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La psychanalyse va-t-elle disparaître ?

Publié le 23 avril 2018 par Marjorierafecas
Dans Je selfie donc je suis (2016), Elsa Godart avait déjà posé le décor d’une société dévorée par l’immédiateté, souffrant d’un rapport à l’autre de plus en plus complexe. Ce phénomène qu’elle nomme hypermodernité, une course effrénée aux « likes » qui cache à la fois des blessures narcissiques, mais aussi et surtout, un manque d’amour. Alors à la question « La psychanalyse va-t-elle disparaître ? », on aurait aimé qu’Elsa Godart nous réponde oui, car cela aurait signifié que les êtres humains n’aient plus mal à leur égo… Mais, dès la première phrase de l’introduction, on sent bien que le monde est entré dans un tel chaos de non sens, que la psychanalyse a de beaux jours devant elle pour réanimer notre moi intérieur qui se désagrège. Et surtout pour nous aider à renouer avec nos « vrais » désirs. La psychanalyse va-t-elle disparaître ?
Nous vivons désormais « par tranches et par intermittence ». La psychanalyse peut déjà nous aider à retrouver de l’unité, du sens à nos existences émiettées par la dictature de l’instant. Car l’immédiateté casse les limites. Or les limites sont indispensables à la construction de l’être. Le désir lui-même a besoin de limites. « Le caractère éphémère de l’instant ne permet plus d’accéder au désir ». Paradoxalement, cette société de l’hyper jouissance tend à détruire le désir. L’excès est un symptôme de l’impossibilité de jouir. « La psychanalyse de facto est une résistance à cet idéal de jouissance généralisée pour la simple raison qu’elle rappelle le primat du désir ».

Elsa Godart s’inspire de certaines dérives comportementales japonaises pour décrire la psychopathologie de la vie quotidienne hypermoderne. Le syndrome japonais Hikikomori traduit l’absence d’envie, la vacuité, la panne du désir vital. Le désir est l’enjeu de notre société hypermoderne. Car céder à son désir revient à renoncer à soi. Le rôle des émotions est d’apporter du relief à nos expériences. Or sans émotions, tout est équivalent, et si tout est équivalent, rien n’a de sens. Nous souffrons de pathologies du lien. Le plus révélateur de ce désamour est cette course aux « likes ». L’autre n’est alors perçu que comme un simple distributeur de « likes », sans authenticité. Dans la culture « otaku », les japonais victimes de ce syndrome monomaniaque s’adressent à une personne sans désir d’approfondissement de la relation. C’est comme l’usage d’une « télécommande ».

Comme dans Je selfie donc je suis, l’auteur s’inquiète de cet Ego trip permanent. L’exhibition sur les réseaux sociaux est devenue un besoin. Or quelques décennies auparavant, une telle attitude aurait été jugée indécente. Comment interpréter ce nouveau phénomène d’exhibition de soi, cet « hyper-faire-valoir » ? L’autopromotion permanente peut être une entrave à l’estime de soi. C’est justement là où intervient la psychanalyse qui a pour but de « déconstruire nos certitudes égotiques ». Elle rend possible une « véritable rencontre avec soi-même ». La psychanalyse peut être un remède à une société narcissique. Par son esprit critique, elle nous permet de lutter plus facilement contre le storytelling, cette machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. Elle contribue à se détacher du fléau des fake news à visée consumériste ou utilitariste. Le viral tend à remplace le vrai. La psychanalyse nous aide à décrypter les sous-jacents de toutes les injonctions que nous subissons au quotidien. C’est une façon de renouer avec notre liberté. Car la liberté peut-elle survivre à l’immédiateté ?

La psychanalyse est un soin de l’âme pour nous détourner des mauvaises passions qui nous font souffrir.

Seul plaidoyer qui manque pour nous convaincre totalement des bienfaits de la psychanalyse : pourquoi la psychanalyse serait-elle la seule école/méthode thérapeutique en sciences humaines pour nous aider à lutter contre une société hypermoderne ?

En attendant, il est vrai que notre humanité passe par l’inexplicable et le mystère. La vie onirique et poétique de notre inconscient doit être défendue comme une forteresse.

Méfions-nous de la standardisation de nos émotions et de nos désirs. Ils fondent notre singularité et notre liberté. Comme le soulevait W. Benjamin, la pauvreté d’expérience n’est-elle pas une « nouvelle forme de barbarie » ?



La Psychanalyse va-t-elle disparaître ? Elsa Godart, janvier 2018, 207 pages, Albin Michel

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