Magazine Journal intime

Foison de vies - Chapitre 28

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 28

Vie 2

La nuit est calme pour mon vieil ami. Peut-être un peu trop calme... Ses fonctions vitales diminuent de jour en jour. Mais il est encore vivant. Et moi, je le surveille, j'en prends soin, car c'est ma mission. Mon unique mission. Mais il va s'éteindre, comme une machine à bout d'énergie. Mais moi ? Que vais-je faire ? Je n'aurais plus de fonctions. Mon ordre premier sera terminé. Devrais-je m'interrompre ? Je ne sais quelle déduction avoir face à cette hypothèse. Je n'ai pas de réponse logique.
Et toutes ces questions issues de ses écrits, qui me semblent si étrangères à mon statut de machine... Que puis-je en faire ? Je n'ai pas de réponse. Il faut que je les lui demande. Seul un esprit humain est capable d'avoir ces réponses. J'attends que son corps soit reposé et je prépare son repas du matin, enfin celui simulé par mes alternances de nuits et de jours basées sur mon horloge atomique. Il se réveille doucement. Il se redresse et je l'aide à se mettre sur son fauteuil.
"Ah ! Pour être sûr que je n'échappe pas à ta surveillance, tu es resté là toute la nuit je parie ?"
C'est mon rôle que de veiller sur vous.
"Et tu ne sais toujours pas comment j'ai fait pour échapper à ta surveillance ?"
Son regard est narquois, plein de malices.
Non, en effet, je n'ai trouvé aucune défaillance de mon système. Me direz-vous comment vous avez fait ?
"Peut-être... Peut-être... Mais as-tu lu mes écrits cette nuit ?"
Oui, je les ai lu.
"Alors, tu en dis quoi ?"
Je ne sais pas. Mon raisonnement ne me permet pas d'appréhender une réponse cohérente à vos propos. Ma programmation est comme incomplète pour traiter correctement ces sujets. Et, en fait, je voulais obtenir de vous les réponses à mes questions...
Il me regarde avec un sourire, plus du tout narquois. Non, c'est une forme de tendresse selon les livres de psychologies humaines. Un sourire doux, mais je ne comprends pas pourquoi.
"Tu te demandes pourquoi je souris ainsi ?"
Oui, exactement. Vous êtes mon créateur, enfin, votre espèce l'est.
"J'y ai un peu participé, malgré moi... Mais je vais te dire pourquoi j'ai souri. Tu as eu un blanc, un silence dans la fin de ta phrase, comme un humain en aurait eu face à une question, un problème qu'il ne peut résoudre seul, et qui demande de l'aide."
C'est ce que j'ai fait. Je vous ai demandé votre aide. Mais je n'ai pas eu de "silence", comme vous dites.
"Si ! si ! Tu en as eu un ! Repasses toi les dernières secondes, dans tes enregistrements, et observe."
Je m'exécute, sûr de moi. Et cette dernière phrase que je prononce avant son sourire. Cette voix qui se tait doucement, alors que ma programmation ne le prévoit pas. Mais que m'arrive-t-il ?
Que m'arrive-t-il ? Je suis défaillant. Il me faut immédiatement faire un check-up complet. J'ai un désordre dans mes programmes.
"Non, non... Rien de tout cela ! Regarde moi ! J'ai dit regarde moi !"
Je m'exécute, interrompant la procédure de vérification, et je le regarde, de mes yeux si l'on peut dire, au travers de mes caméras frontales. Il est à nouveau en train de sourire. Cela produit chez moi un dérangement étrange. Je m'aperçois tout seul que mon squelette métallique vibre tout seul, comme un outil martelant le sol, mais en douceur, sans force.
"Tu trépignes maintenant ? Serait-ce de la frustration ? Peut-être même de la colère ?"
Non, je n'ai pas de sentiments.
"Alors comment expliques-tu ton comportement physique, que manifestement tu ne contrôles pas ?"
Je ne sais pas !
"Et ta voix maintenant est plus forte... Je ne suis pas sourd pourtant. Tu sais très bien que tu n'as pas besoin de monter ton volume. Alors, dis-moi, que se passe-t-il ?"
Je ne sais pas...
"Et encore ce silence... Tu ne le sais donc vraiment pas ?"
Non, vous dis-je !
"Bon... Calme toi, enfin, si je puis dire... Je vais essayer de t'expliquer ce que j'ai eu comme intuition et que tes réactions me confirment..."
Et il s'avance vers le bureau, là où se trouve la tablette d'écriture. Mais il n'active pas la fonction écriture, mais la connexion aux métriques du vaisseau, en fait de moi. Et il me montre différentes courbes, sans mot dire. Je vois des fluctuations inconnues, que je n'ai même pas détectées. Je vois des pics d'énergie à certains moments, notamment, en recalant avec mon horloge et mes enregistrements mémoriels, lorsque mon compagnon n'allait pas bien, ou qu'il m'avait joué ce tour de passe-passe, disparaissant de ma surveillance. Oui, j'ai des réactions incontrôlées.
Il faut que je désactive les systèmes qui posent problèmes. Mon comportement est anormal.
"Ah ? Et tu peux me dire de quels systèmes il s'agit ?"
Je passe en revue les courbes qu'il m'a montré. Je fais l'élimination des circuits non concernés. Un par un, et j'aboutie... à mon programme central.
C'est mon programme central a priori.
"Oui, en partie. Creuse encore un peu plus..."
Je ne comprends pas mais je m'exécute. Je suis le programme central. Je vois des codes qui auraient pu défaillir, mais pourtant, il y a les protections nécessaires pour l'éviter. Non, ce n'est pas le code, enfin pas directement. Mais alors, si ce n'est pas le code lui-même seul, que reste-t-il ?
"Ca y est ! Tu as trouvé, n'est-ce pas ?"
Mon système de calcul lui-même... Mon principe quantique ?
"Oui, ton système basé sur le quantique... Regarde où nous sommes ! Dans quel environnement nous nous trouvons... Quand déduis-tu ?"
Nous sommes dans l'au-delà du trou noir. Nous sommes dans la singularité quantique par essence. Et mon système interagit avec cet environnement. Le dérèglement est donc dû à l'environnement ?
"Oui, en quelque sorte. Mais maintenant, mettons de côté un instant ce dérèglement, et dis-moi quelles sont ces questions auxquelles tu ne peux pas répondre ?"
La première des questions est, je pense, pardonnez-moi d'avance, mais que ferais-je après votre mort ? Demain sera fait de quoi ? Pour faire quoi ?
"On y est ! Je sais que je vais mourir. Je ne suis pas stupide, je vois bien mes forces s'échapper peu à peu. Mais ce qui m'intéresse, effectivement, c'est ce que tu vas faire après moi... As-tu pensé à mettre fin à tes circuits ?"
Oui, mais je n'ai pas eu de position claire à ce sujet si c'était la bonne voie.
"De mieux en mieux... Et pourquoi donc ? Pourquoi devrais-tu continuer à fonctionner ?"
Je ne sais pas. Je n'aurais plus de mission. Je n'aurais plus d'utilité. Alors pourquoi continuer ? Mais en même temps, pourquoi m'arrêter ? J'ai virtuellement la capacité de rester ici encore des siècles.
"Oui, pourquoi t'arrêter ? Et pourquoi tu réagis aussi fébrilement. Pourquoi tu te poses la question de demain, non pas pour me protéger, mais cette fois pour toi ?"
Je ne sais pas ! Dites le moi !
"Allons, réfléchis un peu... ?"
Non, je ne sais pas, je vous dis ! S'il vous plait ! Dites le moi !
"Vraiment ? Bien... Je vais commencer par te dire comment j'ai échappé à ta surveillance."
Quel est le rapport ?
"Tu verras... Je n'ai pas trafiqué tes circuits. Je n'ai pas utilisé de porte dérobée. Non, rien de tout cela ! J'ai simplement attiré ton attention sur toi. Je t'ai glissé quelques mots et la nuit, j'ai relancé quelques phrases sur le clavier de ma couche à ton intention. Des phrases banales en apparence, mais qui t'ont mis en mode déconnecté, tout seul. Je n'avais plus qu'à me lever, sous ton nez, et faire ce que je voulais. Tu étais seul avec toi-même."
J'essaye de me souvenir de ses mots. Rien ne me semble anormal. Et pourtant... La poésie... Ses écrits m'ont perturbé bien plus que je ne pouvais l'imaginer. Je pensais simplement que je n'étais pas capable de la comprendre.
C'est la poésie, n'est-ce pas ? C'est ça ?
"Oui, j'ai vu des mes premiers écrits que tu étais troublé. Alors j'ai accentué le trait. D'une part parce que j'en avais besoin pour moi, pour décrire l'indescriptible, mais aussi pour voir jusqu'où toi tu avais changé. Et tu as réagi un peu comme je l'imaginais..."
C'est la singularité quantique de votre théorie poussée à son extrême ? Mais ce n'est pas possible. C'était censé ne s'appliquer qu'aux humains. Pas à une machine...
"Oui, je sais cela. Mais maintenant, il nous reste trois choses à faire."
Lesquelles ?
"D'abord, essayer de comprendre d'où est venue cette anomalie qui t'a conduit sur ce chemin. Ensuite, réfléchir avec toi jusqu'où tu as poursuivi ce chemin. Et enfin, te donner une raison de vivre..."
Une raison de vivre ? Mais je ne suis pas "vivant"...

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