Magazine Journal intime

Foison de vies - Chapitre 10

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 10

Vie 2

L'après-midi, comme je l'avais anticipé par mes capteurs, mon vieil ami a besoin de repos. Je le ramène donc dans ce qui forme une sorte de salon. Il n'aime pas allé se reposer "en journée" dans son lit. Je ne comprends pas ce souhait. Il sait tout aussi bien que moi qu'il n'y a ici ni jour ni nuit, et que fonctionnellement, le lit est plus adapté. Mais non, à de multiples reprises, il s'est énervé contre moi.
"Je ne suis pas impotent ! Je ne vais pas réduire mes mouvements du lit à la table, puis de la table au lit. Laisse moi donc profiter d'un autre lieu, dans cet espace clos, même si ses limites sont floues. Je sais qu'il n'y a aucune régularité autre que celle que tu me fixes pour mon bien-être, mais laisses moi vivre !"
Je ne comprends toujours pas. Le laisser vivre ? Mais je ne sers qu'à cela, bien plus même, à assurer sa vie ! Et je ne vois pas en quoi s'allonger sur une banquette peu confortable peut l'aider dans sa récupération. De même, il ne veut pas que je diminue la lumière durant ses siestes. Encore un "Laisse moi vivre !"...
En fin d'après-midi, il se relève. Enfin, il se redresse et se remet sur son fauteuil. Il me fait signe vers la table. Il veut reprendre son écriture de son journal. Je lui demande s'il en a la force. Pour seule réponse, il hausse les épaules et commence à faire glisser sans moi son fauteuil. Je n'insiste pas et je l'amène à sa table. Il reprend la tablette et son stylet, et son verbe continue de s'étaler, distillant encore un peu plus ses sensations, ses ressentis.

Lorsque l'esprit perd tout repère conscient de ce qui l'entoure, même son propre corps n'est plus un repère fiable. Or le scientifique a besoin d'un repère pour faire ses analyses. Mais là où je me trouvais, plus aucun repère fiable ne se présentait à mes sens. Mon corps était sans être, ma raison ne comprenait plus la notion des secondes qui s'écoulent, plus aucune horloge n'indiquant un temps spatial valable, plus aucune sonde ne fournissait un quelconque repère extérieur : une étoile, une galaxie, un espace défini... Il n'y avait plus que moi et ce trouble à la fois concret et indiscret autour de moi. Rien ne pouvait m'aider. 

J'étais confronté à un espace-temps où l'espace et le temps sont fusionnés en un seul point, ouvrant sur une fenêtre d'un autre monde, différent, dans toutes ses composantes. Les instruments s'affolaient. Plus aucune des lois de la physique que j'avais apprises, et dont les instruments se servaient pour appuis, ne pouvaient servir à expliquer ce nouveau monde qui doucement se faisait poindre au-delà de cet infini réduit à l'échelle subatomique. 
Oh, bien sûr, mon compagnon, Kushim, tentait comme il le pouvait de conserver une structure la plus cohérente possible autour de moi, pour me protéger. Mais ce qu'il faisait n'était que des illusions, dont je voyais bien les limites et leur absurdité. 

Je n'ai aucune notion du temps qui s'est écoulé pour que je puisse enfin trouver un repère fiable pour initier mon analyse et tenter de m'approcher de cet autre monde. En fait, ce n'est pas tout à fait vrai. Quand j'ai réussi à émerger, une fois trouvé mon épicentre, il a bien fallu que je constate de mes yeux fatigués que mon corps avait vieilli. Probablement au moins trente ou quarante années passées dans cet entre-deux... Je n'ai vraiment aucune sensation, aucun souvenir, aucun élément marquant qui me permette de reconstituer cette durée, si ce n'est l'objectivité du vieillissement de mon corps visible par moi maintenant. A l'époque, avant l'éveil, puisque je n'avais aucun repère, le temps n'existait pas, il n'y avait pas de notion de durée, car celle-ci suppose un début et une fin, ce qui était totalement absent ici. 

D'ailleurs, ici, qu'est-ce que cela veut dire ? Je ne le sais pas. Je sais par où nous sommes arrivés, mais je ne sais pas où nous sommes. Je dis nous car Kushim est un peu un compagnon, malgré moi. Oui, ce n'est qu'un ordinateur, mais un peu plus que cela. Il a lui aussi subi les impacts successifs de nos errements précédents, et ce dernier saut lui a valu aussi quelques corrections à sa programmation initiale. Il est toujours aussi bon pour moi, mais un peu trop garde-malade à mon goût ! Je ne suis pas malade ! Je suis simplement vieux. C'est la vie...

Ah, le repère ! Oui, quel est ce repère ? Comment pourrais-je l'exprimer ? J'ai dû mal moi-même à le conscientiser. Je pourrais mettre des mots dessus, mais ils ne feraient que l'effleurer.. Cependant, si je veux que mon expérience serve aux suivants, si un jour il y d'autres humains qui suivent ce chemin, ou tout simplement pour comprendre les réponses à certaines questions que je m'étais posées toute ma vie et que j'ai pu obtenir enfin par bribes, il me faut commencer par cela...

Plutôt que de le faire par une présentation scientifique, ou des descriptions sensorielles, toutes étant aussi fausses les unes que les autres, je vais essayer de l'évoquer par un poème. Oui, je sais, je suis un peu un scientifique hors des clous avec ma poésie. Mais la poésie est une forme de science, la plus pure, celle de l'humanité dans toute sa splendeur, celle qui précède la recherche ultime.

vie rêvée et vie réelle

Lorsque l'esprit s'élève durant la nuit, il parcourt des paysages
Que je ne saurais plus décrire au réveil
Lorsque mon corps ressent durant cette noirceur des lumières
Comme des anges qui me prendraient dans leur bras

Lorsque mon cœur s'affole durant cette pénombre, ténèbres infinies
Il éprouve des sentiments qui ne feront plus surface
Lorsque ces émotions au grand jour s'effritent, falaise sous les coups du vent
Et de l'océan, mélange d'un souffle saccadé et de larmes

Lorsque la nuit est là, la Lune pour seule présence, si intime
Alors je vis ! Je vis un rêve, l'illusion, mais je vis !
Lorsque le silence s'empare de mon espace privé
Ce sont des symphonies qui éclatent, roses dans les champs, lotus sur le lac

Lorsqu'enfin je me réveille, quelques restes des embruns se posent
Le long de mes joues, le présent s'imposant petit à petit
Lorsque je dois poser mes pieds au sol, lors que je volais, oiseau dans la nuit
Mon poids reprend une existence, une persistance

Alors je m'assoie sur mon zafu, je diminue la lumière
Je ne ferme pas les yeux totalement
J'observe avec douceur et compassion mes propres limites
Et je vis, éveillé, passé, présent et futur unis

Ne pas oublier mais accepter qui l'on est et non soumis
A son égo, ses désirs inassouvis, ne plus être un instant
Prisonnier de sa souffrance, se retrouver au fond de soi
Et retrouver la lumière qui brille toujours en soi
Je relis mon poème. Il ne suffit pas à tout exprimer. En même temps, rien ne le pourrait. Je vais tenter une autre approche, celles des Haïkus, qui sont sensés provoquer des réflexions chez le lecteur et l'éveiller à d'autres réalités que celles qu'il a appris jusqu'ici... 
Quand l'âme s'emploie
A parcourir les distances
Elle ouvre la voie
-
Vraie éducation
N'est pas édits et axiomes
Oser ses questions
-
Temps n'est pas durée
Le temps mondain n'est pas vrai
L'être-temps lui l'est
-
La vie est durée
Être vivant, c'est l'instant
Une infinité
-
Pendant chaque instant
Est notre temps sans contrainte
Il est nous, sans fin
-
Ne confondez pas
Le reflet de l'existence
Et la vie, dharma
-
Nos pensées, passions
Sont des éclats de nous même
Notre compassion
-
Assis je contemple
Les infinis, grands, petits
Mon être est mon temple
-
L'univers tournoie
Je suis comme lui son centre
J'affirme ma voix
-
Cet isolement
N'a pas de réalité
Car je suis vivant
-
Inspirer la vie
Expirer tous vos soucis
Trouver l'infini
-
L'esprit détaché
Perçoit la sincérité
De l'infinité
-
La nuit ne peut être
Sans l'existence du jour
Les deux veulent naître
-
Le jour ne peut être
Sans l'existence de nuit
Les deux veulent naître
-
Ni isolement
Ni privation, ni raison
L'éveil du dormant
Je pense que cette approche est déjà meilleure. J'espère que ces mots vont vous aider à appréhender ce qu'est maintenant mon centre, cet être conscient inconscient, pensée non pensée. Vous comprenez peut-être aussi pourquoi la notion de durée s'est effacée. Seul mon visage dans le miroir ou mes mains devant mes yeux, tous ridés et portant des traces brunes dues à l'âge m'indique un repère très relatif du passé écoulé. Mais l'instant présent est plus fort.
Je vais enfin pouvoir, maintenant que je vous ai décrit mon épicentre, mon référentiel, aborder les questions et les quelques réponses que j'ai découvertes. Les comprendrez-vous ? Je l'espère... Faut-il que la sacrosainte phrase "Ce qui se conçoit bien, s'exprime clairement" soit à ce point fausse devant certaines questions et certaines réponses ? J'aspire à partager ce que j'ai appris...
Et voilà mon ami qui pose son stylo, épuisé. Il ne peut même pas manger. Ce n'est pas grave. Je le conduis dans sa chambre, le dépose sur son lit. Puis, pour compenser son repas manquant, j'applique des injections d'une solution riches en vitamines, en protéines et en oligoéléments. Pour les fibres, on verra demain matin... C'est à dire lorsque les huit heures d'extinction des lumières se seront écoulées.

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