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Léviathan selon Peter Benchley. Sur Les dents de la mer, par Francis Moury

Par Juan Asensio @JAsensio

Léviathan selon Peter Benchley. Sur Les dents de la mer, par Francis Moury

Photographie (détail) de Juan Asensio.
«[Prendras]-tu Léviathan avec un hameçon et lui serreras-tu la langue avec une corde ? [...] Perceras-tu sa tête [au moyen] d'un harpon ? Essaie de mettre la main sur lui : souviens-toi du combat et tu n'y reviendras plus. Voici que le chasseur est trompé dans son attente; la vue du monstre suffit à le terrasser. Nul n'est assez hardi pour provoquer Léviathan : qui donc oserait me résister en face ? Qui m'a obligé pour que j'aie à lui rendre ? [Je le paierai car] tout ce qui est sous le ciel est à moi. Je ne veux pas taire sa force, ses membres, l'harmonie de sa structure. Qui jamais a soulevé le bord de sa cuirasse ? Qui a franchi la double ligne de son râtelier ? Qui a ouvert les portes de sa gueule ? Autour de ses dents habite la terreur. [...] Mon oreille avait entendu parler de toi mais maintenant mon œil t'a vu.»
Ancien testament, Livre de Job, chapitres 40-41-42 (traductions Augustin Crampon et Louis Segond).

La critique française a négligé le roman Jaws (publié en février 1974 en édition originale américaine, puis sous le titre Les Dents de la mer, dans une traduction de Michel Deutsch, édition Librairie Hachette, 1974) de Peter Benchley. Peut-être à cause de son adaptation hollywoodienne réalisée par Steven Spielberg, distribuée en juin 1975 et qui modifiait si considérablement certains personnages et la structure de l'intrigue que personne ne se donna plus ensuite la peine de revenir au roman original. Peut-être aussi à cause du titre même de sa traduction française, si prosaïquement explicatif alors que le titre original était bien plus ample et mystérieux. Intituler un livre Mâchoires [Jaws] n'est tout de même pas la même chose que l'intituler Les Dents de la mer : le premier est ample et mystérieux, le second est écologico-zoologique, plus explicatif, moins ample donc.
Benchley ne s'intéresse pourtant, il faut le reconnaître, nullement à l'idée – qui occupera à peu près le premier tiers du film de 1975 – d'un mystère et d'une révélation progressive. D'emblée la première page du livre décrit la vision du monde par le requin, occasionnant déjà une terrifiante disproportion entre sa proie et lui. Bientôt la p. 38 énonce formellement l'hypothèse qu'un grand requin blanc (Carcharodon carcharias) est responsable des attaques mortelles qui frappent la petite île d'Amity, attaques décrites d'une manière atrocement réaliste, presque clinique en raison de leur précision zoologique. La p. 86 confirme – ce qui était connu des marins et des naturalistes mais à l'époque l'était moins du grand public (en dépit du documentaire filmé de Peter Gimble distribué en 1971) – qu'il attaque délibérément l'homme et les embarcations (1). Le début de la seconde partie (p. 106) l'identifie au Léviathan lorsque la postière d'Amity cite à Ellen Brody le Livre de Job. C'est la seule citation qui puisse témoigner bibliographiquement d'une volonté eschatologique avérée, mais la fin de la seconde partie renforce encore la pertinence de cette identification symbolique, à la faveur d'une discussion où l'ichtyologue Hooper estime que cette comparaison est non seulement symbolique mais encore réaliste (p. 199), assimilant le requin à une tornade envoyée par Dieu, frappant telle maison prédestinée, épargnant telle autre, sans raison assignable par la science humaine. Pertinence symbolique qui semble intéresser fugitivement Quint (p. 250, lorsque Brody lui rappelle que selon la postière d'Amity, l'île est victime d'un châtiment divin), mais à laquelle il refuse pourtant d'adhérer, reconnaissant néanmoins déjà – et c'est le début de la faille qui ouvre son personnage, le début de la pointe, comme dirait Kierkegaard, qui pénètre en lui – que le requin auquel ils ont affaire est un monstre particulièrement redoutable, différent de tous ceux qu'il a auparavant croisés.
La seconde partie du livre de 1974 (pp. 106 à 208) fut pratiquement supprimée du scénario du film de 1975. Elle décrit avec une grande précision sociologique (y compris sexuelle : les descriptions sont alors crues, précises et empreintes d'un assez réel pessimisme, d'une constante ironie) et psychologique les ravages économiques et sociaux provoqués par les attaques du requin. Ils engendrent la ruine et le délitement progressif, brossé par petites touches, de l'île de plaisance. Ses habitants sont froidement comparés, par l'un d'entre eux, à des parasites se nourrissant de l'argent des vacanciers durant l'été, afin de pouvoir vivre le restant de l'année. C'est vers la fin de cette seconde partie que le journaliste découvre que leur maire est lié à la mafia et qu'il n'a pu résister aux pressions lui enjoignant de laisser les plages ouvertes, provoquant des morts évitables. Benchley, parallèlement, dresse un réquisitoire en règle contre la société permissive américaine, son courant hippie et ses conséquences, cela dès les premières pages et tout du long de son roman : la jeunesse d'Amity et des villes environnantes (y compris de New York d'où viennent les plaisanciers) est une jeunesse partiellement droguée ou alcoolique. Il dresse un réquisitoire en règle contre la société classique : l'épouse du policier est insatisfaite et le trompe avec Hooper, les relations sociales qu'elle organise reposent sur sa fascination de l'argent et l'idée même de vérité n'est pas défendue correctement par le journaliste ni par le policier qui constituent pourtant ses derniers remparts naturels. Le portrait crépusculaire d'Amity que dresse Benchley durant les deux cents premières pages constituant la première et la seconde partie de Jaws, est donc celui d'une cité foncièrement corrompue. Que le requin blanc soit le châtiment envoyé par Dieu pour punir cette cité est une idée évoquée à plusieurs reprises par divers protagonistes. La troisième partie raconte la chasse qui constitue, pour les trois héros qui y participent, une sorte d'épreuve purificatrice, d'exode momentané loin d'Amity qui en est l'enjeu. Le mouton puis le dauphin prématuré offerts comme appâts au requin blanc par Quint font d'ailleurs songer Hooper et Brody à des sacrifices, le premier étant un écho évident du sacrifice d'Abraham commenté par Kierkegaard dans Crainte et tremblement.
Un mot sur la science représentée dans le roman de Benchley par Hooper (qui n'a absolument pas dans le livre de 1974 l'aspect physique d'adolescent attardé de l'acteur qui le joue en 1975 puisqu'il est décrit par Benchley comme une sorte d'intermédiaire entre Brody et Quint qui sont deux hommes physiquement imposants) est critiquée, elle aussi, d'une manière acérée, finalement tragique. Hooper (outre le fait que sa position morale soit condamnable puisqu'il séduit Ellen Brody sans manifester la moindre gêne ni le moindre remords, séduction qui avorte d'ailleurs une fois qu'elle s'est concrétisée, Ellen reconnaissant d'emblée qu'elle ne l'aimait pas mais qu'elle aimait simplement l'image du monde que Hooper représentait) est présenté comme un être passionné par la vérité mais fondamentalement incapable de la trouver. Presque toutes ses hypothèses sont invalidées, il avoue ignorer presque tout des causes du comportement du requin blanc qui attaque Amity et les techniques modernes qu'il prétend mettre en œuvre échouent elles aussi jusqu'à une issue qui lui sera fatale. Benchley pousse la critique un cran plus loin : Hooper regrette de n'avoir pu participer au documentaire filmé Bleue est la mer, blanche est la mort [Blue Sea White Death] (États-Unis, 1971) de Peter Gimble qui avait réussi, pour la première fois dans l'histoire du cinéma, à filmer sur pellicule argentique d'authentiques requins blancs et dont certains plans furent d'ailleurs réutilisés par l'adaptation de Spielberg en 1975. L'intrigue va lui donner ironiquement l'occasion de réaliser son rêve, le transformant en pur cauchemar, cauchemar d'ailleurs si admirablement précis sur le plan technique qu'il annonce des faits réels que des caméras vidéo numériques ne captureront que bien des années plus tard. Le savant incarné par Hooper, issu de la bonne société de Long Island caricaturée en connaissance de cause par Benchley (2), est, en fin de compte, un ignorant présomptueux qui croit qu'il sait alors qu'il ne sait réellement rien.
Le personnage de Quint, à mesure que se déroule la troisième et dernière partie de Jaws, se transforme sous nos yeux (et sous les yeux du policier et de Hooper qui l'accompagnent) en nouveau capitaine Achab parfois digne de l'original décrit dans le Moby Dick (1851) de Herman Melville. Ce qui n'a rien d'étonnant si l'on songe que la source première de Moby Dick pourrait avoir été précisément ce même verset (3) du Livre de Job cité par Benchley. Il est décrit d'abord comme un modeste artisan, un bon technicien – prudent au sens étendu qu'Aristote donnait à ce mot – sachant mesurer la part de contingence dans les mœurs : ceux des hommes comme ceux des poissons qu'il chasse ou qu'il fait chasser à ses riches clients. Il y a aussi quelque chose de spinoziste dans la manière dont il démontre froidement le «conatus» du requin (en prenant l'exemple d'un requin bleu d'abord attrapé) à Hooper et Brody, médusés par l'atrocité du spectacle (dont le documentaire de Gimble en 1971 donnait un aperçu alors qu'il est totalement absent du Spielberg de 1975) dont il les rend témoins (cf. pp. 215-6) (4). Mais le défi lancé par le monstre devient vite une sorte de défi melvillien métaphysique, vital, ontologique : tout comme Achab, Quint est alors victime d'une perte de sagesse, d'une démesure tragique qui le perdra lui aussi (5).
Le moment où le livre bascule dans la pure terreur, comme le film de 1975 y bascule (c'est l'un de leur bon point commun en dépit de leurs grandes différences) est celui où la peur s'empare de Quint lui-même et où sa raison l'abandonne progressivement. Alors cette troisième partie, dans son propre dernier tiers, acquiert franchement la qualité de livre fantastique, oscillant sans cesse entre plan admirablement réaliste de précision technique et livre de terreur dont l'origine est peut-être surnaturelle. On mesure ainsi ce que Benchley doit, comme Melville lui devait déjà, au Livre de Job. Cette terreur surnaturelle qui est, selon Rudolf Otto, la marque première du sacré dans les religions, c'est elle qui est alors éprouvée à plusieurs reprises par Brody, par Hooper, par Quint lorsqu'ils sont face à «l'ange de la mort» (p. 261). Au seuil de l'apocalypse qu'aura symbolisée l'irruption du Grand requin blanc sur Amity, Benchley ne laisse plus de place qu'à la peur et à la terreur, filant la métaphore de l'image du Léviathan de Job jusque dans certains termes et certaines images lui servant à décrire le monstre (p. 235). Il n'est pas jusqu'à sa blancheur qui ne semble, elle aussi, héritée de Melville qui décrivait déjà des requins blancs, ajoutant que cette blancheur leur conférait «une horrible suavité» (6). Monstre objectif, digne des descriptions d'Aristote et de Pline l'Ancien mais d'autant plus terrible que ses dimensions sont corroborées et vérifiées par les sciences naturelles, les témoignages, les documentaires pellicules et vidéos. Benchley laisse même (voir p. 236) une place, devenue célèbre, à l'idée d'une paléontologie redevenant zoologie sous les yeux de ses héros : le monstre qu'ils poursuivent est l'héritier direct de la race gigantesque (considérée comme disparue mais peut-être survivante dans les grands fonds) des Mégalodons. La fin maintient une ambivalence typique de l'art fantastique : si le sacrifice d'Abraham était évoqué par le mouton de Quint, c'est peut-être Dieu autant que l'effet différé des harpons de Quint qui retiennent in extremis les couteaux-dents du requin blanc et sauve l'unique survivant. Il en fallait un pour que l'histoire pût être racontée. Du Léviathan (7) de Job au Carcharodon carcharias de Jaws, en passant par Moby Dick de Melville, les correspondances esthétiques et religieuses me semblent avérées, et la boucle bouclée.
Notes
(1) C'est une telle attaque que relate l'admirable film The Reef (Australie, 2010) de Andrew Traucki, d'après un fait réel survenu en 1983 au large de Lodestone Reef. On a évoqué à son sujet un requin tigre de presque cinq mètres de longueur mais la zone est aussi connue pour être fréquentée par des requins blancs dont les dimensions peuvent atteindre, adultes, dix mètres de long pour un poids moyen de trois tonnes : la substitution d'un requin blanc à un requin tigre par le film, si elle était avérée, serait donc réaliste.
(2) Ancien élève de Harvard qui pêchait les requins par passion écologique (le terme «écologie» est employé à plusieurs reprises dans Jaws) et qui publiait des articles dans Newsweek quand il ne rédigeait pas certains discours du président Johnson, selon sa notice biographique imprimée au verso du rabat de la jaquette de la traduction française de 1974. Il faut savoir que, par la suite, Benchley (1940-2006) désavoua son livre sous prétexte écologique, estimant qu'il fallait réconcilier l'homme avec les requins, y compris les grands requins blancs mangeurs d'hommes, surnommés «Mort blanche» par les Australiens.
(3) Cf. Jean-Jacques Mayoux, Melville par lui-même (éditions du Seuil, coll. Écrivains de toujours, 1958, p. 62). Voir aussi p. 67, ce fragment de lettre adressé par Melville à Nathaniel Hawthorne en juin 1851 : «... nous causons d'héroïques ontologies ensemble».
(4) Ces pages n'ont rien d'étonnant pour le cinéphile equi se souvient de l'anecdote crépusculaire sur les requins, telle qu'elle est racontée par Michael O'Hara au couple Bannister dans La Dame de Shanghaï [The Lady From Shanghaï] (États-Unis, 1947) d'Orson Welles.
(5) Le scénario du film de 1975 ajoutait une idée géniale : la présence de Quint sur le cuirassé Indianapolis en juillet 1945 (qui expliquait sa connaissance remarquable des requins) mais elle était, hélas, contrebalancée par une psychologie caricaturale qui ne devenait véridique occasionnellement que grâce à l'acteur Robert Shaw et à la mise en scène de Spielbierg, que l'idée inspira. D'autre part, le scénario modifiait profondément le personnage que la peur submergeait au point qu'il tentait de fuir, dans l'adaptation cinéma : c'est tout le contraire dans le roman original puisque Quint, en dépit de sa peur, est persuadé qu'il peut finir vainqueur, même seul, de la confrontation.
(6) «Le requin ! Il s'élevait lentement, sans à-coups, sans efforts apparents, ange de la mort se rendant à un rendez-vous fixé de toute éternité. Hooper le regardait, fasciné, incapable de faire un mouvement malgré son envie de fuir. [...] Sous la ligne latérale, le ventre était d'un blanc laiteux, fantômatique» (Benchley, op. cit., p. 261) à comparer avec les pages consacrées par Mayoux au sens de la couleur blanche chez Melville : «La blancheur, si elle pare terriblement les créatures de destruction, c'est qu'elle est la pâleur de la mort, la couleur du linceul et des apparitions, un élément de toutes les terreurs spirituelles. C'est la couleur du cheval de la mort dans l'Apocalypse, c'est la vêture effrayante des Archanges. [...] Le requin blanc, Melville ne découvre-t-il pas que son nom français c'est requiem, marque de sa vocation sinistre ?» (Mayoux, op. cit., pp. 75-7). Quant au «rendez-vous fixé de toute éternité» auquel songe Hooper l'espace d'un instant, il faut y voir une conséquence théologique autant que poétique de l'éducation calviniste qui enseigne la prédestination.
(7) Le monstre biblique a donné son nom au traité de philosophie politique de Thomas Hobbes, mais aussi au plastiquement beau film fantastique Léviathan [Leviathan] (États-Unis-Italie, 1989) de George Pan Cosmatos.

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