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L’absence de débat sur le rachat de Syngenta par un groupe étatique chinois

Publié le 13 avril 2018 par Infoguerre

L’absence de débat sur le rachat de Syngenta  par un groupe étatique chinois

Depuis 2015, Syngenta attisait de nombreuses envies dans le milieu agrochimique mondial, ceci notamment dû à la stagnation de ses ventes et de ses bénéfices engendrés par le groupe bâlois. L’américain Monsanto, flairant une opportunité en proposant un jackpot aux actionnaires, a montré son intérêt au travers d’une offre hostile de rachat pour le géant suisse des semences et des pesticides (dont il est le leader mondial). Cette opération ne s’est pas pérennisée, notamment due à une forte réticence de la direction et d’une partie du conseil d’administration qui pensaient pouvoir sortir de manière autonome de cette mauvaise passe. C’est finalement deux ans après et plusieurs OPA que Syngenta cédera aux sirènes d’une autre proposition de rachat venant de ChemChina (China National Chemical Corporation, firme étatique chinoise). Cette dernière lui aura coûté la bagatelle de 43 milliards de dollars. Il est à noter que cette opération est la plus importante jamais réalisée par une société chinoise hors du continent asiatique.

L’importance stratégique du secteur des semences

Pour ChemChina (conglomérat de chimie chinois, dirigé par le PDG Reng Jianxi, membre du parti communiste chinois) cette acquisition lui permettra de poursuivre son objectif de devenir l’un des plus puissants fournisseurs de semences et de pesticides mondiaux, et de concurrencer ainsi son rival américain Monsanto. Cette transaction met en évidence à quel point l’agriculture est considérée comme un secteur stratégique pour Pékin. Pouvoir subvenir, de manière autonome, au besoin de la manne de la plus grande population mondiale est donc un enjeu crucial pour le gouvernement chinois. Il faut aussi relever que, par ce biais, ChemChina accède à la qualification « Swissness » des produits fabriqués et profitera aussi des milliers de brevets et des qualités technologiques précédemment développées par Syngenta. De plus, cette absorption offre à la firme chinoise une porte d’entrée sur de nouveaux marchés, notamment sur le continent africain où l’entreprise bâloise s’est fortement développée au cours de ces dernières années. D’autre part, du côté de Syngenta, le bénéfice promis aux actionnaires et la perspective de poursuivre son expansion sur les marchés émergents ainsi que de maintenir les investissements a, cette fois, suffi à convaincre.

La progression chinoise dans le rachat d’entreprises étrangères

Ce type d’acquisition n’est pas une nouvelle pratique. Depuis le début des années 2000, les entreprises chinoises sont parties à l’offensive sur le plan économique au niveau mondial. En 2015, les investissements chinois avaient atteint un montant record avec 145 milliards de dollars. Parmi ces achats, ChemChina, qui possède déjà un palmarès de chasse impressionnant, s’était offerte l’italien Pirelli pour 7,7 milliards de dollars. En 2006, la France n’a, elle non plus, pas été épargnée avec les pertes de Adisseo et la branche silicone de Rhodia.

S’agissant de la Suisse, le rachat de Syngenta par une entreprise chinoise n’est pas un cas isolé. Depuis 2015, les firmes de l’Empire du Milieu se sont offertes pas moins de 19 entreprises suisses. Parmi ces dernières, peuvent être mentionnées les spécialistes logistiques actifs dans le transport aérien, soit Swissport et Gategroup, ainsi que la société de marketing sportif Infront Sport & Média. Il est important de souligner le rôle clef joué par les entreprises étatiques chinoises lors de ces rachats. En effet, deux des plus grosses transactions effectuées depuis 2012 l’ont été par celles-ci.

La réaction occidentale

Du côté des acteurs occidentaux, la transaction a été acceptée de manière relativement paisible. Il a suffi de quelques contreparties, principalement dans le domaine des activités pesticides afin de ne pas occuper une position de monopole dans ce secteur, pour recevoir l’approbation des États-Unis d’Amérique et l’aval de la Commission Européenne. L’Inde, quant à elle, ne s’est tout bonnement pas exprimé dans le délai imparti. Quant à la Suisse, peu de voix se sont véritablement élevées. Quelques ONG (SWISSAID, Public Eye, Pro Specie Rara) ont argumenté sur l’éventuelle problématique de monopole, ainsi que sur des risques liés à de futures restructurations ou délocalisations qui pourraient être effectuées par les nouveaux propriétaires chinois. Le gouvernement de Bâle-Ville (commune et canton suisse où se trouve le siège de la société) a, par la voix de son ministre de l’économie, timidement évoqué le fait qu’il aurait préféré que le groupe agrochimique reste indépendant.

Un jeu économique de puissance déséquilibré

Bien que certains de ces achats soient effectués par des entreprises d’Etat, bien faibles sont les réactions à leur encontre. Il est à relever que l’opération inverse, spécifiquement en Chine, n’est pas du même acabit. En effet, le rachat de firmes de l’Empire du Milieu par des entreprises occidentales ne s’effectuerait pas aussi aisément. Cette importante transaction s’est effectuée de manière transparente et a été relayée dans quelques médias, sans pour autant créer de réelles polémiques ou de réactions d’opposition significatives d’Etats ou d’acteurs de la société civile comme les ONG (communiqués : SWISSAID, Public Eye). Certes, une lettre ouverte, co-signée par 19 organisations, dénonçant le risque pour l’environnement et la concentration du secteur agrochimique a bien été publiée mais avec quels résultats ? Les ONG sont-elles désarmées ou les gouvernements laissent-ils faire avec comme objectif des bénéfices à court terme ?

Comment se fait-il que de telles acquisitions, induisant la perte d’entreprise de niveau stratégique, ne soulèvent-elles pas plus de questions de la part de la société civile, du gouvernement suisse, voire des autres nations qui pourraient subir les effets engendrés par une diminution de la diversité de l’offre ?

Sommes-nous prêts à perdre nos entreprises stratégiques et à nous laisser dicter nos modes de culture et d’alimentation par des sociétés étrangères, profitant des doubles standards liés aux pays en développement, sans la moindre réaction .

Lucas Nicollier

Sources :

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