Magazine Journal intime

Foison de vies - Chapitre 29

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 29

Vie 3

Nous voici donc dans ce qu'il appelle notre "cage de Faraday relativiste et quantique". Est-ce que cela fonctionnera ? Nous n'en avons aucune idée tous les deux. Mais qui ne tente rien, n'obtiendra rien. Mon compagnon mécanique est entièrement figé dans les mesures et contre-mesures immédiates à produire. Il me parle pour m'indiquer ce qu'il fait, même si je n'arrive pas toujours à suivre son raisonnement. Mais son cerveau quantique semble être poussé à ses limites. Les hypothèses les plus folles sont prises en compte comme des faits établis, et de là, il en déduit des actions quasi instantanées. Moi, je corrobore parfois ses hypothèses par ma réflexion humaine, parfois je lui demande de réajuster son hypothèse, par intuition, ce qu'il fait sans chercher à discuter.
"Nous entrons dans l'horizon des événements. Maintenant, nous ne pouvons plus faire demi-tour, déjà que notre capacité de toute façon de notre propulsion nous y empêchait."
Attention à ne pas passer par le centre, d'où les radiations de Hawkins pourraient nous détruire en un rien de temps, si tant est que l'on puisse encore parler de temps ici.
"Oui, je fais en sorte, grâce à la matière sombre et l'énergie sombre, qui se dégage de ce trou noir, de nous faire dévier d'une trajectoire trop directe. La chance que nous avons est que nos moteurs utilisent justement cette source. Mais tiendront-ils le choc devant cet afflux gigantesque ?"
Oui, en effet. Il faut préserver les moteurs. As-tu une possibilité de limiter l'absorption qu'ils font de ces éléments ?
"Pas vraiment. Mais je peux indirectement dévier une partie de ce qu'ils absorbent vers notre cage. Ainsi, d'une façon que je n'arrive pas exprimer, aucun calcul ne me permettant de le vérifier, il est possible que cet afflux nous protège même des effets induits."
Excellent ! Et en utilisant la théorie du dilaton et du boson de Higgs, il serait possible de réaffirmer la gravité dans notre cage, en utilisant le surplus d'énergie, tout comme si la force d'un torrent, se fracassant sur un rocher, assurait en même temps, par sa pression ainsi exercée, la permanence de ce rocher, sans le détruire, comme un bouclier hors du temps ?
"Théorie intéressante. Je vais tenter de l'appliquer même si je n'en comprends pas les implications. Elle me semble une bonne option."
En tout cas la seule que nous ayons pour le moment... ?
"Oui, la seule."
Et alors que nous nous enfonçons de plus en plus profond dans cet espace-temps qui présente de moins en moins de notions d'espace et de temps, bien qu'assis solidement à mon fauteuil, sanglé, et observant les mesures de nos capteurs, je dois me rendre à l'évidence que nos capteurs sont de plus en plus inutiles. Ils ne savent appréhender un environnement pour lequel ils n'ont pas été prévus.
Et cette cage, censée me protéger, ainsi que les parties vitales du vaisseau assurant ma propre survie et le bon fonctionnement de cette extension mécanique qui me parle, cette cage est transpercée sans violence par des formes d'orages électromagnétiques mais aussi gravitationnels. Mon compagnon est même obligé de se clouer au sol pour ne pas disparaître dans ce maelström. Et je vois défiler, non à mes yeux ou par mes sens, mais par une forme d'intuition inconnue de moi jusqu'ici, des informations quasi incompréhensibles.
- La vie : sa naissance et sa mort, corrélations inévitables, deux faces d'une même pièce.
- L'univers : son origine infiniment petite, non mesurable, et son infinité de croissance, en expansion avec une accélération permanente, conduisant là aussi, comme la vie, à sa naissance et sa mort, par la dilatation infinie de ses composants infimes, pour ne laisser plus que des traces infimes mais en somme toujours similaires.
- L'humanité : sa particularité et son universalisme, son impression d'être unique et pourtant sachant qu'il ne peut pas en être ainsi, la conscience du hasard dans sa naissance tout en sachant que rien ne peut être un simple hasard, tout est causes et conséquences, même si les règles sous-jacentes nous semblent impalpables.
 - Les illusions et la réalité : nos sens nous trompent, et là, j'en suis le témoin absolu, y compris mon acolyte numérique, car rien de ce que nous percevons par nos capteurs, fussent-ils biologiques ou électroniques, ne peuvent rendre compte de la singularité dans laquelle nous nous trouvons ; et cette cage où la pression extérieure est compensée par elle-même à l'intérieur, assumant en quelque sorte le maintien d'une pression constante entre nos univers mêlés.
Nous passons des turbulences de plus en plus fortes, des parties du vaisseau, non protégeables, se désintègrent, redevenant pure énergie sous les effets mixtes de la pression gravitationnelle et des interactions subatomiques. Pourrons-nous seulement y résister indéfiniment ?
Il nous faut trouver un moyen d'envoyer le plus d'informations possibles vers la Terre, tout ce que nous mesurons ou ne savons pas mesurer !
"Mais comment faire ? Nous sommes au-delà de l'horizon des événements. Plus rien ne sort."
Non, tu as tort. Le trou noir maintient la conservation de l'information mais ne peut pas a priori stocker l'infini. Il a donc une émanation, celle présentée par Hawkins. Nous pourrions emprunter cette voie pour émettre des signaux ?
"Mais Hawkins lui-même a remis en cause cette théorie."
Non pas totalement. Il a, si j'ai bien compris, et j'en ai tiré quelques théories, indiquait que ce n'était pas que de la chaleur des corps noirs, mais que l'unitarité était maintenu. Rien ne se crée, rien ne disparaît, tout se transforme. A nous, de profiter de ce mécanisme pour y introduire nos propres fluctuations qui seront décodables par des observateurs externes, s'ils arrivent à les capter.
"Mais pourquoi iraient-ils sonder ces radiations, ces émissions ?"
Parce que c'est précisément l'objectif de ma mission, non ?
"Nous n'étions pas censé entrer dans un trou noir."
Non, en effet, nous ne l'avions pas prévu ainsi. Mais maintenant que nous y sommes, il faut faire avec et utiliser chacun de nos atouts, si maigres soient-ils, pour faire parvenir notre savoir, nos découvertes, ou nos incompréhensions à l'humanité qui nous a envoyé ici.
Ce faisant, l'ordinateur établit différentes options et les teste une à une pour parvenir à mêler à ce rayonnement de masse sombre une ondulation non aléatoire, signifiant un code, un peu comme le code morse d'origine. Et après de nombreux échecs, il m'affirme enfin qu'il est possible, sans en être certain, que cela fonctionne.
Je m'attèle alors à écrire mes comptes-rendus, et lui de les compléter de ses propres mesures. Je décris notre arrivée ici, les circonstances, les aléas de la mission. Je décris ce que j'observe, ou plutôt ce que je n'observe plus. Je décris les début de réflexions qui dépassent le cadre simple d'un scientifique astrophysicien, mais qui me semblent avoir autant, si ce n'est plus, d'importances à mes yeux. Sur ces éléments, l'ordinateur n'ajoute rien et se contente de les coder et de les transmettre, en espérant qu'ils sortent effectivement de l'horizon.
Combien de temps faisons-nous ainsi ce travail acharné ? Je ne saurais le dire. Mais il est certain d'une chose. A un moment, la plongée étant si profonde et si loin de l'univers classique que nous connaissions, une nouvelle forme de vie, ou de survie, voit le jour. Une vie dont le temps est absent, mais pourtant bien ancré dans mes cellules. Je vois mon compagnon métallique s'attelait à réaliser des modifications de notre environnement, et de lui-même, pour sans cesse s'adapter à la situation totalement fluctuante et imprévisible. Je vois le temps passer, mais en fait non. Il ne passe pas. C'est moi qui passe. Le temps n'est plus. C'est à peine si je crois encore avoir une existence corporelle, mais je me sais encore là, grâce aux changements réactifs de l'ordinateur centrale dont son rôle est d'assurer ma survie.
Vivre, sans savoir si je vis encore... Être, oui, être encore...

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