorité de ma fonction. Les salutations d'usage passées, l'architecte demande ce que veut voir ou faire Monsieur Forest.
Celui-ci dévisage l'architecte, puis lui répond qu'il voudrait voir un des patients qui fut remis dans sa cellule hier, suite à l'incident. L'architecte lui dit que c'est possible mais qu'il faudra faire attention car c'est un sujet potentiellement violent. Il lui suggère d'être accompagné par un des gardes, car celui-ci étant toujours en confinement, les autres gardes sont à leur poste de surveillance et d'aide au médecin. Monsieur Forest refuse. Il n'a pas besoin de garde. Et certainement pas de celui qu'il avait hier.
L'architecte, surpris, se risque à demander pourquoi. Un silence vient pour seul réponse. L'architecte lui propose d'en choisir un autre, n'importe lequel, mais il refuse. Alors nous partons à l'intérieur du bâtiment, vers le quartier d'isolement, là où se trouve les cellules ou chambres comme on continue à les désigner. Il marche à côté de l'architecte, à son niveau, comme sachant exactement où aller. Moi, je suis derrière, à deux pas, et j'observe. Je commence déjà à essayer de pénétrer ses pensées, mais son pare-feu est efficace et je ne vois que la surface : un calme et une attitude intense. Je ressens aussi une légère tension qui pointe, ou plutôt une attente, un plaisir à peine dissimulé sur ce qu'il pense découvrir. Je préviens mentalement l'architecte de ce que je peux décrypter au fur et à mesure. Pour simple réponse, l'architecte me renvoie une image de calme.
Nous arrivons enfin devant la chambre de l'un des individus mis en détention forcée hier, suite à la rixe. L'architecte renouvelle ses conseils de prudence, mais l'homme le regarde avec un sourire narquois et lui intime l'ordre d'ouvrir cette porte. L'architecte lui répond : "Je vous aurais prévenu...". Il ouvre la porte, Monsieur Forest rentrant le premier, suivi de l'architecte puis de moi quelques secondes après.
A l'intérieur se trouve un des "gris-violents". Je l'ai déjà prévenu de notre arrivée et de cette inspection surprise, sans pouvoir lui dire quelles étaient les intentions de ce Monsieur Forest. Il me répond qu'il saura gérer. A notre entrée, le gris-violent se redresse de son lit, avec une attitude mi menaçante, mi calme. Il observe les gens qui ont pénétrés "son monde", un par un, et s'arrête sur Monsieur Forest en le dévisageant.
Je sens comme une excitation de Monsieur Forest. L'architecte présente l'individu, relate ses "antécédents", fictifs, et indique le traitement qu'il subit en ce moment.
"Cela ne semble pas avoir beaucoup d'effet sur lui, votre traitement", répond Monsieur Forest, avec un certain dédain envers l'architecte. Celui-ci ne répond rien. Pas encore...
Monsieur Forest fait un pas en direction du gris-violent, l'architecte le prévient qu'il ne devrait pas. Il continue en faisant un pas de plus. Le gris-violent commence à se dandiner sur place, de gauche à droite, comme une bête enfermée qui ne saurait pas quoi faire devant un intrus dans sa cage. Encore un pas. Le gris-violent commence à tendre ses muscles, son visage présente une grimace clairement d'hostilité. L'architecte essaye de parler, mais d'un geste, Monsieur Forest le fait taire en ajoutant : "Je sais ce que je fais !"
Encore un pas... Cette fois, le gris-violent fait un demi pas de recul, comme pour s'apprêter à bondir. Moi, je n'arrive toujours pas à percer ses défenses bioélectriques. Encore un pas, maintenant il n'y a plus que deux mètres qui les séparent, plus que suffisant pour permettre au gris-violent de passer à l'attaque. Même l'architecte se place en situation d'intervention, au cas où. Mais le gris-violent n'attaque pas. Il recule même d'un pas. Encore un pas... Le gris-violent continue son recul. Les pas se succèdent, jusqu'à ce que le gris-violent se retrouve dos au mur. Je lui demande ce qu'il y a. Le gris-unis me répond que cet homme est en train de le manipuler mentalement, pas comme Léto le ferait, mais de manière plus brutale, en agissant sur l'extérieur de son comguide.
Je préviens l'architecte. Monsieur Forest est en train d'utiliser devant nos yeux ses facultés d'attaques. Mais pourquoi ferait-il cela devant nous ? Sans doute veut-il nous montrer ce dont il est capable, nous faire peur et nous imposer le respect dû à chaque responsable de la Cité centrale ? Je trouve cela absurde. Dévoiler ses capacités n'est pas un avantage, bien au contraire. C'est la preuve d'une trop grande confiance en soi.
Le gris-violent commence à se replier sur lui-même, ses genoux fléchissant. Son visage se tord lui aussi, à l'image de son corps, de douleurs. L'architecte intervient : "Que faites vous ? Que lui faites vous ?"
Le responsable ne répond pas et fait un pas de plus. Il tend sa main vers le gris-violent. Celui-ci est mort de peur. Il me confie que la douleur est intense. Il prie Léto, le grand Léto de l'aider à surmonter cette épreuve. Je le sais, les gris-unis ont une approche particulièrement forte vis-à-vis de Léto. Non pas une forme de religion, mais une vénération, un respect sans limite pour lui. J'essaye de lui envoyer du secours mental pour le faire tenir, mais il me retourne une réponse très claire : que sa souffrance serve à quelque chose ! Que je ne m'occupe pas de lui mais de cet homme ! Que je fasse ce pourquoi je suis ici !
Il a raison, je me laisse distraire. Je me concentre plus encore sur cet individu sadique. Ses défenses sont toujours là, bien actives. Alors qu'il tend la main vers le gris-violent, ce dernier, dans un effort mental soudain, se relève et menace physiquement le responsable. Mais sa menace est aussitôt bloquée par une concentration plus forte encore du bourreau. L'architecte crie que ça suffit, c'est inhumain. Monsieur Forest répond que ce ne sont plus des humains, mais des cobayes ! L'architecte tente de s'interposer, mais à son tour, il se retrouve les genoux au sol. Les deux sont immobilisés : l'architecte au sol, mais apparemment sans douleur, et le gris-violent debout, mais immobilisé mentalement. Je n'ai pas le temps de savoir ce qu'ils éprouvent. je suis totalement dans la connexion avec cet individu détestable. Ma colère gronde, mon esprit s'échauffe. Je vois le mécanisme de sécurité. Il est très résistant. Mais il y a une faille...
"Vous êtes impressionnant dans votre contrôle des comguides externes ! Jamais nous n'avons vu cela ! Comment faites-vous cela ? Êtes vous unique ? Êtes vous un être supérieur ?"
Je viens de prononcer ses mots à haute voix, derrière lui. Il ne se retourne même pas, continuant à me dédaigner. Mais j'ai obtenu ce que je voulais ! Son égo s'est démultiplié ! Il est fier, fier de lui, fier de son pouvoir, fier de nous montrer qu'il nous est supérieur... Et c'est sa faille ! Son égo est sa faille. Je glisse alors totalement dans ses pensées.
Le conseil des responsables se doutent que nous ne faisons pas ce que nous disons faire. Le conseil pense que nous avons dévié de notre route, mais ils ne savent ni pourquoi ni de combien. Le conseil est persuadé que nous pourrions être un danger. Toute la maintenance des comguides est dans ce centre. C'est une erreur. Le conseil voulait en avoir le cœur net et à envoyé l'un de ses meilleurs membres pour découvrir la vérité. Ils voulaient savoir s'il était opportun de construire un autre centre, de zéro, ailleurs. Ils voulaient savoir si ce centre devait être détruit.
Et il a sa réponse. Non seulement nous ne faisons plus les expériences sur les cobayes comme nous le prétendons, mais nous avons même instauré un système parallèle de commandement. Il y a eu une révolte, que les dirigeants ont caché tant bien que mal, une insurrection. Celle-ci a manifestement réussie. Et depuis tout ce temps, le centre trompe le conseil. Il n'a néanmoins pas toutes les informations. Aucune trace de Léto ! Aucune trace de qui est rebelle ou de qui est fidèle. Aucune trace de certaines capacités parmi nos membres... Bref, il pense que nous avons simplement pris le contrôle du centre, continué à produire les mises à jours demandés, en espérant rester ainsi tranquille, hors de danger, sans chercher à gêner la Cité.
Sa décision qu'il rapportera au Conseil sera de construire un nouveau centre, mais de ne pas perdre de temps avec celui-ci. La Cité ne risque rien de cette bande d'énergumène sans force ni habileté. Par contre, il faudra diminuer le nombre de soldats. Mais chacun pourrait être acquis à leur communauté. Ceci-dit, une fois de retour à la Cité, ils seraient alors soumis à nouveau au contrôle des responsables, du Conseil. Il faudra donc juste prendre un peu de temps pour le remodeler, c'est tout.
Je sors de son esprit. La scène de violence se termine. L'architecte est à nouveau debout, haletant. Le gris-violent est assis dans un coin de la pièce, pleurnichant. En tant qu'infirmière, je m'approche de lui et vérifie ses constantes, son état. Simultanément, je lui dis " Merci !". Intérieurement, il me sourit. Il sait qu'il n'a pas souffert en vain. Lorsque je me retourne, Monsieur Forest est déjà reparti, poursuivi par l'architecte furieux qui lui demande des explications. Il ne reçoit pour réponse que ceci :
"Vous n'avez rien à craindre ! J'ai obtenu ce que je voulais. Nous pouvons partir. Adieu !"

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Deuxcentcinquanteetun 718 partages Voir son profil
Voir son blog