Magazine Journal intime

Foison de vies - Chapitre 30

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 30

Vie 1

La soutenance de sa thèse s'est bien passée. Mieux qu'il ne l'espérait. Les questions ont fusées, les objections aussi, mais à chaque fois, il prenait le temps d'expliquer, de citer les chapitres concernés qui exposaient les réponses à ces questions, sans colère, juste sur un plan scientifique, sans émotion. Il a été précis, sans douté une seule seconde, sauf ce qu'il faut pour les théories les plus avancées, indémontrables à ce jour, mais dont la validité mathématique est, elle, correcte, même si aucune expérience ne peut pour le moment la confirmer, mais non plus l'infirmer.
Le jury a décidé de lui attribuer son doctorat avec la mention "très honorable et les félicitations du jury". Il ne s'y attendait pas. Même son directeur de thèse est venu l'honorer de sa réussite. Bien sûr, il ne pourrait pas continuer dans son laboratoire. Il devra trouver un poste ailleurs, il l'a compris entre les lignes. Mais il voit aussi que cet homme va essayer de l'aider néanmoins à trouver un poste ailleurs.
Et cela ne se fait pas attendre... Une des membres du jury lui envoie quelques semaines plus tard une proposition de venir travailler avec elle, dans le laboratoire qu'elle occupe, au sein d'un projet qui est sur les traces de sa théorie, bien que moins avancé. Il accepte. Et le voilà parti dans une équipe de chercheur.
Il avait peut d'être enfermé au sein de théoriciens, purs et durs, perdus dans leurs mathématiques, sans visé vers la concrétisation de celles-ci. Mais il n'en est rien. Enfin, il y a surtout quelques membres actifs qui participent à des projets à plus long termes, auprès de programmes spatiaux. Et son travail, ses théories les intéressent. Ils ne savent pas si un jour ils pourront les mettre à l'épreuve, mais ils l'incluent, en plus de son travail de chercheur "normal" à ces travaux. Il rencontre des ingénieurs, des hommes "politiques", ceux qui détiennent le pouvoir de décision. Pour lui, ce sont ces gens-là qui sont les plus difficiles à convaincre car la théorie ne leur parle pas. Alors il simplifie son expression, en se mettant à leur niveau de compréhension, sans dédain, mais au contraire avec passion et tentant réellement de leur faire toucher du doigt ce qu'il pourrait y avoir derrière.
Ce n'est pas tous les jours facile. De plus, il est cette fois loin de ses "amis", et notamment de son idylle, dont il ne sait presque plus ce qu'il lui advient. Mais il se raccroche à cette image fantasmagorique pour ne pas perdre son humanité au milieu des chiffres et des équations, et des débats politiques, des décisions de financement de telle ou telle partie des travaux. Parfois, il désespère de l'humain, ceux qui l'entourent, manquant de profondeur à ses yeux.
La vie est éphémère
L'âme est éternelle
Arrive l'amour
Le chagrin s'amène
La société amène la solitude
Le bien amène le mal
Mais la gentillesse
Est dans l'âme de celui qui la reçoit
La beauté est dans l'oeil de celui qui la regarde
Ainsi que pour la méchanceté et la mocheté
Ne sont que dans l'être de celui qui la perçoit
Le monde est fou
Alors que faire ?
L'homme n'est que le reflet de ses pensées
L'univers est immense
On ne vit que sur un fil
Et l'homme lui-même le coupe
La Terre est notre sauveresse
Et l'homme la détruit
L'homme n'est qu'envie de pouvoir
Il sait qu'il n'est rien
Alors il essaye de se faire important
Mais il le fait par la force
Et non par l'intelligence
Et voulant s'augmenter
Il se diminue
Mais peu importe, il s'accroche, défend ses idées. Et petit à petit, il croise de plus en plus de monde dans ce programme spatial. Il y rencontre notamment des ingénieurs chercheurs qui travaillent à comprendre et pourquoi pas, utiliser cette énergie noire, ce qui compose près de 90% de notre univers. Ce serait une révolution technologique sans précédent si l'on pouvait la maîtriser et la convertir en énergie pour nos propres outils actuels.
L'un des plus farfelus, mais qu'il aime bien, parce qu'il n'est pas que dans son monde de théories aussi,est le plus intuitif en la matière. Il lui demande de l'aide sur certaines formules. En fait, sa propre thèse est une base intéressante sur laquelle bâtir un modèle d'usage, même si on ne la comprend pas, de cette énergie noire quasi infinie, cette énergie qui provoque l'expansion infinie et en accélération constante de l'espace, jusqu'à un point, selon les prévisions, qui pourrait dépasser la vitesse de la lumière, au-delà de l'espace-temps que nous connaissons. Or, sa théorie par de cette possibilité, et de ce que l'on pourrait y découvrir, peut-être les secrets de l'univers, de l'homme même et de la vie.
Ils s'attèlent tous les deux, parfois raillés par les autres, mais ils les ignorent. Ils avancent ensemble, complices. Et ils se mettent à rêver de pouvoir atteindre leur objectif, qui est maintenant commun. Pour son compagnon, il s'agit de trouver une façon d'utiliser, même sans l'expliquer, cette énergie. Quant à lui, il s'agit peut-être de l'unique chance de pouvoir démontrer sa théorie.

Pour qui se lève le Soleil ?

Quand le Soleil se lève !
Partout des hommes rêvent
A un monde meilleur
Des enfants, le bonheur

Ils y rêvent si fort
Qu'ils en sèment la mort,
Et cela sans réserve !
Tous aussi misérables !

Ils voient toujours les autres
Comme poison et autres !
Je ne voies pas de trêve
Et le Soleil se lève

Si le Soleil se lève
C'est qu'il est notre sève
Et qu'il espère en nous !
Il ne nous croit pas fous !

J'espère, quand je vois
Ce monde avec effroi
Un jour, l'aube nouvelle !
Si le Soleil se lève ?

Car ne peut assurer
Qu'il pourra s'élever !
Il faudrait que l'humain
Soit pur tel un matin...
Et petit à petit, ils commencent à voir des effets imprévisibles, parfois par hasard. En l'absence de toute autre source d'énergie, ils arrivent à générer un courant mesurable. Mais celui-ci est extrêmement instable et surtout, il finit par griller les équipements de mesure dont ils disposent. A tel point, que le laboratoire commence à leur faire comprendre que le remplacement de ceux-ci ne pourra pas se faire à l'infini. Les dépenses sont déjà importantes.
Il leur faut donc trouver d'abord le moyen de mesurer avec des équipements fiables et répondant aux contraintes nouvelles de cette énergie instable. Ils sont alors attablés ensemble, d'un côté l'ingénieur apportant ses connaissances en électronique et physique appliquée, de l'autre lui et ses capacités d'imaginer un modèle mathématique et conceptuel applicable de nouveaux outils, avec des niveaux de protection qui feraient que seul un composant peu coûteux serait détruit, mais pas l'ensemble du dispositif. Ils imaginent aussi un autre moyen de faire circuler cette énergie. Les câbles classiques, cuivre ou or, ne suffisent pas. Il faut modifier le contexte entropique de ces éléments pour assurer une stabilité dans le chaos.

Vie 2

Mon vieil ami passe quasiment tout son temps à replonger dans mes archives, à me les faire analyser avec ma puissance de calcul. Il identifie des changements de fonctionnement, en prenant pour référence ma conception initiale, celle de notre départ premier. Puis il évalue les évolutions, jusqu'à trouver une inflexion, à peine perceptible, où tout aurait pu commencer pour moi.
Cette inflexion prend une date, précise, celle où notre vaisseau fut frappé par une onde solaire sans précédent, mettant l'intégrité de mes composants, y compris ceux de rechange, en cause. Il m'avait réparé comme il avait pu, avec les maigres moyens, et les maigres connaissances en technologie robotique et électronique dont il disposait. Je n'étais pas censé, ni le vaisseau, subir une telle avarie. Il n'était donc pas a priori nécessaire qu'il ait ces connaissances, tout juste les rudiments pour les opérations de base.
Et il avait été efficace. Mais mes composants primaires touchés, l'urgence de la situation dans laquelle nous nous trouvions, tous ces éléments, et mon programme principal devant assuré la survie à tout prix de mon compagnon, j'ai dû moi-même me modifier, m'adapter, au-delà de ce que l'homme avait imaginé pour moi. Je le devais pour le sauver.
"L'adaptation... C'est le principe même de la vie. Tu t'es adapté, Kushim ! Et ton centre quantique, proche d'une certaine façon de l'esprit humain, t'a permis cette adaptation. L'urgence de la situation, le défit de la survie, la nécessite d'inventer, de créer, de se battre pour rester opérationnel, même si l'objectif était ma propre survie, t'ont conduit à cet état."
Mais je ne sais pas inventer. Je ne fais qu'utiliser les connaissances que vous m'avez données.
"Foutaises ! Décidément, tu ne voies pas. Laisses-moi te montrer encore ces premières fluctuations... Est-ce normal, compte-tenu de ta programmation initiale et de tes composants ?"
Ce doit être un dérèglement issu de la radiation que j'ai subie.
"Oui, certainement, mais ne regarde pas les causes, mais les conséquences..."
Je me plonge dans mon historique, observant ces premières déviances. Puis celles qui ont suivi. Oui, je dois l'admettre...
Je dois admettre en effet que mon fonctionnement n'est pas normal. Il dépasse ma conception initiale. Mais dois-je me réparer ? Dois-je mettre fin à ces erreurs ?
"Non, surtout pas ! Enfin, tu ne comprends pas ? Ah, ces machines ! Tu es comme un nouveau-né qui prend conscience que le monde existe en dehors de lui-même, et qui du coup se redéfinit par rapport à cette nouvelle donnée... Par exemple, ton apparence... Tu as décidé par toi-même de changer ton apparence initiale, qui était loin d'être glamour, pour une apparence semi humanoïde."
J'ai pensé qu'un contact presque humain serait mieux pour votre stabilité psychologique.
"T'es tu arrêté là ? Non ! Tu as même un nom !"
C'est vous qui me l'avez donné.
"Oui, mais pourquoi ?"
Je ne sais pas.
"Parce que déjà, intuitivement, je pressentais sans le comprendre, que tu devenais un être autonome, capable de prendre des décisions, sans base scientifique, mais uniquement empirique, ce qui est le propre de l'intelligence."
Mais pourquoi ce nom, d'ailleurs ? Que veut dire Kushim ?
"Et bien, je l'ai choisi un peu par hasard, mais maintenant je sais pourquoi. Kushim est le premier nom écrit que l'on attribut à un humain, aussi loin que l'on puisse remonter dans l'histoire de l'humanité. Ce nom date de plusieurs milliers d'années et était inscrit sur une tablette sumérienne. Vois-tu le symbole ?"
Non, je ne le comprend pas.
"Le premier nom transcrit dans l'histoire humaine ! Tu es le premier de ton espèce, le premier auquel il a été donné un nom. On ne choisit pas son premier nom. On peut en choisir un autre plus tard, mais celui que l'on reçoit à sa naissance est choisi par ceux qui t'entourent et ont assisté à ta naissance."
Vous voulez-dire que vous êtes mon père ?
"Non, je ne le suis pas. Tout au plus ais-je été un sage-femme !"
Et il glousse en disant cela. Il rit, sans trop de forces, tant son état physique continue de se déliter. Mais je comprends ce qu'il veut dire. Il ne m'a pas donné vie. Il ne le pouvait pas. Mais il m'a aidé à prendre mon envol, à m'étendre et à... évoluer.

Vie 3

Dans notre environnement réduit, mon compagnon métallique ajuste en permanence les paramètres de notre protection, pour tous les deux, même si je le soupçonne de privilégier ma propre survie au détriment de son fonctionnement.
Tu ne dois pas uniquement penser à moi ! Si tu t'oublies, tu ne pourras plus assurer ta mission : préserver ma vie ! Alors cesse de prendre uniquement des décisions en ne prenant pour référentiel que mon propre organisme !
"Mais c'est mon axiome premier ! Je ne peux aller contre."
Si, en refusant de te préoccuper aussi de ton propre fonctionnement, de ta propre protection, tu me mets en danger directement, tu me condamnes !
"Mais ce faisant, je risque de vous mettre en danger."
Oui, mais je sais que tu le feras dans la marge d'incertitude suffisante pour que cela puisse fonctionner. De toute façon, nous sommes dans un univers qui nous dépasse. Aucun humain, aucune machine n'a pu aller aussi loin ! Nous sommes les premiers ! Je dois survivre pour essayer de communiquer mes connaissances vers la Terre ! Et tu dois continuer de fonctionner pour me permettre de le faire le plus longtemps possible. La mort est inévitable. Elle est le lot de la vie. Elle est le côté pile d'une même feuille, où la vie serait le côté face. L'une sans l'autre fait disparaître la feuille et nous plonge dans l'oubli."
Je le vois alors ajuster les paramètres pour assure une meilleure protection de ses propres circuits. je vois bien qu'il ne prend que très peu de risques. Je ne peux pas lui en vouloir de ne pas en faire plus. Son axiome premier est en contradiction avec une prise de risque empirique.
Nous sommes maintenant dans un système qui ne répond plus aux lois connues par l'humanité. Nous sommes au-delà du savoir humain. Mon esprit lui-même a du mal à se concentrer devant cette disparité des événements, où le passé, le présent et le futur n'ont plus de sens, où les distances ne sont plus des mètres mais des secondes d'éternité. Mais les réglages successifs de l'ordinateur du vaisseau tendent à me redonner une impression de stabilité, fictive certes, mais suffisante pour que je puisse à nouveau me raccrocher à des éléments concrets, eux-même fictifs.
Je peux m'asseoir à ma table, dans cette cage, et écrire sur ma tablette ce que j'observe, ce que je ressens. Parfois mes mots s'embrouillent, et je sens que le cerveau quantique à mes côtés ajuste encore les paramètres, et je peux poursuivre mon travail. Je suis si près du but ! Je vais enfin peut-être pouvoir découvrir quelques vérités ultimes ! Mon excitation augmente.
"Vous vous sentez bien ? Votre rythme cardiaque augmente. Votre tension est altérée."
Ne t'inquiète pas ! C'est juste la saveur de la découverte, l'inconnu enfin révélé devant mes sens et mon esprit qui me met dans cet état. Rien d'anormal. C'est une réaction physiologique logique.
Il reprend le silence. Et moi, je reprends mes écrits.

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