Magazine Journal intime

Correspondances : Lettre 13

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Lettre 13

Vous voulez que j'arpente mon chemin, et ce malgré mes pieds en sang ! Vous voulez que je me saigne sur du papier buvard, mes émotions et ma raison mélangées ? Mais comment adopter une marche agréable lorsque l'on ne sait même pas de quoi sera fait demain ? Encore une fois, j'ai du mal à saisir le sens même de vos propos, mots inaudibles mais perceptibles, sans que je ne puisse l'expliquer. Mais qui êtes-vous donc ? Me répondrez-vous un jour ?
Mon temps est le mien, vous dites. Mais mon temps défile et ne reviendra jamais. Et le temps qui me reste par nature diminue à chaque seconde. Mais je ne veux pas savoir la date limite de consommation. Je préfère rester dans l'ignorance et vivre maintenant.
Si mon avenir m'était compté, je ne pourrais y croire, car je ne ferais confiance à aucune diseuse de bonne aventure. Je ne peux croire en ses dictons stupides : "Demain, ça ira mieux !". Non, demain n'existe pas, seul existe maintenant, trainant son passé comme des chaînes lourdes aux pieds.
Alors les avis sur ma personne : "tu devrais changer cela, tu devrais faire cela, tu vivras mieux, tu seras à nouveau heureux..." Tout ceci est du vent, basé sur des hypothèses fumeuses car s'il y a bien une hypothèse instable qui défie toute logique et prédictibilité, c'est l'être humain.
Et pour ce qui me concerne, je sais que je n'ai jamais réussi à prédire mon propre avenir. Tout au plus des scénarios se mettent en place, multiples, avec autant de variances que d'interactions avec les autres, dont le nombre est si élevé que l'équation se retrouve impossible à résoudre, problème NP complet par essence (non résolvable en temps polynomial).
Je subis donc ma vie émotionnelle tous les jours, un par un, en espérant conserver un chemin à peu près stable et sans détour. Mais quelle est cette voie ? Comment la trouver et me la fixer ?
Je me cherche, et je ne me trouve pas. Je m'étudie et je me perds. Je m'évalue et je perds le fil de mon algorithme. Ma raison ne peut pas gérer mon être réel. Je dois faire confiance, de manière aveugle, à mes sentiments, au risque qu'ils m'entrainent dans un voyage de folie et d'exil. Mais au moins, je serais en phase avec moi.
Mon isolement s'étale dans tout mon être, depuis ses profondeurs jusqu'à sa surface.
Néanmoins, puisque vous me demandez d'être fier et de relever la tête, je vais tenter pour une fois d'imprimer un début d'espoir. Non pas que je me sente soudainement béat, mais ma route n'est pas si horrible que je veux bien le faire paraître. Je vis, je respire, je ressens des émotions, bonnes ou mauvaises, mais j'éprouve et mon sang coule dans mes veines ainsi que sur mes pages d'écritures.
Ma quête est, selon moi, noble, presque chevaleresque au sens du moyen-âge, les mythes arthuriens, le héros de théâtre Cyrano de Bergerac, parfois même d'une certaine façon certains grands hommes qui ont écrits des mots qui réveillent notre conscience même des siècles plus tard.
Je ne me surestime pas, je ne suis pas à leur niveau. Mais un idéal n'est pas fait pour être atteint mais pour donner une direction, une ligne de conduite. Notre propre devise n'est qu'illusion : Liberté, Égalité, Fraternité ! Pour autant, doit-on l'ignorer et ne pas tendre vers ce qu'elle exprime comme transcendance du genre humain ? Il en est de même pour mes propres idéaux, qui incluent bien sûr ceux gravés sur les frontispices de nos mairies et de nos parlements.
C'est un combat difficile, sur soi-même d'abord, mais aussi avec les autres qui ne comprennent pas cet absolu, ce sens parfois très binaire des situations. Je n'accepte pas les situations qui mettent en difficulté de manière injuste des êtres humains, hormis moi. Je lutte contre les préjugés, contre les mises en bouc-émissaires qui cachent une vérité bien plus triste et plus grave.
Je n'ai pas l'impression d'inutilité dans cet espoir fou de changer le monde et surtout les humains qui y vivent. Bien sûr, mes actes sont dérisoires, mais ne rien faire serait capituler. Et cela, je ne peux m'y résoudre.
Je ne peux embrasser toutes les causes, mes forces sont limitées. Je ne sais pas comment je choisis mes combats, je le fais à l'instinct, sur l'instant, et je me bats. Je cite Edmond Rostand :
Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
Qu'est-ce que c'est que tous ceux-là !- Vous êtes mille ?
Je m'y reconnais pleinement ! Peu importe la victoire, peu importe si cela semble inutile, l'important est d'essayer. Et peut-être, parfois, cela changera un peu ce monde. Il ne faut pas oublier l'effet papillon, affectant par l'exemple d'autres, nous nous battrons à plusieurs, battements d'ailes quasi coordonnés conduisant à un possible tsunami.
Je trouve par exemple que l'on ne donne pas assez de place aux femmes dans notre organisation. Elles ont une approche différente, dont j'ignore beaucoup, mais que je ressens au plus profond de moi comme bénéfique. Il est dommage que notre société soit à ce point hémiplégique. Cela ne veut pas dire que l'homme, masculin, n'a pas ses qualités lui aussi, mais sa force native impose des règles et des conditions de vie qui ne me semble pas compatibles avec l'idéal que je poursuis.
D'une certaine façon, écrire est pour moi l'occasion de laisser ma part féminine s'exprimer et ainsi de répondre à ma quête, sans doute futile, mais pour moi nécessaire. Et je tente, malheureuse fourmi, conscient que ses efforts sont vains, d'inventer, pour moi, un mode de vie qui assume cette recherche porteuse d'espoir, un idéal, qui par définition ne peut être atteint, mais qui vaut à lui seul le fait d'avoir vécu : être !
Combien de nous sont-ils affolés, atterrés, effrayés par cette réalité qui nous dépasse ? Combien sommes-nous pour tenter de changer les choses de l'intérieur, en commençant par ce qui semble le plus simple (mais qui ne l'est pas, simple), à savoir soi-même. Éviter l'égoïsme, penser la devise de notre pays comme un vœu pieux mais un idéal vers lequel on devrait tendre. Et s'autoriser à chercher le bonheur, non pas dans les réflexes que l'on nous apprend, tels que consommer est une forme d'accomplissement, travailler une forme de réalisation (à moins d'y mettre son âme, dans un instant fragile d'union corps et âme).
Je sais que cette route est difficile, je ressens celle-ci tous les jours. Parfois j'échoue, parfois j'ai de petites victoires. Mais qu'importe, le but est de parcourir un chemin, d'avancer pas à pas, et pas le but qui lui est inatteignable. Je ne suis pas un sur-homme, loin s'en faut ! Des défauts ? Oh oui, j'en ai !
Et c'est cet être imparfait qui se présente à vous, qui vous parle. C'est cette erreur de la nature, du moins tel que je le ressens, qui ose s'exprimer et affirmer que le monde est monde mais qu'il ne tourne plus depuis longtemps, qu'il s'enfonce dans une spirale, celle d'un maelström qui aspirera toutes formes de vie. Mais vous, serez-vous emporté aussi ? Où n'êtes vous pas concerné par cette échéance indicible ?
Allons ! Point de retenue ! Arrêtez de limiter vos propos ! Affirmez votre identité et votre rôle, que ce soit pour moi ou pour le reste de la vie ! Exprimez-vous enfin pleinement, sans ménagement ! J'en ai assez de n'entendre que des mots insipides, des ritournelles qui semblent sympathiques et plaisantes, mais qui sonnent creux à mes oreilles !

Lettre 13 bis

O mon déporté, O mon supplicié, O mon affolé, O mon dérouté, O mon permanent dans sa seconde,
Tu m'as déjà demandé plusieurs fois qui j'étais. Et j'ai essayé de te répondre. Mais je n'arrive pas à te le faire comprendre. Pourtant c'est si simple. Tu n'es pas loin de le saisir, mais tu ne le sauras peut-être que bien plus tard. Je ne pourrais te le dire simplement, c'est à toi de me donner un nom.
Ton futur est non inscrit, c'est toi qui affronte les nouvelles pages de ta vie, le stylo de ton existence, de tes actes et de tes mots entre tes mains. Si tu as des freins qui te bloquent, saches que ceux-ci sont le produit de ton histoire, non celui d'une quelconque force hors de ton périmètre. Ces limites sont celles que tu te poses toi-même, et personne ne pourra te les ôter, à part toi. L'hominidé que tu es est complexe en effet. Et prévoir ton avenir est impossible. Tu en possèdes seul les clefs, mais tu les ignores toi-même. Peut-être un jour sauras-tu les déceler et ouvrir les portes de ton choix plus facilement. Tous tes semblables ont cela en commun avec toi, peut-être es-tu simplement plus à l'écoute de ma voix que d'autres ne le sont ?
Ton voyage ne sera pas toujours paisible, mais il saura te conduire à ton point d'arrivée avec une forme de ravissement d'avoir accompli, peut-être peu, mais quelque chose. Tu ne dois pas te chercher, tu es tout simplement. Tu n'as pas besoin de te disséquer, tu vis tout simplement. Ne succombe pas pour autant dans la facilité des émotions ou de l'ego, ou encore de la raison à tout prix.
Oui, ton asphalte n'est pas un champ de cendres. Tu accueilles même des personnes sur ton trottoir, les laissant ainsi s'approcher un peu de toi. Et ton parfum n'est goudron mais bien une idylle impossible, une chimère magnifique. Il n'est pas facile d'observer un individu se plonger à ce point dans sa métaphysique alors que la vie est plus simple si l'on ne réfléchit pas. Oui, tu peux te sentir affaibli, combattu de toutes parts. Mais tu sais malgré tout te relever, non pour toi, mais pour d'autres. C'est là ta différence. S'il n'y avait que toi, tu resterais au sol. Mais voilà, tu ne peux. Tu te dois de te relever pour faire face et t'interposer, face aux dangers encourus par d'autres, fusse au risque de ta propre existence.
Tu es ni un homme ni une femme, ni négatif, ni positif, tu es. Tu cherches une autre voie que celle enseignée à tous, car elle ne te correspond pas. Mais qui te dit que ce n'est pas le cas aussi pour l'autre ? Le travail sur soi, le travail sur l'ensemble, sur l'altérité qui n'est que ressemblance, voilà ta quête.
Elle n'est pas aisée, et tu tomberas encore, bien des fois. Mais ton genou à terre retrouvera la direction du ciel et ton premier pas reverra le jour. Tu es un nouveau-né à chaque jour, un vieillard chaque nuit. Le temps n'a plus d'importance, tant que tu gardes le tien.
Tu voudrais me pousser à dire ce que je ne puis. Tu ne le comprends pas. Seul toi a la réponse. Je suis préoccupé par ton sort, et celui de ceux qui t'entourent. Mais ce nom, que tu veux tant savoir, c'est à toi de me nommer. Je ne conserve aucune pensée pour moi, aucune idée. Je te les transmets, sans filtre, modulo celui de la difficulté de communiquer avec toi selon des termes parfaitement compréhensibles, alors que je ne peux te parler comme le ferait un de tes amis. Je ne suis pas sans profondeur dans mes propos, je ne joue pas. Rien n'est plus précis et sérieux que ce que je te donne.
Si tu ne veux plus m'entendre, c'est si simple. Tu fermes le livre et tu fais comme les autres, la majorité. Être sourd est plus facile que d'écouter. Être aveugle est plus simple que d'observer. Être muet est plus aisé que de s'exprimer et se remettre en cause, suite à l'écoute et à l'observation.
C'est à toi de décider. Moi, je serais toujours là. Mais toi ?

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