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Karl Kraus de Walter Benjamin : pour saluer le franc-tireur de Vienne, par Gregory Mion

Par Juan Asensio @JAsensio

Karl Kraus de Walter Benjamin : pour saluer le franc-tireur de Vienne, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Kraus-Damir Sagolj (Reuters).
3473243567.jpgKarl Kraus dans la Zone.
«Papa, il grognait dans l’assiette… Il insistait pas davantage. »
Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit.

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La vie de Karl Kraus autorise tous les superlatifs en matière de combativité, de grogne et d’impudence. On ne voit guère l’équivalent d’un Kraus avant lui et après lui, voire en même temps que lui, sinon à travers les figures tutélaires de quelques prophètes de la décadence et de l’amertume, grands professeurs de la consternation féconde et du verbe convulsif, avec des individus par exemple aussi bagarreurs et coriaces que Georges Darien, Léon Bloy, Otto Weininger ou Friedrich Nietzsche. Mais ce quatuor arbitrairement recruté parmi les princes de la colère n’atteint que par intermittences la régularité d’un Kraus dans l’irritation et la frénésie du sarcasme. Walter Benjamin ne s’y trompe pas en établissant le portrait du plus orageux des Viennois et même des Autrichiens : il y avait dans la personnalité de Kraus une telle persévérance dans la discorde qu’il tomba peu à peu à la marge de l’humanité et devint le modèle vivant d’un être inhumain. C’est d’ailleurs ce qui fait tout l’intérêt de ce Karl Kraus (1) que Benjamin livra en quatre parties dans la Frankfurter Zeitung au cours du mois de mars 1931 : son propos ne perd aucune objectivité, lucide quant aux nombreuses extravagances de Kraus, conscient de la dérive de ce fulminant steamer sur des mers et des océans inhabitables, comme attiré par un gros temps qu’il aurait lui-même encouragé pour son unique plaisir de navigation, à force peut-être d’en supplier la venue. Seul contre tous et seul dans le pays si particulier de ses croisades, Kraus vécut pour se faire des ennemis et pour fendre des flots insoupçonnés par le commun des mortels.
Pour autant il ne s’agit pas de faire de Karl Kraus un paranoïaque ou un névrosé qui fut abusé par une vue désespérée de l’esprit. Cet homme de la rixe avait de quoi s’insurger mais sa méthode préférée, à savoir l’attaque outrancière de tous les traîtres de la littérature, le discrédita rapidement et lui colla sur la peau des réputations indésirables. En conséquence de quoi, il se barricada symboliquement dans une tour d’ivoire au sommet de laquelle il affronta tout à la fois ses ennemis réels et ses monstres intimes.
Selon Benjamin, l’isolement de Kraus dans le donjon de l’inhumanité fut précédé par deux moments fondateurs. Il recense d’abord un moment d’universalité où l’homme voulut faire retentir son cri par-delà les frontières nationales, sorte de fanfare gueulante qui souhaitait que sa musique fût entendue au plus profond du système solaire, puis cette espérance d’une oreille lointaine et compréhensive s’éclipsa au profit d’un moment démoniaque où Kraus fit naufrage dans un narcissisme de malin génie, pastiche de lui-même, caricature de la fureur, perpétuel convive d’un souper des ogres où chaque tête devait vomir tant et plus les nourritures de la rancœur. Il était donc prévisible que cet écrivain des nerfs et de la raillerie serait le locataire attitré des appartements spéciaux d’une docte barbarie, celle, en l’occurrence, qui ne s’accomplit que dans la parole où n’importe quelle phrase est armée d’une épée tortionnaire et cherche à saigner l’humanité in extenso. On nous rétorquera que les paroles possédées par des pelotons d’exécution ne sont pas rares ; on répondra que c’est en effet le cas mais que Karl Kraus ne baissa jamais pavillon, acharné de jour et de nuit dans ses phalanges guerrières, cadencé dans le souffle athlétique de la perpétuelle ruade, nanti d’une énorme volonté d’en découdre qui le hissa dans une région littéralement extra-terrestre et lui donna cette postérité exorbitante que Walter Benjamin ausculte alors même que le «grincheux» de Vienne avait encore cinq ans à vivre – ou à semoncer le monde.
Eu égard à cette renommée scélérate qui grossit les défauts et diminue les qualités, Karl Kraus ne pouvait plus compter sur la moindre repentance de son cru ou sur une miséricorde empruntée – exclu des hommes de son époque et probablement dénaturé jusqu’à la moelle, il n’était plus possible, au seuil des années 1930, de le rapatrier dans un lieu quelconque de la planète ou au milieu d’un Ciel potentiellement adapté à ses péchés. Il était persona non grata, esprit turbulent partout congédié, prémisse d’une âme condamnée à errer dans les chemins escarpés d’un empire introuvable. On le retrouve cependant ici ou là, par hasard ou par conviction, que ce soit dans la stèle anticipée que lui érige Benjamin ou dans les initiatives de certains nostalgiques des joutes littéraires dont nous sommes, car à choisir entre l’estocade qui tue un mauvais livre et les subterfuges d’un journalisme charlatan qui renvoie des ascenseurs, nous choisissons d’exterminer plutôt que de pérenniser un scandale qui affaiblit la civilisation tout entière. Si Kraus était contestable par bien des aspects formels, sa démarche, en revanche, était fondamentalement saine en cela qu’elle avait de vraies ambitions d’exigence.
Cette mémorable exigence s’incarne aussi bien dans les ouvrages de Kraus que dans les feuillets de son journal Die Fackel où il voua une haine illimitée à ses confrères. L’objectif principal de Kraus dans ces brûlantes colonnes était de cafarder le journalisme «inauthentique», c’est-à-dire le journalisme à la solde du capitalisme et du verbiage, régisseur d’une « famine spirituelle » inédite. Déserteurs attitrés de la littérature, ces journalistes aggravent leur cas en s’emballant pour les actualités du progrès et en perdant tout esprit de contradiction vis-à-vis d’une économie politique déplorable. Ils n’étaient tout au plus que ce que les anglo-saxons appellent des penny-a-liner, des chroniqueurs passables payés à la ligne, mauvais répétiteurs de l’ordre établi. Par contraste avec ces petits monarques du compromis, Kraus s’avance sur la scène comme un ensorcelé, comme un dompteur de gargouilles qui jette son affreux régiment sur « le troupeau de porcs que sont ses contemporains ». On l’imagine exciter ses animaux ténébreux dans les coulisses de son exaspération, les préparer au pugilat définitif, la bave aux lèvres autant que ses furies, convaincu du bien-fondé de ses intentions qui n’ont d’autre dessein que celui de sauver l’homme (l’objectif fondamental cette fois). En toute rigueur, il s’agit de porter secours à la créature de plus en plus éloignée de la Création, l’homme moderne, technique et déraisonnable n’étant plus capable d’identifier son Maître. Cette perte de la suprême Présence inquiète Kraus et le contraint à un « défaitisme supranational ». Ce n’est donc pas seulement le sort de l’Autriche qui inquiète Kraus, mais, à ses yeux gonflés de crainte fébrile, c’est la Terre dans son intégralité qui court à sa défiguration. Ainsi, très tôt dans son parcours intellectuel, Kraus pend la crémaillère du pessimisme et n’envisage aucun changement de perspective pour la multitude. La contagion de l’esprit par le capitalisme et la mécanisation du vivant signent la fin des temps in secula seculorum.
Le nouvel homme halluciné par la superbe de l’argent n’a plus la dignité d’être fidèle à quoi que ce soit. Charles Péguy, dans son incontournable charge contre l’argent publiée en 1913, ne manque pas de critiquer la France tombée dans l’impiété financière après de sombres décennies de déchristianisation. Il continue en quelque sorte le commentaire intransigeant de Marx dans les fameuses dernières pages des Manuscrits de 1844 : l’argent, écrit l’auteur du Capital, est «l’entremetteur universel des hommes et des peuples », « courtisane universelle» également, «divinité visible» qui réalise des miracles à foison en travestissant les carences en puissances, pervertissant de la sorte le tranquille vaisseau de la nature en l’engageant dans une «[fraternisation des] impossibilités». Entre ces deux détracteurs de la monétisation planétaire, icônes de la pensée pratique, Karl Kraus élève la voix. Il a lui aussi nettement observé que l’argent était l’objet d’un nouveau culte dépravé. Fidèles à cette divinité palpable qui peut davantage que l’ancien Dieu, les hommes commettent les pires infidélités envers leurs origines et demandent plus qu’ils n’ont besoin (2). Ces infidélités se répercutent évidemment sur leurs semblables car les liens humains fondés sur des intérêts d’argent détruisent jusqu’aux meilleurs sentiments. Tous autant qu’ils sont, rentiers, arrivistes ou simples collaborateurs de l’économie de marché, ils ont momifié leur cœur et sacrifié les fondations de la vie. Horrifié par ce ramassis de parjures, révolté par le désastre de ce devenir, Kraus affiche sa préférence pour le chien, pour ce cœur fidèle qui sait flairer un maître avec authenticité. De ce point de vue, mieux vaudrait peut-être des hommes qui remuent la queue dans une espèce de pastorale candide plutôt que des virilités gâchées dans des concurrences déloyales. La bonne foi du chien l’emporte sur tous les faux-semblants de la société humaine et Kraus, en molosse écumeux de la Cacanie, attrape son ennemi universel à la cheville et le mord avec une sincérité qu’il est impossible de révoquer en doute.
La bonne volonté de Kraus est néanmoins ternie par les propriétés irrévérencieuses de ses façons. La sévérité de ses principes éternels entraîne de redoutables conséquences et le satiriste, de surcroît, refuse d’amortir le poids des vérités qu’il déblatère. Il y a quelque chose de kantien dans son maintien forcené pour la vérité : il désire aller au bout de la via Veritas même si certaines vérités ne sont pas les bienvenues dans la configuration du monde, ceci dans la mesure où le principe de la vérité doit primer sur l’impact réel que la vérité peut susciter. Cela consacre la brutalité de Kraus qui ressemble à ce titre à un médecin qui annonce le pire à son patient alors même que le malade aurait préféré ne pas savoir. Chaque numéro de Die Fackel entonne ainsi le glas de l’humanité en recouvrant les gens d’un suaire en lambeaux ; chaque article de cette main sinistre dispose les scellés d’un cercueil dans lequel gît la totalité des hommes. Au final, Kraus est moins le guérisseur de son siècle que l’embaumeur de toute l’Histoire, et c’est probablement ce qui motive Walter Benjamin à détecter chez ce grognard une oscillation dérangeante entre des théories purement réactionnaires et des actes indubitablement révolutionnaires. On hésite toujours à faire de Kraus un abominable obscurantiste ou un magnifique bombardier de nos honteuses fourmilières, sans doute parce qu’il fut l’un et l’autre simultanément, puis tantôt l’un, tantôt l’autre, âme tour à tour monochrome ou bariolée en fonction des circonstances qui la poussaient à divers échelons du rugissement. Au reste, il n’en fallait pas beaucoup pour que Kraus sortît de ses gonds et s’époumonât dans un jusqu’au-boutisme de la vocifération – un mot, une intonation, une virgule suffisaient à révéler à ce détecteur de mensonges les supercheries d’une posture. Un seul syntagme de l’ennemi juré pouvait servir à Kraus à cartographier la grotesquerie et la futilité d’un univers intellectuel. Il se peut qu’une faute de frappe eût suffi à ce pamphlétaire pour dénoncer une imposture et s’embarquer dans un récit apocalyptique. À l’inverse de ces nains montrés du doigt qui pourvoyaient les journaux en réclames ignoblement actuelles, Kraus, lui, avait pour ligne de conduite d’être un géant de l’évangile. En d’autres termes, ce n’étaient pas les petites nouvelles de la petite création capitaliste qui l’attiraient, mais les grandes nouvelles de la Création. Par conséquent tous les exemplaires de Die Fackel sont comparables à un Évangile selon saint Kraus et quiconque ne suit pas le guide est passible d’hérésie. Qui pourrait alors être réticent à faire de Kraus un genre de Christ agité de la modernité, voire un Christ à cornes de bouc ? À la différence toutefois du fils de Dieu, il fut crucifié en solitaire sur un quelconque Golgotha d’une Vienne en cours de nazification, un jour de juin 1936.
En outre, Walter Benjamin affirme distinctement qu’on ne peut pas considérer Kraus à l’instar d’une personnalité éthique. C’est une irréductible attirance pour les tréfonds de la noirceur qui empêche Kraus d’être tout à fait recommandable en dépit de son tempérament missiologique. On se réjouit de savoir, pour reprendre quasiment la métaphore de Benjamin, que cet assaillant génial pouvait entrer dans le château du langage journalistique et en démolir tous les murs, limogeant de leurs salles d’armes l’ensemble des bousilleurs de la littérature, les repoussant certainement jusqu’à leurs douves écœurantes, mais on ne peut ignorer qu’il était aussi tributaire de son démon, de sa « réflexion excentrique » qui allait par monts et par vaux, « patient de ses dons » comme l’exprimait avec pertinence Berthold Viertel (3). Il faut alors en conclure que toutes les aptitudes de Kraus étaient vécues comme des douleurs, des excès d’intelligence incompatibles avec la moyenne axiologique. En ce sens, le drame de Kraus fut peut-être de ne pas rencontrer d’adversaire à sa hauteur, c’est-à-dire à proportion de son inhumanité croissante. Ô combien il eût aimé croiser le fer avec un titan de l’empoignade baroque ! Cependant pouvait-il espérer le moindre sursaut d’orgueil du côté de ses cibles favorites ? Les lâches ne se défendent que dans les complots et les médisances, protégés par les institutions, or Kraus était un homme de l’arène, un gladiateur qui se mettait à nu dans ses diatribes. Ce Spartacus de l’éreintement textuel planait comme un invincible corbeau sur les décombres de ses maigres belligérants. Il en devenait d’ailleurs narcissique et vaniteux, diabolique souvent, affamé de la gloire d’avoir systématiquement vaincu. Mais triomphe-t-on d’avoir vaincu des faibles et d’autres cohortes épuisées de combines et de népotisme ? Oui et non. Oui parce que s’il en va ainsi dans le monde entier, il est héroïque de se dissocier de l’injustice et d’entamer une solide campagne de dénonciation. Non parce que les faibles font ce qu’ils peuvent et quelques-uns d’entre eux, heureusement, ne sont pas fiers de ce qu’ils font et de ce qu’ils sont.
Kraus, toutefois, se moque bien de faire un distinguo moral dans la constellation des gringalets qu’il vilipende. Pour lui toute l’humanité est horrible, par conséquent il doit lui asséner des répliques horribles. C’est précisément sur ce point que Benjamin suggère que Kraus se transforme progressivement en acteur torrentiel de sa propre écriture. L’invective et la formule bien senties deviennent un jeu, un passe-temps génocidaire, et cette dimension ludique engendre le risque d’être la parodie de soi-même, la menace de s’abîmer dans une sorte de cabotinage stylistique. Acteur de ses dramaturgies insatiables, Kraus construit un théâtre grand-guignolesque où il expose tout « le cabinet des horreurs » de Vienne et de ses alliés en trahison. Par ailleurs le but de Kraus, selon Ficker, est d’être aussi bien un « trouble-fête » qu’un « réformateur » (4). Pour cela, il n’hésite pas à porter sur ses épaules toute la tragédie mondiale, tel un revival d’Atlas qui tenterait d’aller plus loin en balançant le monde dans un trou noir au fond duquel il ne pourrait plus revenir. C’est ainsi qu’il faut lire ou relire Les derniers jours de l’humanité, en se représentant Kraus comme un Atlas déchaîné, tenant à bout de bras le tragique de l’existence humaine, à la recherche affligée d’une fosse dans laquelle il pourrait l’ensevelir à jamais.
N’oublions pas du reste que Kraus prend la parole depuis le fonds le plus original : depuis la nécessité de la Création qui méprise les valeurs toujours provisoires d’une époque. La langue de Kraus vibre donc à partir du grondement originaire où tout à la rage de bondir à l’existence. C’est un tribunal en transe qui se détache ici, envoûté par le secret des origines qui fascina tant Pierre Boutang, et ce prétoire typiquement kraussien, quelquefois, fait de la langue une « matrice de la justice ». Il s’agit évidemment d’une justice plus profonde que celle qui sévit d’ordinaire – c’est une justice cosmique autonome qui renverse tous les assortiments des repères culturels en vigueur. Le juge de ce tribunal n’a pas besoin d’assistance – en «berserker furieux», il fait les questions et les réponses, de même qu’il ne flanche devant aucune rivalité puisqu’il est solidaire de la vitalité la plus remarquable. Là réside éventuellement le degré ultime de l’inhumanité de Kraus : hors du monde à force d’avoir été immonde, il l’était aussi par sa fraternité avec le point natif de la Création, à l’endroit même où il est défendu de s’aventurer parce que les dessous de l’atelier divin y transparaissent. À certains égards, donc, on repère chez Kraus une attitude semi-prométhéenne : il a fréquenté le domaine du Très-Haut et il a entrepris de rappeler aux créatures les instances de la Création, puis, s’apercevant de la surdité générale de ses contemporains, il a rendu cette connaissance exclusive afin de mieux s’en servir pour astreindre l’humanité à sa jurisprudence. Ceci étant, à vouloir juger à la place de Dieu, à vouloir rendre presque toutes les actions imprescriptibles, on finit par se diaboliser et par s’arracher du cœur des hommes.
La solitude sans cesse renforcée de Kraus se confirme en trois lieux d’une nuit infinie que Benjamin énumère avec méticulosité : « celle des cafés, où il est seul avec son ennemi ; celle de sa chambre nocturne, où il est seul avec son démon ; celle de la salle de conférences, où il est seul avec son œuvre. » Deux lieux publics et un lieu privé, mais chaque fois l’impression d’un fantôme qui se bat avec ses hantises et qui flotte dans un espace indéterminé, obsédé par des phénomènes qui ne concernent que lui. Tel fut l’inexorable trajet de la misanthropie de Kraus, ermite d’un désert toujours trop peuplé, reclus immense que Walter Benjamin associe au Timon épouvantable de Shakespeare (5). Plus Karl Kraus avançait en âge, plus il fortifiait cette haine casanière de tous les hommes, tant et si bien que l’on pourrait croire que Kraus fut envoyé par Dieu afin de montrer à l’humanité la constante réalité de sa grimace, de son hypocrisie et de sa puanteur. Quel brio dans la haine, en tout cas ! Quel ouvrier assidu de la vexation, rivé aux manettes de sa machine à humilier ! Un jour ou l’autre, il fallut alors que ce moqueur invétéré fatiguât pour retrouver un semblant d’apparence humaine. L’obsession de mettre le feu aux poudres reflua dès lors que Karl Kraus prit la décision d’abandonner son négoce à la nature. Le début de la vieillesse, où il ne prit pas longtemps ses quartiers, le vit capituler dans son intention de changer la bourgeoisie (sa classe sociale) et par extension le monde (son terrain de jeu accidenté). Walter Benjamin propose un diagnostic sans appel : ce diable de Vienne se rendit compte de ses débordements de vanité, de la manière dont il avait d’une part saboté son projet de civilisation régénérée en vaines échauffourées, et d’autre part de la manière dont son amour de la langue de Goethe avait malencontreusement fléchi dans la polémique. Ce n’est donc pas à la nature créatrice qu’il lègue les ambitions terminales de sa vie, mais à la nature destructrice, à celle qui pourra exaucer le vœu d’un anéantissement universel puisque rien n’est plus digne d’être secouru.
Notes
(1) Walter Benjamin, Karl Kraus (Éditions Allia, 2018).
(2) Marx prend l’exemple du paralytique enrichi osant réclamer vingt-quatre membres pour n’être plus paralytique. Cette exagération du nombre de membres pour assurer la motricité d’un homme montre parfaitement la démesure que l’argent implique dans les têtes échauffées par le luxe.
(3) Cité par Walter Benjamin (cf. p. 34).
(4) Cité par Walter Benjamin (cf. p. 41).
(5) Shakespeare s’appuie sur l’histoire de la misanthropie légendaire de Timon d’Athènes.

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