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Le dernier messie. Prophétie et souveraineté au Moyen Âge de Gian Luca Potestà

Par Juan Asensio @JAsensio

Le dernier messie. Prophétie et souveraineté au Moyen Âge de Gian Luca Potestà

Photographie (détail) de Juan Asensio.
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Spécialiste de la question millénariste et du prophétisme médiéval et par ailleurs traducteur du Calabrais Joachim de Flore, Gian Luca Potestà, qui avec Marco Rizzi a entrepris de publier tous les textes anciens relatifs à l'Antichrist, projet sans équivalent en langue française et dont un premier volume a paru en Italie en 2005, nous offre, avec Le dernier messie sous-titré Prophétie et souveraineté au Moyen Âge, un ouvrage de référence (1), très érudit, sur la question des liens entre la prophétie et le théologico-politique, tout en nous offrant un aperçu sur les transformations innombrables de la figuration du plus puissant et ultime adversaire du Christ.
Le Christ lui-même a mis en garde contre cette matrice de toute imposture, de laquelle sortiront nombre de bêtes et de faux témoins, comme le rappelle Matthieu en 24, 5-6 : «Beaucoup viendront en mon nom, en disant : «Je suis le Christ» et ils abuseront des gens. Vous entendrez aussi parler de guerres et de rumeurs de guerres. Tâchez de ne pas vous alarmer, il faut que tout cela advienne, mais ce n'est pas encore la fin» et c'est Paul dans sa Deuxième épître aux Thessaloniciens qui, pour le coup, identifie clairement cet adversaire surnaturel qu'il appelle «l'homme de l'iniquité, le Fils de la perdition», celui «qui s'élève au-dessus de tout être portant le nom de Dieu et adoré comme tel, allant jusqu'à s'installer dans le temple de Dieu, en prétendant être Dieu». S'il n'est pas à proprement parler une invention biblique, puisque nous pourrions évoquer plusieurs textes de l'Ancien et du Nouveau Testament comme FullSizeR.jpgLe Livre de Daniel et bien sûr L'Apocalypse de Jean, mais aussi des textes qui n'ont pas été retenus dans le canon biblique comme l'Ascension d'Isaïe ou encore la Didachè, force est de constater que ce n'est véritablement qu'avec Irénée de Lyon que l'Antichrist acquiert une consistance véritable, et cela dans son célèbre Adversus Haereses, avant de prendre son essor dans les textes d'autres Pères de l’Église comme Hippolyte (De Christo et Antichristo), Origène (Contre Celse, Lactance (Institutions divines) ou encore Victorin de Poetovio. Un très utile compendium des mentions de l'Antichrist a été réuni en 2011 aux éditions Migne et très bien présenté par Cristian Badilita qui intitule d'ailleurs sa Préface Les visages multiples de l'Antichrist. Autre point d'importance : il convient de parler d'Antichrist et non d'Antéchrist, selon la recommandation de saint Augustin écrivant dans son Commentaire de la première épître de saint Jean (en 3, 4) : «En latin, le mot antichrist signifie qui est contre le Christ. Le mot antichrist ne veut pas dire, comme certains l'ont pensé, celui qui doit venir avant (ante) le Christ, autrement dit, celui après lequel le Christ doit venir : l'étymologie, l'orthographe montrent que tel n'est pas le sens; non, l'antichrist, c'est celui qui est contre le Christ.»
Dès lors, si la fin semble certaine annonçant, après la victoire sur les forces de l'Antichrist, le retour du Christ ou parousie, quelque chose, une force mystérieuse dont la définition a semblé obséder Carl Schmitt (2), retarde la survenue du terrifiant ennemi. L'épître de Paul aux Thessaloniciens (en 2, 6-8) poursuit ainsi : «Vous savez ce qui le retient», to katechon, de genre neutre, «de sorte qu'il ne se manifeste qu'en son temps. Le mystère de l'iniquité est déjà à l’œuvre, mais il est nécessaire que celui qui le retient», et cette fois le texte original donne ho katechon, de genre masculin, «soit d'abord ôté du milieu. Alors l'impie sera révélé, et le Seigneur le détruira par le souffle de sa bouche, l'anéantira par la splendeur de sa venue».
Notre exégète d'affirmer alors que c'est Carl Schmitt qui a «donné une lecture forte et suggestive de ce passage de la Deuxième épître aux Thessaloniciens», ce point méritant selon lui d'être signalé «tout de suite, d'autant plus que le juriste allemand, interdit d'enseignement en 1945 pour son rôle idéologique durant le nazisme, est devenu à son tour», pour de «nombreux intellectuels allemands et étrangers», une espèce d'oracle. Ainsi poursuit l'auteur, en «Italie, la «machine théologico-politique» marche à plein régime sans donner aucun signe de fléchissement; de soudains changements de guide la font s'aventurer sur des chemins toujours plus glissants et obscurs, affrontés avec désinvolture et souvent sans instruments (historiques, exégétiques, philologiques) appropriés ni mis à jour» (p. 14). Nous ne savons hélas pas à quels auteurs de son propre pays ou bien étrangers Gian Luca Potestà fait référence, mais il n'en reste pas moins que son propre ouvrage peut du coup être interprété comme une mise au point, très érudite je l'ai dit, concernant la possibilité d'une définition, au cours des siècles passés, du fameux katechon, qu'il soit neutre ou bien masculin, qu'il soit considéré, à l'instar de ce que pensa Carl Schmitt, comme l'empire ou bien qu'il soit directement personnifié sous les traits d'un grand monarque ou même du dernier des rois.
Gian Luca Potestà ne cesse d'insister, contre Carl Schmitt (3) et même si ce dernier, en affirmant que l'Empire et le katechon ne font qu'un, s'est inscrit dans le sillage d'autres auteurs qui, avant lui, ont établi cette identité (4), sur l'extrême versatilité des textes prophétiques. Car, affirme-t-il, on ne retrouve pas, «dans l'espace de l'Occident, un fil unique, qui s'allongerait peu à peu de l'empire chrétien jusqu'au Troisième Reich, tout en restant au fond le même, mais plutôt une trame qui se complique et s'enrichit au cours du temps et par suite de l'évolution des situations. Les principales segmentations et transformations qu'ont subies des traditions séculaires se rattachent en effet à des contingences dynastiques et militaires, politiques et ecclésiastiques, qu'il convient de déterminer avec la plus grande précision possible" (p. 18).
Si elle est nécessaire pour ce type de travail qui ne souffre pas l'approximation, avouons qu'une trop grande précision peut nous égarer, comme en témoignent les plus de 60 pages de notes de l'ouvrage de Gian Luca Potestà, la conclusion de son livre n'évoquant d'ailleurs plus Carl Schmitt, pour se contenter de résumer, de façon chronologique (en allant donc de la Vaticination de Constant jusqu'au Liber ostensor... de Jean de Roquetaillade, et en passant par l'Apocalypse du pseudo-Méthode (disponible en français dans La Fin des temps : terreurs et prophéties au Moyen Âge de C. Carozzi et H. Taviani-Carozzi, Flammarion, coll. Champs, 1999), «le texte apocalyptique le plus répandu dans l'Occident médiéval latin après l'Apocalypse de Jean» (p. 50) et le De ortu et tempore Antichristi... d'Adson de Montier-en-Der), l'apport de cette étude ou plutôt de ce recueil d'études savantes sur la problématique liant les prophéties messianiques qui «se rattachent essentiellement à la question de la souveraineté, en projetant les diverses représentations de celle-ci dans le miroir limpide de la fin des temps» (p. 173).
Cette limpidité toute eschatologique n'est pas exactement celle qui caractérise les textes retors, truffés d'allusions, de chiffres et d'événements réels ou annoncés, qui composent les textes que Gian Luca Potestà analyse avec minutie. Ces modifications d'identité sont constantes d'un texte à l'autre (et cette incroyable plasticité est également valable quand les prédictions d'un texte sont contredites par les événements !, cf. p. 145), comme le montre ainsi l'exemple de «la traduction latine de l'Apocalypse du pseudo-Méthode [qui] avait conservé pour le «roi des Grecs" c'est-à-dire des Romains» le rôle d'artisan de l'empire mondial et d'ultime facteur d'ordre avant la tribulation finale», alors qu'Adson «est le premier à modifier la légende en faisant assumer cette prérogative par un souverain occidental» (p. 67) dans son célèbre De ortu et tempore Antichristi..., sachant par ailleurs qu'un autre texte prophétique, la Sibylle tiburtine qualifié, lui, de «texte sibyllin le plus répandu de l'Occident médiéval» (p. 69), va lui-même modifier celui d'Adson de Montier-en-Der en transférant le rôle essentiel du «règne final des Francs» à «l'empereur de Constantinople» (p. 73). Ainsi, la «transformation du message sibyllin confirme la plasticité de la légende du dernier souverain qui la rend adaptable à des stratégies toujours renouvelées» (p. 79), comme par exemple lorsqu'il s'agit de montrer que l'ennemi premier de la Chrétienté n'est autre que l'Islam ou bien, au contraire si je puis dire, tel ennemi intérieur comme un Pape abhorré, tel que le montre l'exemple, «manifeste de la manière dont une figure messianique peut être aisément retournée en son contraire» (p. 141), de l'Ascende calve.
Notes
(1) Gian Luca Potestà, Le dernier messie. Prophétie et souveraineté au Moyen Âge (L'ultimo messia. Profezia e sovranità nel Medioevo, 2014, traduction de l'italien par Gérard Marino, Les Belles Lettres, coll. Histoire, 2018). Le texte français a été revu et corrigé par rapport à l'édition en langue italienne. Il semblerait que l'éditeur, à de semblables occasions, se rappelle quelle est sa vocation : publier de riches études, et non de déplorables nullités comme celles d'un Didier Goux, Dupont Lajoie de la critique dite littéraire.
(2) Comme toujours, le lecteur français s'intéressant à ces questions pour le moins complexes ne trouvera aucune étude d'importance en langue française et, sur ce point comme plus généralement sur tout ce qui touche la problématique du messianisme théologico-politique, devra se référer à de solides travaux en langue italienne ou bien allemande. C'est ainsi que plusieurs auteurs ont étudié le thème du katechon dans la pensée schmittienne, comme Günter Meuter dans Der Katechon. Zu Carl Schmitts fundamentalistischer Kritik der Zeit paru en 1884 ou bien, cette fois-ci en langue italienne, Massimo Maraviglia, La penultima guerra. Il concetto di «katéchon» nella dottrina dell'ordine politico di Carl Schmitt paru en 2006.
(3) «En prétendant faire dire à cette parole scripturaire le rôle salvateur qu'il attribue à l'empire, Schmitt surdétermine le texte paulinien et y trouve ce que celui-ci ne dit pas, au point d'en faire le fondement de la vision chrétienne de l'histoire» (p. 16).
(4) Dernièrement, un essayiste français a rappelé cette identité en écrivant : «Rétablir l’Empire, réunir l’extrême Gauche et l’extrême Droite : Hitler aussi s’est donné ces deux objectifs, et la parenté de son entreprise avec celle de Napoléon ne doit donc rien au hasard. Elle vient de ce que le nazisme est né de l’effondrement révolutionnaire du katekhon aussi directement que le bonapartisme en est sorti. Comme ce qui se passe en Allemagne en 1933 vise à combler le gouffre, un moment refermé en 1914, mais rouvert dès 1918, qui béait sous la politique européenne depuis qu’en 1789, la Révolution avait mis un terme au prolongement que, durant près de quatorze siècles, le régime de Chrétienté avait procuré à l’Empire romain, la dimension antichristique du nazisme en découle immédiatement, faite d’opposition radicale au christianisme et de ressemblance avec lui, de ressemblance avec lui pour cause d’opposition radicale à lui», Fabrice Bouthillon, Nazisme et Révolution. Histoire théologique du national-socialisme. 1789-1989 (Fayard, coll. Commentaire, 2011), pp. 262-3. Gian Luca Potestà écrit, sur cette question, que «la puissance messianique est justement l'empire, pour lui [Carl Schmitt, donc] comme pour certains des plus éminents historiens de la théologie et du Moyen Âge de l'Allemagne des premières décennies du XXe siècle, d'Adolf von Harnack à Ernst Kantorowicz» (p. 15). Deux pages plus loin, il admet encore que la conception schmittienne consistant à faire jouer à l'empire le rôle «d'obstacle providentiel sur le chemin du Fils de la perdition [l'Antichrist], bien qu'il ne se trouve pas bien sûr chez Paul, n'est pas non plus une invention complète de Schmitt», puisque «Tertullien et Lactance y ont fait allusion et elle a été théorisée à partir de la Vaticination de Constant, produite dans l'Orient byzantin au VIIe siècle et diffusée par la suite en Occident».

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