Magazine Journal intime

Claustration - chapitre 10

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 10

Nuit du 40ème jour ! En fait, même la lumière éteinte, je reste ainsi, assis devant mon bol, le dos droit, la tête regardant les jours passés s'effacer les uns après les autres. Je n'ai pas peur. Je n'ai plus peur. Je vois les efforts qu'ils font pour m'obliger à faire ce que je ne peux pas faire. Comment le pourrais-je ? Et comment peuvent-ils le croire ? Comment avouer ce que l'on ne sait pas ? Comment définir ce qui n'existe pas ? Comment être ce que l'on n'a jamais été ?
Qui je suis ? Je suis ce bol. Vide et plein à la fois ! Vide car il ne contient rien, aucun aliment. Plein, car il est fort de promesses, d'avenirs, de nourritures à venir à nouveau. Vide car je n'ai aucun élément où me raccrocher. Les jours et les nuits sont fictifs, mon corps le sait. Il comprend que le rythme des éclairages ne suivent aucune horloge naturelle. Vide car je n'ai aucune pensée sur quoi écrire d'autre.
Plein car je suis vivant, devant ce bol. Je suis assis ici, maintenant. Ce maintenant est un temps qui m'appartient. Il n'est pas celui imposé par les lumières artificielles. Il est un temps infini et qui déjà n'existe plus lorsque je le saisis. Tout comme quand j'ai fini de manger mon gruau, celui-ci n'existe plus. Il est en moi, sous une autre forme. Il n'est plus le gruau. Et ce bol plein n'est plus qu'un bol vide. Il n'est plus dans le même état et pourtant il est toujours le même.
Je saisis à nouveau une feuille, dans l'obscurité totale de ma cellule. Je trouve en tâtonnant le bout de graphite. Du bout des doigts, j'identifie les contours de la page, la dureté du bâton de charbon. Je place ma main gauche pour fixer la page et avoir un repère spatial dans cette nuit profonde, et de ma main droite, je glisse sur la pellicule fine de bois mâché. Ce bois n'est plus. Il est maintenant un simple feuillée. Le papier ne peut plus être l'arbre qu'il fut. L'arbre n'est pas cette feuille. Mais ils sont liés, tout comme je suis lié à l'air, à cet air que j'inspire mais qui n'est plus le même quand je l'expire.
Au bout d'un moment, je repose la feuille plus loin. Je sais intérieurement mais je ne vois rien. Mon expression est silencieuse à mes yeux. Je ferme alors les yeux et je m'endors, calmement, allongé sur le dos, et non plus comme un enfant à naître.
41ème jour ! Les gardes entrent à nouveau, encore, comme tous les jours, enfin, ces épisodes de lumière nouveaux. Ils ne me mettent même pas les menottes, prennent la feuille sans même la regarder et m'amène dans une nouvelle salle. Encore une découverte à faire ? Quel est cette fois le jeu que l'accusateur de a liberté va m'imposer ? Quel est ce temps, qui lui appartient, qu'il va jouer le long de mon corps ? Quel sera cette fois ma torture ? Je ne cherche pas à imaginer, je le saurais bien assez tôt.
Dans la salle, il n'y a qu'une table et une chaise. Ils me font m'assoir, sans oublier de m'attacher les pieds à cette chaise fixée au sol. Celui qui tient ma feuille la dépose sur le côté de la table, face contre la table, loin de moi, inaccessible. Je n'ai même pas pu voir le résultat final. Je n'ai pas eu le temps. En fait, je n'en avais pas envie non plus. Ce temps là était déjà le passé.
L'accusateur rentre dans la salle, tandis que les gardes sortent. Il s'approche du coin de la table et saisit ma planche griffonnée en aveugle. Ses yeux pourraient exploser de ses orbites s'il en avait la capacité, mais, heureusement pour lui, il n'en est rien. Il me fixe alors et dit :
"Que signifie ceci ?"
Je lui réponds que c'est à lui de savoir. Moi, je n'ai été qu'un instrument. Lui est son initiateur.
Il pose la feuille face à moi, cette fois-ci face vers le haut et pose son index en plein centre. "Veuillez immédiatement m'expliquer ceci !"
Je regarde la feuille et je vois ce que je sais déjà qu'il s'y trouvait. Une double boucle, collées l'une à l'autre, deux cercles imparfaits, comme des ellipses, qui se rejoignent au centre selon un trait plus droit, poursuivant ainsi à l'infini le mouvement. Et autour de cette boucle, un cercle, parfait, l'englobant et touchant ses bords extérieurs. Je dois dire que je ne savais pas si j'avais réussi, mais le résultat est à la hauteur de ce que j'avais imprimé de ma main guidée par ma pensée, aveugle voyant tout.
Je relève les yeux vers l'accusateur, qui attend toujours ma réponse. Je lui souris et je hausse les épaules. Si vous ne savez pas ce que c'est, alors il vous reste beaucoup à apprendre sur moi. Et je crains que ce gros volume que vous tenez sous votre bras gauche, cette épitre qui est sensé raconter quelque chose sur moi, ne signifie rien de plus qu'une succession de lettres qui ne forment même pas des mots. Et je finis mes mots avec un sourire, non pas moqueur, mais un vrai sourire.
Lui ne sourit pas du tout ! Il déchire la feuille. Décidément, c'est une habitude chez lui. Dommage, j'aimais bien celui-ci. Mais il est déjà dans le passé. Il n'existait plus déjà lorsque j'avais fini de le dessiner. Alors, cela ne me fait rien.
"Vous voyez ce que j'en fais ! De la poussière !"
Il saisit un briquet de sa poche et brûle les confettis devant mes yeux sur la table. Un petit feu de Saint-Jean rien que pour moi... Le bois maintenant est cendres. La cendre n'est pas le bois. Le bois n'est pas la cendre.
"Je vois ! Je pensais pouvoir discuter avec vous aujourd'hui, mais je vais revoir mon plan. Nous remettrons à plus tard cette discussion. Pour le moment, je vais vous faire regretter votre insoumission et votre irrespect des règles justes et pratiques de notre justice !"
Il fait un signe et les deux gardes me détachent et m'amènent dans une autre salle, encore ! L'accusateur ne nous suit pas, il a donné ses ordres et il est parti. Il a fini en leur disant : "Nous verrons demain s'il fait autant le malin !". Demain, ce sera le 42ème jour...
Mais pour le moment, l'instant présent est celui de mes bourreaux. Ils me fixent à une table. Puis ils apportent un étrange instrument, comme une double fourchette, une tige où à chaque bout se trouve une série de pointes effilées, la tige étant reliée à une boucle de cuir. Que vont-ils me faire ? Il ne me faut pas longtemps pour comprendre. L'un deux tire ma tête en arrière, l'autre place la tige entre mon menton et mon sternum, le tout fixé à mon cou, bien solidement. Une fois en place, le second garde relâche ma tête et ma première pression sur la pointe me provoque une douleur violente, tant sur mon menton que sur mon sternum. Je redresse la tête donc, pour ne pas provoquer la douleur.
Puis les deux gardes sortent, et me laissent ainsi, attaché à la table. Je ne peux pas bouger, mais je dois conserver ma tête vers l'arrière, sinon la souffrance revient, aigüe. Je reste ainsi de longues heures. Mon cou me fait mal à force de le tenir tendu vers l'arrière. Mais dès que je me relâche, l'une des pointes se rappelle à mon bon souvenir. Même ma respiration doit être contrôlé, je respire par le ventre pour ne pas soulever mon sternum en élevant le haut de mon torse. Le temps s'effiloche, lentement. Ceci n'est pas mon temps. C'est le leur. Je dois retrouver mon temps.
Alors lentement, je ferme les yeux. Je me concentre sur mon ventre pour la respiration. Je tends mon dos le plus possible pour l'étirer et ainsi diminuer la pression et pouvoir redresser légèrement mon cou. Ma position devient presque supportable. Mon corps souffre, mais mon corps n'est pas moi. C'est un phénomène extérieur à ma conscience. La douleur est un non événement. Je ne suis pas réduit à cette souffrance. Je suis plus que cela. Je plonge dans mes rêves, mes pensées. Je vois les paysages extérieurs, des arbres et des prairies qui à cette époque sont magnifiques, emplies de fleurs de multiples couleurs, des parfums emportés par le vent doux et chaud. Et je vois la Lune dans le ciel, splendide miroir de son amant opposé, le Soleil. Elle illumine les cimes des arbres, comme si elle les caressait de ses doigts argentés. Les nuages fins passent devant elle, cachant un instant sa nudité opaline. Le bruit d'une petite rivière, l'eau coulant et se frottant à des rochers moussus, vient compléter ce superbe spectacle.
Quand les gardes reviennent, ils ne comprennent pas. Je suis détendu, et pourtant je ne suis pas blessé. Certes, les premiers instants, un léger filet de sang s'était écoulé lors de mes premières piqures, mais les marques étaient quasiment disparues et mon corps était serein et, surtout, je dormais. J'entends l'un d'eux dire : "Mais comment fait-il pour dormir ? C'est impossible, c'est justement fait pour l'en empêcher !" L'autre de répondre : "Je ne sais pas, mais si on le réveille brutalement, il risque de s'empaler et peut-être même de se tuer ! Comment va-t-on faire pour le ramener dans sa cellule ?"
Alors j'ouvre les yeux, je leur souris. Vous pouvez tout à fait m'enlever ce dispositif, je suis bel et bien réveillé. Ne vous inquiétez pas pour moi...
Surpris, figés, ils me fixent agars. Néanmoins, très vite, ils se précipitent, en refaisant les gestes à l'envers, l'un tenant ma tête en arrière, tandis que l'autre détache et retire cette double fourchette. Puis ils me ramènent à ma cellule. Quelques minutes plus tard, l'un d'eux revient et verse dans mon bol du gruau, tout en me regardant étrangement, presque avec respect.
Voilà donc la fin enfin de mon 41ème jour. Demain, je ferais peut-être le malin, qui sait ?
Ce 42ème jour...

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