Magazine Journal intime

La Lune et le Sabre - Chapitre 5

Par Deuxcentcinquanteetun @DeuxCent51

Chapitre 5

Bien que les températures restent raisonnables en hiver, avec parfois de la neige même, la plupart des jours et des nuits restent au-dessus de la gelée des petits lacs. Bien sûr, il n'en est pas de même sur les monts qui abrite le Kiyomizu-Dera, le temple bouddhiste où parfois elle part faire une retraite, plus éloignée de la ville. C'est d'ailleurs en général au plus fort de l'hiver, alors que ses activités liées au jardin décroissent, la terre se reposant, qu'elle fait souvent ce petit voyage d'une heure à peine, mais qui la sort totalement de la ville, au milieu de sa forêt, un peu en hauteur et proche d'un petit lac.
Elle aime se promener seule dans les chemins sinueux de cette petite montagne, ou s'assoir devant le lac, notamment le soir. Elle y admire la Lune se refléter dans ce lac de petite taille, de taille humaine. Il ressemble à une tasse de thé à l'échelle du temple, comme si celui-ci trempait ses lèvres dedans pour y boire et se relaxer lui-même. Les arbres la calment. Le son du vent dans les feuilles, car beaucoup des arbres gardent leurs feuilles durant l'hiver à cet endroit, la plonge dans des rêveries douces, qui lui font oublier son passé.
Parfois au printemps, si elle a finit assez tôt son samu, laissant son jardin se reposer, elle-même va profiter des fleurs de cerisiers, magnifique, autour du moi d'avril. Le parfum y est subtil et non entêtant comme dans d'autres lieux de la ville, où la profusion de ces arbres est trop forte.
Le maître du temple Kiyomizu-Dera, pourtant non Zen, s'entend bien avec celui de son temple, et ils lui ont accordé tout les deux d'aller et venir entre ces deux temples, en toute liberté. De toute façon, ils savaient qu'il aurait été impossible de l'en empêcher. Mieux valait donc lui donner leur autorisation pour ne créer aucun problème. Elle se conformait aux rites un peu différent de ce temple Bouddhiste. Certes, les deux temples sont tous les deux dévoués à Bouddha, mais le Kiyomizu-Dera est en particulier associé à la déesse Kannon, le bodhisattva de la compassion et protectrice des âmes perdues. Et elle, la nonne aux rêves emplis de violence, elle sent la sérénité renaître, comme la source de son bien-être, même après toutes ces années.
Mais cet hiver, elle n'ira pas. Elle a pris un engagement vis-à-vis de Koji. Plusieurs fois par semaine, il vient. Il ne vient pas quémander à manger, trop fier pour le faire. Non, il apporte ce qu'il peut, en offrande au temple. Elle sait bien qu'il vient aussi pour elle. Elle lui enseigne ce qu'elle peut, pour un aussi jeune garçon, de ce qu'il y a à savoir sur le Zen. Mais ces questions sont parfois déroutantes :
- Si Bouddha est en chacun de nous, pourquoi alors devoir faire la méditation ? Pourquoi chanter ces sûtras ? Ne sommes nous pas tous des Bouddha déjà ?
- Je ne peux clairement te répondre à cette question.
- Mais ça fait longtemps, n'est-ce pas que vous êtes nonne ? Alors pourquoi continuer si vous ne savez pas pourquoi ?
- Ca, c'est une longue histoire... Je dois en quelque sorte faire de ma deuxième vie, une vie de paix, avec les autres, et un jour, avec moi.

Bien sûr, elle profite de lui donner quelques mets pour lui et sa sœur Miki. A chaque fois, il fait mine de refuser, mais son regard ne laisse aucun doute sur le besoin impérieux d'accepter. Alors elle se met à genoux, lui aussi, et face à face, ils se saluent et il acceptent alors le don, ne pouvant refuser après un tel geste. Il tient en effet cette nonne en admiration. Elle le sent mais ne sait pas pourquoi, et n'ose le lui demander.
Un jour, Eji sort du temple et s'approche des deux compères qui discutent ainsi. Il porte avec lui un rouleau. La nonne est surprise. Normalement, aucun des rouleaux du temple ne peuvent sortir du temple, même dans le jardin intérieur de celui-ci, ne serait-ce que pour des considérations de conservation, afin d'éviter la pluie. Pourtant, il s'assoit à côté d'eux et le déplie, à l'intention du jeune Koji.
- Regarde, voici un des sûtras de Bouddha : "Nous sommes ce que nous pensons. Tout ce que nous sommes résulte de nos pensées. Avec nos pensées, nous bâtissons notre monde."

En lisant, il pointe des doigts les caractères, en japonais et non en sanscrit traditionnel. Elle est surprise. Ceci n'est pas un des rouleaux du temple.
- D'où vient ce rouleau ?, demande-t-elle doucement.
- C'est maître Dogen qui l'a ramené de Chine, lors de sa certification, en recopiant en japonais certains textes originaux qu'il a pu découvrir là-bas.

Le jeune Koji, tout ignorant de la discussion entre la nonne et le moine, est complètement absorbé par les signes. Sa main frôle le papier, sans le toucher, comme si celui-ci pouvait se briser, ce qui n'est pas une erreur. Il pointe des doigts les idéogrammes. Mais Eji voit bien que le jeune homme n'arrive pas à tout déchiffrer. Il ne connait que quelques kanji. Alors il sort de sa veste un papier vierge et un crayon de charbon et réécrit chacun des kanji en le prononçant, puis pour chacun, il demande au garçon de répéter le tracer.
Les premiers essais sont assez mauvais. Eji manque de se lever, énervé de ce manque d'aptitude. Mais la nonne lui intime des yeux l'ordre de rester assis. La puissance de son regard est telle, qu'il ne peut pas bouger et rester la bouche bée. Elle saisit alors la main de l'enfant avec douceur.
- Tu dois penser l'idée, le sens du mot en même temps que tu le traces. Sinon, ce ne sont que des traits dans un désordre apparent. Si tu y mets le sens, au bout de tes doigts, les tracés formeront une danse sensuelle qui portera en elle la signification originelle. Ce que tu penses, tu le deviens. Ce que tu ressens, tu l’attires. Ce que tu imagines, tu le crées. Ainsi, tes doigts doivent être commandés par ton être intérieur pour donner vie aux mots sur le papier.

Eji regarde avec une plus grande surprise encore cette nonne. Elle vient de citer Bouddha dans un contexte parfaitement adapté. Et il l'est encore plus en regardant l'enfant se concentrer, reprendre les premiers tracés ratés, un par un, les répétant, avec une longue pause, fermant les yeux, mais cette fois avec une qualité nettement supérieure. Certes, elle est loin d'être du niveau d'un lettré, mais le tracé est harmonieux et tout à fait lisible.
Il félicite l'enfant, et poursuit alors avec les autres kanki. Et Koji met de plus en plus d'âme dans sa main, imitant même les arrondis parfaits d'Eji, qui est un lettré accompli. Elle le voit à ses tracés que peu de gens savent reconnaître comme étant plein de douceur et de fermeté simultanément, l'intention étant pure à chaque mot.
- Ne voudrais-tu pas venir avec ta soeur, la prochaine fois ?, demande Eji.
- Je ne voudrais pas importuner le temple. Déjà, je viens trop souvent et je crains de déranger ma nonne.
- Ta nonne ?
- Oui, c'est son nom, dit Koji désignant d'une main ouverte, et non du doigt celle qui se tient à ses côtés, le sourire non dissimulé.

Eji sourit à cette affirmation et reprend.
- Comme tu le voies, ta nonne n'a pas beaucoup d'occupation en ce moment. Son jardin est au repos. Et je pense que tu lui apportes une activité riche et apaisante pour elle. N'est-ce pas ?, s'adressant cette fois à celle qui l'avait retenu d'un regard glaçant.
- En effet, j'aimerais bien rencontrer Miki. Elle aussi pourrait apprendre l'écriture et quelques notions du Bouddhisme, répond-elle.
- Mais je lui raconte tout ce que vous me dites, ma nonne. Je ne le garde pas pour moi. Je lui transmet à mon tour. D'ailleurs certaines de mes questions sont les siennes au départ.
- Ah bon ? Laquelle par exemple ?
- Et bien, celle par exemple sur le besoin de méditer pour être Bouddha, alors que vous me dites que nous sommes tous Bouddha.

Eji réagit immédiatement, en prenant la main de l'enfant :
- Oui, nous avons tous en nous la nature de Bouddha. Mais avoir la nature ne signifie pas être Bouddha. Ainsi, le gland d'un arbre a la nature de l'arbre qu'il peut devenir, mais il n'est pas l'arbre.

L'enfant reste interdit un instant. Il penche sa tête vers le sol en fermant un peu les yeux. Puis il se redresse :
- Méditer est alors en quelque sorte ce que fait ma nonne, en faisant pousser du soja : elle permet aux graines de s'épanouir et de retrouver leur vraie nature ?
- C'est une bonne image aussi. Tu es doué. Vraiment, tu devrais venir avec ta sœur ! Qu'en pensez-vous, Eji s'adressant à nouveau à la nonne qui était restée silencieuse lorsque que Eji avait pris la parole.
- Je pense que si sa soeur se pose ce genre de questions, il serait bon que tous les deux puissent entendre directement et poser leurs questions immédiatement à ceux qui peuvent leur répondre. Je ne suis qu'une simple nonne. Auriez-vous un peu de votre temps pour leur enseigner la voie du Bouddha ?
- Vous semblez le faire très bien.
- Non, je ne suis pas une si bonne enseignante. Je n'ai pas encore saisi toutes les nuances de ses mots.
- Soit, je leur accorderais de temps en temps un moment, mais à condition que vous, vous leur enseignez les choses utiles à la vie, comme la culture ou tout autre chose qui vous semblera utile pour eux.
- Je le ferais bien volontiers.

Koji, pris entre les deux adultes qui parlent de lui, sans même lui demander son avis, se lève soudain et se dresse devant eux.
- Nous ne sommes pas, ni moi, ni mas sœur, destinés à entrer dans un monastère pour devenir moine.
- Et que veux-tu devenir ?, lui demande Eji.
- Et ta soeur ?, demande-t-elle.
- Je veux être un samurai, et ma sœur une poète.
- Alors tu es au bon endroit, reprend Eji. Un samurai doit étudier la voie du Bouddha pour vaincre la peur de la mort et pour être guidé pour chacun de ses actes sur le bon chemin. Quand à ta sœur, la poésie est une chose toute aussi difficile, et là encore, nous avons quelques moines qui sauront l'aider à apprendre la base. Ensuite elle pourra se perfectionner auprès de grands maîtres de la calligraphie.

Koji hésite, il se dandine sur ses deux pieds, ne sachant trop quoi répondre. C'est à son tour de prendre la parole, elle le fixe de son regard profond, et même l'intrépide et fougueux Koji, celui qui s'était jeté sur elle avec une détermination sans limite, ne peut résister à ses mots :
- Tu dois saisir cette chance. La vie est une série de croisement où il te faudra choisir de partir à gauche, ou à droite. Mais une fois ta décision prise, il ne faut plus regretter le chemin pris et avancer, coûte que coûte. C'est ce que fait un samurai !
- Très bien, la prochaine fois, je viendrais avec ma sœur. Je ne sais comment vous remercier. Je n'ai pas les moyens de vous payer ou de vous offrir quelque chose de suffisamment noble en échange...
- Votre présence et votre détermination à apprendre seront nos récompenses, dit la nonne.

Koji s'agenouille au sol et fait un de ses saluts dont il a le secret, et ce dès le premier jour. Mais cette fois, non pas pour demander pardon, mais pour remercier. Eji s'approche du garçon et lui fait mettre les mains non jointes devant sa tête, tandis qu'il est toujours penché sur le sol, les genoux au sol, mais ouvertes, dressées vers le ciel.
- Comme ceci, Koji. Là tu remercies Bouddha de la joie de vivre cette existence... Tu peux te relever maintenant, finit Eji.

Koji se relève avec un sourire ému à ses lèvres, une larme se dessinant, bien que réprimée, au bord de ses yeux. C'est "sa nonne" qui lui sauve la face :
- Dis donc, Koji ! Tu ne devrais pas être rentré chez ton maître à cette heure ?
- Oh, si ! Vous avez raison, ma nonne ! Je dois partir très vite. Maître ?
- Pas maître, appelle moi Eji ! Oui, vas-y, file !
- Merci, ... Eji ! A bientôt, ma nonne ! C'est ma sœur qui va être contente ! 

Et l'enfant s'enfuit en courant, repassant le petit pont de la rivière, en destination du centre de Kyoto. Alors qu'il est déjà loin, Eji étant en train de rassembler les feuilles qui ont servi à l'apprentissage du jeune garçon, elle prend soin du rouleau qui était posé sur une dalle de pierre, le roule, remet la ficèle qui le tenait fermé et le tend vers Eji avec une légère bascule en signe de respect. Celui-ci se penche également, saisissant avec cérémonie le rouleau. Mais avant de partir, il regarde une dernière fois la nonne qui se tient devant lui.
- Je pense que si un samurai doit apprendre la voie du milieu pour calmer ses doutes et avoir l'esprit juste, il doit aussi pratiquer les arts matériels, tels que le sabre ou l'arc. Qu'en pensez-vous ?
- En effet, on ne peut prétendre être samurai sans un fort apprentissage des arts de la guerre, même si la paix doit toujours guider son sabre.
- Je pense qu'il a trouvé la personne parfaite pour lui enseigner cette paix du sabre.

Eji se retourne et rejoint le temple, sans lui laisser le temps de répondre quoi que ce soit. Elle est stupéfaite !
"Il vient de me demander de manière informelle de former cet enfant aux arts de la guerre ? Non, ce n'est pas possible ! Je ne suis qu'une nonne ! Et puis, les armes, je ne veux plus les voir. Et je suis très loin de la paix du sabre. Il me faudrait une autre vie pour y arriver, peut-être même deux ou plus..."
Mais ce qui la gêne le plus, c'est qu'il est compris qu'elle sache manier les armes... Comment l'a-t-il su ? Personne ici ne le sait ? Serait-elle découverte ? Son identité connue ? Elle ne sait pas quoi penser. Le soir, pendant la méditation, son esprit est particulièrement perturbé. Elle n'arrive pas à rester aussi imperturbable que d'habitude, même si ce n'est qu'une apparence. Et les sûtras ne suffisent pas non plus à la calmer.
Pendant la séance de mondo, le maître Dogen prend la parole et lit un de ses poèmes :
Sur les eaux de l’esprit
La lune paisiblement s’épanouit.
Qu’une vague les trouble
Elle pénètre jusqu’au fond
Et la boue devient lumière.

Ces phrases résonnent en elle comme une vague vient se fracasser sur les rochers de la côte. Elle ne comprend pas pourquoi, mais elle sent que ses mots ont une signification double. Elle regarde Eji, qui lui sourit. Elle ne comprend pas, mais elle se détend, sans trop savoir pourquoi.

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