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Les Sociétés secrètes de Thomas De Quincey

Par Juan Asensio @JAsensio

Les Sociétés secrètes de Thomas De Quincey

Photographie (détail) de Juan Asensio.
4077373687.jpgThomas De Quincey dans la Zone.
1396582241.jpgToutes sortes de secrets moins l'essentiel : sur Jacquemond, Boutang, Bloy et Massignon.
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Secret societies a été publié en Angleterre en 1847, et c'est en 1858, lors de la parution de ses œuvres complètes, que Thomas De Quincey leur adjoindra un texte intitulé Supplément aux Esséniens censé compléter un texte logiquement appelé Les Essénienes, dont l'auteur aurait perdu la trace aux États-Unis. Ce n'est pas tant la thèse pour le moins polémique, et bien sûr fausse, que l'auteur développe sur les Esséniens (à savoir le fait que les Esséniens «n'étaient ni plus ni moins que les premiers Chrétiens» p. 95 (1)) qui nous intéresse que l'idée sous-jacente, maîtresse, qui unit ces différents textes que l'auteur, fidèle à son habitude, a assemblés ou désassemblés à son gré, et qui a trait aux manifestations pour le moins paradoxales du secret, placé sous l'égide d'une fascination se résumant en peu de mots : «Rester caché dans la foule est sublime; passer de génération en génération, ignoré de la multitude, est doublement sublime» (pp. 15-6). Ainsi du secret qui s'échange d'âge en âge, même si le secret, comme nous allons le voir, n'est pas le Saint Graal de toute initiation ésotérique, car il n'est qu'un moyen ou bien un masque.
Thomas De Quincey insistera plus loin sur le caractère sublime des sociétés secrètes car, écrit-il, «l'image même, qui apparaît fugitivement et se dévoile peu à peu, d'hommes liés par un amour fraternel et une parfaite confiance, se rencontrant au cœur de la nuit dans des salles secrètes pour mettre à l'abri une lampe solitaire de vérité en l'enveloppant et en se plaçant devant elle à leurs risques et périls, pour la protéger de l'indifférence du monde et de son ignorance tumultueuse qui l'auraient bientôt éteinte, pour la protéger de la haine du monde qui aurait déclaré la guerre à son existence», voilà autant de traits qui sont la marque «d'un sublime surhumain».
En très fin dialecticien rompu à toutes les ruses de la raison et de la déraison, Thomas De Quincey ne manque pas lui-même de soulever une objection, déclarant que quand bien même «ces hommes agissaient et se déplaçaient comme des lâches, ils étaient sublimes; s'ils manifestaient dans leurs projets l'audace des martyrs, ces hommes étaient sublimes, qu'ils fussent lâches ou martyrs, indifféremment, car la lâcheté qui se manifestait en surface et le courage qui se cachait en profondeur faisaient partie du même mécanisme» (p. 28). Voilà ce qu'est le secret : un banal mécanisme mais, ce qui importe à De Quincey, c'est bien davantage la lampe solitaire de vérité.
Nous tenons là, sans doute, la probable raison de la fascination éprouvée par Thomas De Quincey devant les sociétés secrètes, mais, surtout, à l'endroit du secret : le fait même que deux attitudes radicalement opposées (courage et lâcheté) puissent en fait s'expliquer par une origine commune qui annule en somme leurs directions contraires, ou plutôt les unit pour atteindre un but supérieur, caché de tous à l'exclusion des initiés.
Ce but supérieur n'est pas le secret en lui-même, qui n'a finalement que peu d'importance, comme s'attachera à le montrer l'auteur en évoquant les trois exemples de la franc-maçonnerie, de la secte d’Éleusis et des Esséniens, mais la possibilité, au travers d'un secret transmis au fil des générations, de préserver une vérité enfouie à l'aube des siècles : «Mais quel que soit l'attachement d'un homme à un lieu, il ne peut que regretter qu'il n'y ait pas un endroit attitré sur terre, une nation, une famille, qui jouisse à cet égard d'un privilège absolu. Aucune terre, qu'il s'agisse d'un continent ou d'une île, aucune race, qu'il s'agisse d'hommes libres ou d'esclaves, ne peut revendiquer une succession établie ou un héritage inaliénable de vérité» (p. 32, je souligne). Plus loin, De Quincey parle d'un projet consistant à «entretenir un feu sacré, ou quelque chose qui le dépasse», à savoir, tout d'abord, «le secret de la vérité brûlant avec éclat dans les ténèbres» et, ensuite, «la pérennité de la vérité» (p. 41, l'auteur souligne).
Il importe même assez peu, en fin de compte, comme le prouve l'exemple de la franc-maçonnerie mais surtout celui de la secte antique d’Éleusis et de ses trésors cachés de polichinelle, que le secret soit bien réel. Il ne l'est pas en l'occurrence, pour la secte de l'Antiquité comme aussi pour les conventuels du progressisme, et l'auteur de s'interroger avec beaucoup de malice, à propos de la première : «comment ce secret navrant, à savoir qu'il n'y en avait aucun, put-il se transmettre à travers tant de générations en se préservant religieusement de la curiosité profane de barbares étrangers ?» (p. 43).
La réponse que donne Thomas De Quincey, une fois de plus, nous importe peu, étant donné que lui-même ne semble point en être dupe, notre attention se fixant bien davantage sur telle anecdote poétique concernant un «pont gallois près de Llanroost», construit par un architecte dont l'art était si consommé «qu'une petite Camille de trois ans, au pied léger, faisait en courant immanquablement trembler le pont comme s'il eût été coupable : l'équilibre en était si délicat que le pied d'un enfant le troublait» (p. 48), ou encore sur telle métaphore évoquant l'«enfance labyrinthienne» (p. 59) de Thomas De Quincey lui-même, ou enfin le réseau d'expressions censées traduire l'existence d'un secret, qu'il s'agisse de «protéger un joyau en le cachant à tous les regards tandis qu'il voguait sur une mer infestée d'ennemis» (p. 58), ou bien de la «lumière ordinaire du jour [qui] ne montre pas les étoiles» mais au contraire «les dissimule; plus elle brille, plus elle les cache» (p. 61), sans oublier «dissimulée sous le déguisement, la lumière» (p. 111), ou encore cette image saisissante, à propos des Esséniens, qualifiés de «séminaire de paysans [créé] pour cultiver sa propre vigne sous l'apparence trompeuse d'ennemis dirigés contre elle» (p. 88) : «Ce dessein, apparemment si irréalisable, trouva pour chacune de ses composantes, une issue dans le champ commun que cultivaient nécessairement l’Église et les ennemis de l’Église. L’Église entendait-elle démontrer l’incarnation du Messie promis en la personne et la vie du Christ ? Il lui fallait le faire en recherchant, avec autant de zèle qu’un Juif hostile, les figures prophétiques, semblables aux gardes à l’intérieur d’une serrure, puis en examinant, telles les dents de la clef correspondante, les détails de la vie et de la passion du Christ» (p. 87).
Finalement, ce travail méthodique de relecture permanente, d'ajustement du présent pour qu'il ne puisse que s'adapter le plus parfaitement possible au moule du passé, cette quête véritable, grimée sous tant de déguisements chez Thomas De Quincey, voilà autant de métaphores qui évoquent son indicible secret : non pas tant un secret proprement dit, au sens que les initiés plus ou moins loufoques ont donné à ce terme, qu'il conserverait au plus profond de son esprit, que la volonté, quel que soit le texte écrit, de se rapprocher d'une vérité primordiale que, bien sûr, jamais il ne pourra ni même voudra atteindre.
Note
(1) «Et finalement, tandis que l’institution des Ésséniens accomplissait ainsi sa mission première d’assurer la succession d’une Église qui n’osait montrer son vrai visage au monde ni avouer son existence, et contribuait en même temps à son développement futur, elle concourait, parallèlement, à la réunion secrète de cette Église et à sa consolation présente», Thomas De Quincey, Les Sociétés secrètes [1847] (présentation et traduction de l'anglais par Liliane Abensour et Ann Grieve, Gallimard, Le Promeneur, 1994), p. 92.

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