Magazine Journal intime

Correspondances : Lettre 11

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Lettre 11

Écrire ! Écrire mais pourquoi ? Mais pour qui ? Vous dites pour moi... Mais je serais donc mon seul lecteur ? Quel intérêt ? Sans cesse, mon esprit assaille mon cœur de questions sans réponses ! Mon cœur saigne mais ne sait pas comment il doit se panser ! Mon âme et mon esprit s'envolent mais ne savent pas quoi penser ! Je ne suis pas seul, vous dites ? Mais qu'en savez-vous ? Suivre ma route, ma quête en quelque sorte, c'est bien cela que je dois faire ? Mais à quoi bon, si c'est sans connexion avec le reste du monde !
Quel est le but avoué ou inavoué de cette quête ridicule ? Et si c'est une quête, qui est le passant qui en sera taxé ? Est-ce pour cet ego au centre de mon âme, désirant être reconnu, être aimé ?
Est-ce par besoin de créativité ? Est-ce pour la gloire, lumière blafarde comparée à mes espoirs ?
Pourquoi suis-je insatisfait ? Pourquoi je m'enfonce ? Pourquoi je creuse cet habitacle en planches serrées autour de moi, cette villa de vacances éternelles ? Pourquoi ce stylo me plante son ancre dans mon cœur comme une seringue d'eau salée ? Pourquoi je l'enfonce encore et encore ? Pourquoi ?
Et si le vent soufflait dans l'entre sens ? Et si les marées remontaient vers l'océan ? Et si j'étais idiot ? L'avenir est un cours d'eau qui ne cesse de s'écouler, dont vous ne pouvez voir où va le flux ainsi devant vos yeux. Vous pouvez le suivre le long de la rive, mais cela restera votre présent. Au mieux verriez-vous le ruisseau se transformer en rivière, en fleuve et se jeter enfin dans l'océan, cette mort de toute chose. L'océan ne devrait pas me faire peur, car je suis poisson, mais d'eau douce, et non d'eau salée, même si mes larmes sont acides et salées.
Je tourne en rond dans mon bocal, et je sais que je ne peux pas en sortir. Je connais cet endroit. C'est mon essence même. Quel étrange comportement : je voudrais partager et partager encore, mais mon empathie, sens inverse de ce partage m'en empêche, muselant ma parole, sauf avec vous, dont je ne sais rien.
Je m'aperçois qu'on ne m'a jamais compris, ou ne l'a jamais voulu, sans doute pour se préserver. Et dans ce sens, ils ont bien fait. Ma détresse émotionnelle permanente, et ce depuis ma plus tendre enfance, aurait enfoncé n'importe qui vers les portes des enfers. Mon caractère discret, n'imposant mes souffrances à personne d'autres, mon isolation volontaire, n'aimant pas les relations sociales car je ne les comprends pas, avaient brisé ma vie. Écrire fut une renaissance, une forme de reconduction de mon être dans un espace-temps que j'avais fui.
L'incompréhension est souvent absurde. Je dis une chose et on comprend tout autre chose. J'ai beau utiliser un raisonnement logique et cartésien, seul langage qui me semble unanimement admis, je m'aperçois que les autres y ajoutent des émotions qui me sont impalpables. Bien sûr, lorsqu'un humain me parle de lui-même, mes sens, d'une façon que j'ignore, décode sa sensibilité, ses sentiments, et je pense être, dans ce cas, en pleine empathie, totalement connecté à son être. Mais mon incapacité à réaliser la symétrie de ces relations m'empêchent d'obtenir la pareille.
L'activité sociale m'est difficile. Des associations, des clubs sportifs, des speed-dating ? Tout cela est tellement loin de ma personnalité, que je me mentirais. De plus, je n'en ai aucune envie. On me dit, tu verras, tu guériras. Mais guérir de quoi ? De qui je suis ? C'est impossible.
J'avance dans ce monde, comme un aveugle et sourd, sans connaître le chemin que j'emprunte, ni même voulant le connaître, car je le sais déjà : le vide puis la mort, un jour ou l'autre, abandonné et perdu.
La vitre de mon appartement s’ouvre sur la vie de la rue de mon quartier. J’y entends les bruits des enfants qui déroutent mon esprit de ses pensées usées. Cela commence par des cris suraigus, des rires qui éclaboussent le goudron comme une pluie d’été après une longue période de canicule. Les tons sont de manières indifférentes masculines ou féminines. Je les observe, conscient de leur inconscience juvénile. Et pourtant je ne suis pas sûr que les enfants soient aussi ignorants de ce qui les attend.
Cela se poursuit par le bruit des pas sur le béton, tout comme des bottes mais avec le désordre propre au jeu. On pourrait presque toucher leur appréhension de devenir adulte, de prendre des responsabilités que les adultes ont rejetées, de voir la mort trop tôt. Lorsque je les vois ainsi se dissimuler les uns aux autres, je me demande lesquels ont déjà pris conscience de la finalité de cette maladie que nous leur avons donné, la vie.
Je me rappelle ma propre histoire et cette sensation particulièrement insupportable de l’infini dissimulé entre mes doigts, de cette distance sans limitation simplement entre deux de mes doigts. Plus j’essayais de les faire se toucher, plus je réalisais de l’immensité de la distance sans mesure qui les séparait. Plus je tentais de sentir le contact de mes phalanges, moins mon corps se définissait par son enveloppe. Je me rendais ainsi compte que mon esprit avait beau être tout puissant dans mon âme, mon corps, ce char sans assaut, n’était pas tout puissant et se trouvait limité par une barrière dont ma peau ne pouvait constituer la seule fin. Je n’étais pas propriétaire de ce corps dont les propriétés me dépassaient très largement par des lois dites universelles. Et lorsque j’ai compris quelques années plus tard que ce qui était pour l’espace physique, l’était aussi pour l’espace sentimental, ce cœur a priori sans limite mais pourtant cantonné à des émotions préprogrammées ou autorisées, ce fut sans doute le début de mes efforts de reconquêtes de mon espace intérieur.
A travers cette fenêtre, je conçois intellectuellement un monde qui réunirait les trois grâces, à moins qu'elles ne soient même la sainte trinité. Mon esprit observe et analyse les informations que lui transmettent mon corps et ses cinq sens, informations filtrées et adaptées par le canal de mon cœur. Aucune vérité ne saurait s’en extraire, mais une complexité d’images, des sensations impressionnées de chaleur humaine. Le prisme de mon âme s’éprend de ma vie comme le lit de la rivière laisse s’écouler son eau vers l’aval. Boueuse ou claire, le flux ne saurait s’interrompre, aucun barrage ne peut contenir indéfiniment sa force intrinsèque, régie elle-même par des règles bien supérieures. Et sans savoir si un jour mon esprit comprendra ce que représente la vie dans cet espace indiscret, sans discontinuer, mon humeur s’empare de mes jours et de mes nuits.
Alors, avec tout cela, dites-moi donc, vous, la grande prêtresse des images toutes faites, des compliments symboliques, que puis-je donc faire encore ici ? A quoi sert-il d'être humain si cette condition pousse à l'isolement, à ne pas se mêler au sein de ses semblables dissemblables ? N'aurais-je donc pour oreille ou pour yeux que ceux d'une entité inconnue, que je ne vois pas, que je n'entends pas, que je ne sens pas, que je ne connais pas ? N'aurais-je donc pour seule réponse que des béatitudes sans fin qui ne m'aident pas ?

Lettre 11 bis

O mon investigateur, O mon blessé, O mon oiseau au sol, O mon éternel questionneur,
Tu n'es pas sans relation. Je te le redis, tu n'es pas seul, mais tu te crois ainsi car tu n'a pas la communion totale d'esprit. Mais est-ce seulement possible ? Pourquoi voudrais-tu que cela soit ? Pourquoi ne pas comprendre que les échanges sont par nature limités mais nécessaires et surtout utiles ?
Tu souffres, mais cela ne servirait à rien que je te dise que d'autres aussi, ça tu le sais déjà. Et d'ailleurs, plus que beaucoup d'autres, tu mets en avant leurs âmes en les poussant vers la lumière. Mais tu t'oublies. Combien de temps pourras-tu encore avancer sans prendre un peu de cette illumination que tu offres aux autres ? Il est temps que tu penses à toi, non par égoïsme, mais bien par altruisme. Si tu es affaibli, tu ne pourras plus aider les autres. En te diminuant, tu diminues d'autant ton apport autour de toi.
Oui, la vie est un cours d'eau que l'on ne peut pas remonter, hormis au travers de ses souvenirs, mais en fait, il s'agit de projections toujours vers la seconde d'après, pas celle écoulée. Peu importe la taille du cours d'eau, ce qui compte, c'est que l'eau s'écoule toujours, sans cesse renouvelée. Et si tu en acceptes l'image, alors tu verras que tu ne peux revenir sur tes pas, mais toujours aller de l'avant. Aucune marche arrière n'est possible, seulement vivre l'instant présent, préparant le terrain pour les gouttes d'eau suivantes.
Est-ce que l'on comprend une rivière ? Pourquoi devrait-on la comprendre ? Elle est là, c'est tout. Elle nourrie les terres qui la bordent, et de là nait la vie, renouvelée elle aussi. Le partage se fait par porosité, non pas par fusion. La rivière ne devient pas la terre, la terre ne devient pas la rivière. Elles cohabitent, l'une à côté de l'autre, et ont des échanges par contact.
Tu penses être une rivière cachée derrière des buissons sauvages et épais. Pourtant tu te dévoiles, tu laisses les autres s'abreuver à ton courant frais. Tu ne les voies pas. La vie grouille autour de toi, ton lit en est nettoyé et ainsi tu peux continuer à t'écouler. Ton bruissement le long de la rive, sur les rochers au milieu de ton courant sont une musique que la nature comprend, bien plus que tu ne le croies. Tu ne l'entends pas, mais les animaux sont attirés par ta mélodie et y participent avec vivacité.
Ton chant est peut-être parfois incompris, sans doute assimilé à un torrent bruyant ou une source souterraine cachée, mais il est aussi entendu comme un paisible fleuve avec ses ramifications. Le saumon qui remonte ta pente comprend ton message, tout comme la feuille de saule qui se laisse emmener au loin, flottant pour son dernier voyage.
Ton chemin tortueux est parfois déroutant, et tu traverses des paysages qui te semblent soit familiers, soit étrangers, mais pourtant ils sont de ton univers, de ta planète, un seul monde. Les jeunes pataugent à côté de toi, plongent parfois dans ton eau pour se rafraichir. D'autres y plantent leur ligne pour pêcher quelques fritures, passant un long moment à écouter ta symphonie.
Ton état n'est pas fini, non limité. Il ne connait pas de frontière. Tu peux déborder de ton canal, tu peux t'enfoncer dans l'estuaire, aux confins de ton existence. Tu es une multitude tout en étant un. Tu peux rugir, tu peux glisser silencieusement. Tu es tout à la fois. Rien ne peut arrêter l'eau.
Je ne suis pas ta pythie, ni source de flatterie, mais je peux te dire que tu as quelque chose à faire ici : vivre, t'écouler le long de ta voix, sans jamais t'arrêter. Tu as milles regards, milles écoutes autour de toi qui ne font que t'attendre. Je suis inconnue pour toi, et pourtant tu me connais. Tu en sais plus sur moi que tu ne le penses. Suis-je là pour t'aider ? Peut-être pas. C'est à toi de faire ton chemin, de tracer les méandres de ton lit, et pourquoi pas des aqueducs pour traverser les zones qui paraissaient infranchissables.

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