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La mère-escabeau

Publié le 19 février 2018 par Unechambreamoi

La mère-escabeau
Je me souviens d'avoir lu, avant d'être mère, en plus des classiques et merveilleux "l'écume des jours", ou "j'irai cracher sur vos tombes"... "l'Arrache-Coeur", de Boris Vian.
Le roman m'avait fascinée par sa causticité, sa rage, son esprit critique, sa noirceur. J'aurais du mal à le résumer, mais une figure m'avait marquée, dans ce roman. C'était ce personnage de Clémentine, mère de triplés... tellement dévouée à ses enfants, tellement aimante, que son amour finissait par en devenir possessif, étouffant, monstrueux.
Je me rappelle très précisément plusieurs images: celle de la mère dévouée, laissant à ses enfants les bons morceaux de viande, préférant se contenter des morceaux abimés, et même pourris.Celle de cette mère préférant construire, littéralement, un mur de pierre autour de ses enfants (ce qui aura logiquement pour conséquence de les tuer), plutôt que d'accepter de les laisser partir du nid.Celle de l'opposition entre la terre, l'ancrage, l'immobilité (la mère), et l'horizon, le bateau, l'envie de prendre la mer (l'enfant).
Le portrait très sombre qu'il dresse de l'image de la (sa?) mère dans ce livre m'avait marquée. D'aimante, elle devient toute-puissante, puis mortifère. Evidemment, quel lecteur ne préfère pas plutôt s'identifier à l'enfant, et à son irrépressible envie d'avancer, découvrir le monde, partir à l'aventure, vivre, en somme?En lisant ce livre, je me répétais "je ne deviendrai pas cette mère-là".
Le personnage de la mère, dans la littérature, est un sujet universellement traité, une source d'inspiration inépuisable. J'avais retrouvé chez Albert Cohen, dans "le Livre de Ma Mère", un peu la même impression à la lecture. Cette mère à la fois admirable, dans le don et l'amour... qui est aussi, dans sa dimension sacrificielle, derrière ses airs de tragédie grecque, un peu ridicule, pathétique, et même inquiétante, car incarnant paradoxalement la définition de ce que peut être l'inverse de l'amour. 
C'est "drôle" car je me fais souvent cette réflexion, depuis que je suis mère, et surtout depuis que je continue à l'être; malgré toute ma bonne volonté, le travail sur moi, le recul et l'introspection que je tente d'avoir, cette image de la Mère n'est définitivement pas universelle pour rien. Je n'ai rien inventé, je ne serai pas meilleure que ma mère, pas meilleure qu'une autre. Avoir des enfants qui grandissent nous confronte au principe de réalité: des fantasmes de perfection que l'on peut développer pendant la première grossesse, par exemple, au plus commun du concret, il n'y a qu'un pas. 
Je m'aperçois, entre fierté et regrets, que je suis cette mère ambivalente-là. Cette mère-standard, décrite dans les livres depuis le début de l'humanité ("la vie imite l'art", c'était donc vrai, mon cher Oscar Wide....).
Je suis cette haute statue, le drapé en mouvement, le menton levé, le regard et le doigt pointant vers l'horizon, cette allégorie de la maternité, un rien mégalomane... entre gloire et puissance. Celle qui voit loin, celle qui sait, celle qui connait, parce qu'elle a fait. Celle que la maternité renforce et transcende. Et je suis aussi cette petite mère étriquée, alourdie, crispée. Celle qui ne regarde parfois pas plus loin que le bout de son évier, qui s'entend rabâcher à l'infini les petits mantras du petit quotidien. Celle qui sent le poids de la "charge mentale" sur ses épaules, sans pause, et qui s'aperçoit qu'elle pourrait finir par la perdre, sa légèreté. Et qui a un peu d'amertume quand elle fait ce constat. 
Je suis celle qui abat un travail monstre, essentiel, important, ce genre de travail qui fait tourner l'humanité, vous savez... et qui se frotte aussi, chaque jour, à la petitesse du travail accompli, aux limites de ses belles théories. Cette sensation du vase troué qu'il faut chaque jour remplir, avec une énergie que seul l'amour maternel permet.
Je me sens souvent comme une mère-escabeau. Bien ancrée au sol et dans la réalité, stable et campée sur mes appuis, je suis un marchepied: mes enfants peuvent ainsi me grimper dessus, pour s'élever, aller plus haut. Atteindre leurs objectifs (décidés en partie et au départ, par moi). Tomber parfois, et y remonter. Moi, je suis là, je ne bouge pas. J'essaie tout de même de veiller à ne pas me laisser piétiner. 
Ce rôle de mère-escabeau (et bien souvent aussi d'épouse-escabeau, mais c'est encore un autre sujet), je le prends à coeur, comme, je crois, la majorité des quelques milliards de femmes qui m'ont précédée et mes contemporaines. Composer, s'effacer, satisfaire leurs besoins.C'est ma fierté, ma force, ma foi... et c'est aussi ma croix.
Je sais que la frontière est mince entre le dévouement et le sacrifice, le don de soi et l'aller-simple pour l'aigreur.Aujourd'hui, j'ai encore une idée et quelques principes sur la mère (et donc l'épouse) que je ne veux surtout pas devenir: Je ne veux pas devenir celle qui fait pour obtenir en retour, celle qui calcule la dose de soutien qu'elle voudra bien donner, contre le même poids en reconnaissance. Celle qui s'oublie, volontairement, et pour autant accuse les autres d'être devenue l'esclave d'elle-même. 
Ma fierté résidera, non pas dans le fait de les garder au plus près de moi, mais dans le fait de les savoir capables de s'envoler. Pas dans le fait de tout leur donner, mais de continuer à penser à m'alimenter, et pas qu'avec les bas-morceaux. Il est question de la fierté d'une mère... fierté de femme, aussi. Et si je parviens à leur donner l'envie et le plaisir de revenir me voir de temps en temps, alors j'aurai réussi.
La famille nombreuse accentue ces phénomènes, et à la fois me donne plus de recul... Mais je le vois au quotidien, que je suis dans cette lutte.En moi, deux mères s'affrontent:
Celle qui rêve parfois qu'ils quittent enfin le nid, qu'ils volent de leurs propres ailes, qu'ils allègent un peu la charge qu'elle porte sur son dos chaque jour... qui ne veut pas les surprotéger, valorise la prise de risque et de distance. Celle qui va rester à quai, oui, mais qui va les accompagner jusqu'au bateau qui les attend, et surtout retourner vaquer à ses occupations, rêves et projets, qu'elle a nombreux.
Et en face, celle qui a peur de l'extérieur, peur de l'avenir, peur du temps qui passe, peur de la perte, peur de la peur, peur de la vie. Qui n'en est pas très fière.Souvent ça parlemente discrètement, entre ces deux mères-là... parfois le débat est plus dur, la lutte se fait à couteaux tirés: et quand ces deux solitudes s'opposent, parfois ça tire les larmes, ça fait mal au ventre. 
Il y a des remous, ça va à droite, ou à gauche... Elle se situe pile ici, ma maternité. Précisément entre ces deux rives-là. Les solutions se trouvent toujours, c'est aussi une leçon que je commence à tirer. Mais tout reste à l'équilibre. Un équilibre sans-cesse renouvelé.
Et une figure, en contre-exemple, ne cesse de me guider et m'accompagner, elle m'aide souvent, d'ailleurs, à prendre mes décisions quand il s'agit d'élever mes enfants; c'est justement la mère-pieuvre chez Boris Vian, cette Clémentine irrationnelle et omnipotente, dont je sais qu'elle n'est pas si surréaliste que ça, car je la sens, elle est tapie en moi, comme en nous toutes, je crois.
(Vous noterez que je n'ai même pas parlé de Jean-Chou. Il est à reconnaître que la présence du père, au milieu de tous ces atermoiements féminins, n'est rien de moins, dans la maternité, que mon... salut.)
La mère-escabeau
à lire aussi, un de mes anciens billets:
La maternité, version réaliste.

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