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Don DeLillo et le terrorisme : une autopsie du cadavre mondial (1), par Gregory Mion

Par Juan Asensio @JAsensio

Don DeLillo et le terrorisme : une autopsie du cadavre mondial (1), par Gregory Mion

Crédits photographiques : Craig Walker (Boston Globe).
3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.
IMG_1318.jpgArgument : puisque le prochain spectacle de Julien Gosselin (metteur en scène des Particules élémentaires et du formidable 2666) va se concentrer sur trois romans de Don DeLillo (Joueurs, Les Noms et Mao II), et plus particulièrement sur la question terroriste qui traverse ces trois œuvres à différents degrés d’intensité, nous avons décidé d’y réfléchir en amont, sans l’influence d’une proposition théâtrale qui promet d’être encore une fois à la hauteur de ce sujet si décisif.
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Joueurs : sur la calamité financière et quelques moyens misérables de la détruire
L’Amérique de Don DeLillo est vaincue par une maladie auto-immune : le bouclier systémique de l’argent, incorporé dans les plis et les replis de la nation comme s’il était partie prenante de sa nature, constitue aussi la matrice de la désolation nationale. On sait du reste que toute force héberge un rameau de faiblesse qui peut grandir et faire dégénérer la puissance initiale que l’on croyait indestructible. L’ennemi n’est donc pas toujours une grimace qui provient d’un horizon étranger; il est parfois juste à côté de nous, sinon en nous, sourde menace qui retient son projet en catimini pour mieux le radicaliser. Il se repose et il attend son heure.
En outre, la thématique de l’ennemi congénital, que ce soit à l’échelle du commentaire politique ou de son traitement fictionnel, a déjà fait son temps lorsque DeLillo publie Joueurs en 1977. L’assassinat de Kennedy en 1963 avertit l’Amérique de l’existence des monstres qu’elle a portés dans son ventre mou, et, une décennie plus tard, Tobe Hooper, dans son Massacre à la tronçonneuse, rappelle que l’horreur, à l’époque précise où le film débarque sur les écrans, est peut-être moins dans la guerre du Vietnam qui décime les candides soldats patriotes sous la canopée d’une jungle asiate que dans l’intimité même du «home, sweet home», en l’occurrence au plus profond de ce Texas qui a vu le crâne d’un président éclater en recevant les balles affûtées de l’avorton Oswald (1), tireur prolétaire et abatteur d’élite, réincarné dans les carnages fictifs de Bubba Sawyer, chef de file d’une famille consanguine qui terrorise un groupe de jeunes copains avec sa machine à découper du bois (2). Ces derniers découvrent alors que la guerre n’est pas seulement une affaire de lointain – elle est plus que jamais ancrée dans l’Amérique, figure hideuse d’un prochain que l’on préfèrerait contourner. En d’autres termes, ce n’est pas une balle perdue au Vietnam qui est venue se loger dans la tête de Kennedy, et ce n’est pas non plus une pièce rapportée qui sévit dans le Texas inquiétant de Tobe Hooper. Il y a quelque chose de définitivement pourri au royaume des États-Unis et Shakespeare n’aurait pas manqué de substance dramatique s’il avait pu vivre certains moments parasites du XXe siècle. En toute rigueur, il y a une pathologie de l’argent qui sollicite une quantité d’autres pathologies et chacune d’entre elles, sournoisement, éreinte la société américaine dans sa globalité. À sa manière inimitable et diablement efficace, Don DeLillo s’empare de cette pourriture notoire, amorçant avec Joueurs une réflexion à la fois subtile et exorbitante sur le terrorisme du dedans, préparant les sillons romanesques d’une investigation du sujet plus vaste, plus extériorisée en somme, que l’on verra émerger avec Les Noms et Mao II.
Sans ambiguïté aucune, c’est l’argent et toute sa croissante obscénité, dans Joueurs, qui suscite un terrorisme venu de l’intérieur et le rend à cet égard providentiel – parce que l’argent est un mal pandémique et que tout effort accompli pour l’anéantir doit être pris pour un bien compensateur si l’on choisit d’adopter l’interprétation optimiste. L’impression que nous donne DeLillo est celle-ci : l’univers de la finance se répand sur le pays comme la lave en fusion d’un volcan acharné; tout est consumé par ces rivières de feu qui dévorent les corps et les esprits, à l’exception de quelques résistants qui font pacifiquement le piquet de grève dans les rues capitalistes de New York, tel ce vieil homme-sandwich qui se déguise d’une pancarte sur laquelle sont restituées plusieurs dates importantes de l’histoire des travailleurs du monde. Parmi ces dates, celle du mois de mai 1886 nous remémore les protestations légitimes des ouvriers de Chicago, à Haymarket Square, scandaleusement réprouvées par une police meurtrière, puis corrompues par une bombe jetée sur les forces de l’ordre, action furieuse qui a remis en question la participation des faisceaux anarchistes à la bronca populaire (3).
Mais quel que soit l’angle où nous la considérons, cette réponse létale des manifestants aux nuisances préliminaires de la police ne s’intègre pas aux petites valeurs des croisades gâteuses de nos groupuscules actuels d’extrême-gauche, ceux-ci n’étant le plus souvent que des révolutionnaires contractuels, à la solde d’une idéologie qui ne sait même plus pourquoi elle gesticule tant elle s’égare en slogans futiles et inoffensifs. À rebours des pétards lancés par nos insoumis en goguette, cette bombe, en conséquence, était comparable à un baroud d’honneur, à un souffle de lion qui rendit l’âme dans un ultime rugissement, les babines retroussées pour éterniser un rictus de pugnacité, avec cette idée imprécise que si l’on ne pouvait sûrement pas gagner la guerre contre les entités solidaires du capitalisme forcissant, il fallait au moins tomber en hommes dignes après avoir mené un juste combat au cœur des luttes sociales. C’était le temps des virilités qui ne se laissaient pas intimider. C’était surtout le temps des flux de capitaux encore un peu matérialisés, localisables, perceptibles, pas tout à fait advenus à l’état de dissipation algorithmique, pas tout à fait délayés dans un nuage abstrait de statistiques quasiment inattaquables.
Ainsi la pancarte exhibée par le vieux rebelle, gorgée de sa litanie de violences et de pulsions contestataires historiquement avérées, semble suggérer au peuple américain atomisé que maintenant que la planète se trouve possédée par le sexe toujours en érection de la finance, il n’y a probablement qu’une nouvelle vague de violences qui serait susceptible de renverser la situation, unique thérapie pour dégonfler ce phallus qui n’en finit pas de grossir et d’ensemencer la Terre de rejetons ignobles. Certes la pancarte n’est qu’une tentative désespérée de recrutement parmi les cols blancs de Wall Street, elle n’est qu’un appel au bon sens, une main tendue à qui voudra bien abandonner son confort et s’engager dans la mêlée, mais elle a le mérite d’exister, de sermonner à bâtons rompus, de renouveler chaque jour sa mission de commémoration des travailleurs insurgés ou brutalisés, qu’il pleuve ou qu’il vente, pariant sur le fait qu’un seul individu convaincu suffirait à induire un embryon de vitalité au milieu de la multitude endormie.
La prise de conscience tant attendue aura deux épiphanies plus ou moins incomplètes : d’une part le meurtre d’un golden boy (George Sedbauer), dont on ne saura jamais exactement s’il était un jusqu’au-boutiste suicidaire et infiltré, embrigadé pour faire une hécatombe sur les lieux de son travail et peut-être empêché in extremis par quelque intelligence secrète du gouvernement, ou s’il fut assassiné par un occulte réseau terroriste à cause de son manque de courage au moment de passer véritablement à l’acte, voire à cause d’une trahison qu’il fomentait; d’autre part le progressif durcissement d’un certain Lyle Wynant, golden boy également, remué par le fait que Sedbauer ait été liquidé sous ses yeux, en pleine journée de travail, et tellement ennuyé par sa vie de couple avec Pammy qu’il tuera le temps en cherchant les raisons particulières de ce crime, nageant d’une façon accrue en eaux troubles et se faufilant dans divers engrenages de la rébellion contre l’argent.
D’un bout à l’autre du roman, il n’est question que de cela : montrer que les citadelles de la finance ne sont pas si imprenables et que les combattants peuvent surgir dans les rangs de la ploutocratie, quand bien même la probabilité d’un tel surgissement reste précaire. Il en résulte ce terrorisme du dedans, moins codifié que le terrorisme international, plus à même, donc, de surprendre et de bouleverser les apôtres du schématisme capitaliste. Il est en outre nécessaire d’opposer à la logique des sociétés industrielles une espèce d’anarchie des passions – l’imprévisible étant la condition indispensable du renversement potentiel de tous les programmes au long cours en matière de gestion néolibérale. Contre les excès de la modernité, contre les géométries politiques qui proposent des civilisations unidimensionnelles, les passions humaines enfiévrées renvoient à une sorte d’humanité archaïque, bestiale et primitive, impossible à contenir. En dépit du fait que ce contre-pouvoir passionnel soit de plus en plus menacé par la constitution d’un grégarisme paisible, emmuré dans une pastorale bancaire et technologique, il n’en reste pas moins actif à un niveau de la société tout aussi intangible que les abstractions qui la gouvernent désormais. Ce niveau est celui de l’individu forcené que la société libérale ne peut atteindre – c’est le résistant dont la liberté de pensée n’est pas déterminée par un discours de sédition déjà intériorisé par le pouvoir. On entend par là que les résistances soucieuses de la légalité n’ont guère de chance d’être souveraines. Aussi faut-il non seulement cautionner l’illégalité la plus radicale, mais également les méthodes les plus virulentes, pour ne pas dire les plus sanglantes. Dans le cas contraire, le mastodonte financier demeurera et avec lui seront dévoyées toutes les institutions qui lui feront encore allégeance (sans parler des troupeaux consentants qui reconnaissent à ces institutions une quelconque qualité, et qui, parfois, brûlent d’être reconnus par elles). Facile à dire avouons-le ! À ce titre, dès le début de Joueurs, Don DeLillo prend le taureau par les cornes en nous offrant une scène à la fois dérangeante et cathartique : les passagers d’un avion regardent un film où des joueurs de golf, à même le terrain de jeu, se font tour à tour exécuter par un groupe de terroristes très certainement natifs du pays, bien informés du symbole golfique, «ce rond anal de scrupuleuse attention et de dérisoires déceptions».
Que retire-t-on de cette tuerie en milieu protégé malgré le fait qu’il s’agisse d’une vidéo de cinéma ? Premièrement, qu’il n’existe pas de royaume immunisé contre les invasions barbares. Deuxièmement, que le pouvoir, fût-il dématérialisé dans une épargne intouchable, se concrétise ici ou là sous des formes caractéristiques (terrains de golf, restaurants de renom, hôtels de luxe, quartiers assainis par la gentrification, etc.). Troisièmement, que la barbarie réelle, quoique condamnable, ne fait que répondre à une barbarie symbolique exponentielle. La pourriture engendre la pourriture – corruption leads to corruption – et l’état des lieux que DeLillo décrit dans les années 1970 n’a fait que s’accentuer depuis lors. La société libérale a compris que les hommes sont des animaux d’un type particulier dans la mesure où ils peuvent à tout moment préférer l’égoïsme plutôt que l’intérêt général. Le germe asocial de l’homme affronte la partie de sa nature spontanément altruiste (4), et cette tension, quand elle est poussée à l’extrême, accouche d’une multitude déséquilibrée au bord de la crise de nerfs. On aboutit ainsi à une configuration sociale qui se résume à une membrane superficielle de connivence, dissimulant tant bien que mal un fonds dangereusement concurrentiel qui dénature un fonds magistralement unificateur. C’est d’une certaine manière la rançon de la vie humaine qui se déclare ouvertement dans les comportements narcissiques encouragés, tolérés, normalisés, dans les odyssées du Moi destructrices de tout élan de fraternité : la conscience d’exister, jointe à un degré d’intelligence variable selon les personnes, suscite la crainte de la mort, l’angoisse de l’échec et d’autres constellations de tracasseries, par conséquent nous sommes chaque fois tentés de conjurer le désespoir de vivre par un trop-plein d’ego, au risque de sombrer et d’emporter avec soi tous les autres. Mais cette intelligence humaine, qui se démarque absolument du monde déterminé des animaux, si elle est source d’une misère significative en cela qu’elle occasionne des méditations troublées, n’en est pas moins du reste une source de grandeur quand elle force la serrure de ses inclinations et qu’elle choisit librement de se perfectionner.
C’est la raison pour laquelle Bergson, dans Les deux sources de la morale et de la religion, présente l’intelligence des hommes à l’instar d’une qualité et d’un défaut mêlés – nous souffrons d’être intelligents, nous tremblons devant la finitude et les représentations qui lui sont afférentes, mais, à côté de cela, nous pouvons tirer parti de cette intelligence en surmontant la souffrance d’exister lorsque nous accomplissons notre grandeur intrinsèque, en superposant aux limites réfutables du monde extérieur, synonymes de productivité, les voies illimitées de notre monde intérieur, synonymes de créativité. C’est pourquoi l’araignée n’est pas héroïque lorsqu’elle construit sa toile avec une parfaite maîtrise des proportions et un sens inouï de l’architecture (5), car elle façonne toute son œuvre inconsciemment, mais l’homme, en revanche, étant donné qu’il peut à chaque instant s’abîmer dans l’égoïsme, la paresse ou la nullité, est toujours grand lorsqu’il va consciemment au bout de ses projets et que ceux-ci ont une valeur ajoutée pour la vie en commun. Cela peut concerner aussi bien le fait d’éduquer ses enfants que de faire œuvre pour la science – il n’y a heureusement aucune hiérarchie dans tout ce qui peut contribuer à rendre la vie des hommes davantage transitive. C’est proprement valoriser son intelligence que d’instruire un fragment de soi qui semblait brisé ou usé – et c’est se vautrer dans une faiblesse odieuse que de prétendre être libre tout en se laissant de plein gré dominer par les plus catastrophiques dispositions de la nature humaine, sachant évidemment que d’autres, plus assidus à la grandeur, chercheront à nous sauver du marasme parce qu’il faut toujours que des oiseaux de l’infini travaillent (en perdant souvent de leur temps) pour donner une nouvelle chance aux animaux rampants de la médiocrité sociale. Quelques-uns volent au péril de leur vie, franchissent des altitudes et des sommets, le faisant pour ceux qui rampent dans le but de tout dévorer et de prospérer dans la vallée, séduits par l’hédonisme stérile des mauvais cueilleurs de jour – autrement dit les amateurs de la faiblesse consentie, en toute conscience, savent que chaque homme est un amalgame de force et de faiblesse, que beaucoup sont attirés par le fait de se rouler dans une fange porcine et que cela insinue éventuellement un alibi, mais qu’il se trouvera nécessairement des hommes d’exception pour supporter l’horreur et l’oisiveté d’une majorité qui a démissionné de l’art de vivre, sinon de l’aventure perfectible de la vie.
Ceux qui échouent dans cette majorité capitularde sont grands parce qu’une force singulière les pousse vers une cime de leur créance (ce sont fréquemment des créateurs de l’ombre, des amoureux de la vie qui fuient les vampires sociaux et les plaisirs accumulés, des individualités sincères et incorruptibles, rétives aux stratégies du bétail), et ceux qui s’épanouissent là-dedans, dans les souterrains des sous-hommes agglomérés en trombes duplices, sont les pires impostures qui soient, les faibles qui s’initient des protocoles de grandeur afin de nous masquer les échasses qu’ils ont empruntées pour se hisser sur quelque promontoire du vice. Hélas ! Que n’a-t-on rejeté les morales de bénitier et envoyé en Enfer les bâtisseurs successifs de la fable démocratique contemporaine, celle-là même qui veut égaliser l’humanité tout en aménageant des privilèges pour les agents de l’égalisation ! La peine de mort frappe rarement ceux qui la mériteraient… et le peuple, à présent, n’a plus l’air d’être la chair vivace qui aurait la faculté de reconquérir ce qui lui a été perfidement subtilisé. Ce peuple est occupé, littéralement, par les hochets illusionnistes et divertissants tendus par les mains visibles et invisibles du pouvoir – confondu de toutes parts, il se confond encore à ceux qui le dénigrent. De sorte que si le peuple est à plaindre dans ce state of affairs, il est aussi à blâmer pour sa complicité à plusieurs niveaux – la tyrannie de la majorité ne vient pas de nulle part comme chacun l’a appris un jour en lisant La Boétie ou Tocqueville.
Le problème, donc, et nous y revenons fatalement, c’est que notre intelligence est de plus en plus sujette à caution dans un univers régi par tout ce qui la contrarie et qui la flatte simultanément. Pire encore, l’affirmation généralisée du néolibéralisme tend à nous faire douter de la position de surplomb revendiquée par les hommes, ou, à tout le moins, par une branche arrogante de la civilisation occidentale. La sensation d’asphyxie paraît sans précédent et hormis une révolte venue des origines dionysiaques de l’homme, nous ne voyons plus vraiment ce qui pourrait désarçonner les structures apolliniennes de la finance planétarisée. Le plateau de jeu est saturé de règles et de joueurs décadents, et DeLillo, en écrivant Joueurs, attend que des participants inespérés retournent la table et réforment l’entendement du nouvel homo ludens, du nouveau fou de l’argent, celui-là même qui fréquente «les banques [battant] des portes / Aux coups de vent de la démence» (6).
Au bout du compte, cependant, une fois lue la dernière page de Joueurs, on se surprendrait presque à entonner un air bien connu des Poppys (Non, non, rien n’a changé) puisque George Sedbauer, quel que fût son projet, a été fauché en plein vol, et Lyle Wynant semble manquer de souffle et de ténacité pour rejoindre un sommet d’insurrection. L’un comme l’autre ont l’avantage de savoir de quelle étoffe est composé l’ennemi puisqu’ils sont pénétrés de ce milieu capitaliste, mais ils ont également l’inconvénient de n’être que des enfants de la balle, c’est-à-dire des sujets vidés de toute substance spirituelle, simples exécutants auxquels fait défaut la possibilité de se dépasser dans un acte de foi qui révoquerait en doute la totalité de leurs acquis. De plus, si nous n’avons pas vraiment de renseignements objectifs à propos de Sedbauer, nous en avons suffisamment concernant Wynant et cela nous permet d’élaborer un portrait assez fidèle de ce type d’homme, paradigme du mâle volontairement dépravé comme ont pu les étudier Bret Easton Ellis (American Psycho) et Tom Wolfe (Le bucher des vanités) dans deux registres approchants.
Qu’est-ce donc que Lyle Wynant ? La négation même de nos plus vives origines, l’adversaire de la vie et de l’existence, entiché de Pammy, une vulgaire cocotte qui se prescrit des frissons génitaux et des virées festivistes pour combler le trou de sa vacuité, clone de son compagnon en toutes ces distractions, elle aussi inféodée au simulacre managérial de la finance. Pôles du néant spirituel, enrichis et très ennuyés de vivre, Lyle et Pammy sont vides jusque dans leurs conversations qui ressemblent à des monuments d’incohérence, avec des revirements subits, des banalités pesantes, tout cela nous renvoyant tantôt à la critique sociale d’un John Cheever, tantôt au théâtre cynique d’un Harold Pinter. En définitive, que l’on se penche sur Sedbauer, Lyle, Pammy ou n’importe quel autre personnage issu de cette sphère mécréante, on aboutit à une fresque de l’Amérique rétamée, écroulée sous les chiffres, les calculs et la télévision, divinisant l’argent après avoir tué un Dieu imparfaitement généreux, antithèse de la vie brute qui se dégage par exemple du très commenté American Gothic de Grant Wood, vision d’un binôme (père et fille) dont l’effondrement rural n’enlève pas la magnanimité qui s’extrait de l’ensemble. Dans le tableau de Wood subsiste la nature la plus coriace, la bête clairvoyante qui ne dort que d’un œil, alors que l’urbanité vécue par Lyle et Pammy est une suffocation, un congé donné à Dionysos, un licenciement de l’homme vivant au profit d’une exacerbation de l’homme théorique qui fructifie dans la spéculation boursière – c’est le retour d’un Socrate d’un genre nouveau, pire que l’ancien qui incarna en partie le mouroir de l’Antiquité dionysiaque, féru dorénavant d’une dialectique où les Idées ont été remplacées par des stakeholders, des vulture funds, des momentums, etc (7).
En fin de compte, malgré les interstices qui pourraient laisser passer un rai de lumière insoumise, le constat romanesque effectué par DeLillo pose l’hypothèse d’une pensée terroriste relativement étayée mais dont les tenants et les aboutissants ne paraissent plus en mesure de fédérer un acte fondateur et concret. Les valeurs capitalistes ont nettement devancé les valeurs anarchistes et les différents foyers d’insubordination – elles les ont même dépassés, voire disqualifiés, par absorptions successives et motivées de toute velléité contradictoire. La société du spectacle et du divertissement est une réponse chronique du capitalisme à l’endurance discutable des révolutionnaires. Tant que les aspirants à la révolte n’auront pas la constance et la violence légitime de leurs intentions, ils ne parviendront à pas grand-chose, sinon à rien. De temps à autre, peut-être, nous aurons des Theodore Kaczynski (8), des manifestations plus ou moins convaincantes de la désobéissance, mais que l’on nous permette d’être sceptique dans ce XXIe siècle où le terrorisme est d’abord l’affaire d’une frange d’illuminés qui ne rêvent que d’être un nouvel Occident, au lieu d’être l’apanage d’une marée haute de l’humanité qui déciderait d’en finir avec ce qui l’assèche et la relègue dans une existence de tombeau. Ainsi le personnage inhumain et massif de Joueurs continue de hanter l’Occident comme un spectre : le World Trade Center (9), quoique défait en 2001 selon des tactiques nulles et non avenues, car fondées sur un désir analogue à l’impérialisme soi-disant attaqué, cette monumentalité cubique et fondamentalement régressive dans ce qu’elle abrite, donc, non seulement écrase et fascine tous les «joueurs» de la planète, mais fabrique également d’autres avatars de cet acabit, accouchant d’un peuplement de buildings un peu partout dans le monde, confirmant l’extension du plateau de jeu capitaliste et s’adressant au segment le plus rétrograde de l’homme – en l’occurrence son appétit pour l’érection et la jouissance d’être dominant comme un gratte-ciel, vaste édifice dont l’ombre toute provisoire fond sur les proies admiratives de cette stature. Asinus asinum fricat.
Notes
(1) Lee Harvey Oswald est mentionné dans Joueurs. On en fait même une sorte d’individu omniscient qui coulerait sereinement et perfidement dans les veines de l’Amérique. Il faut savoir par ailleurs que DeLillo a consacré tout un roman au parcours fantasmagorique d’Oswald (cf. Libra).
(2) Pour réfléchir au lien entre l’assassinat de Kennedy et les répercussions que cet événement a pu avoir sur le cinéma américain, on consultera un ouvrage majeur de Jean-Baptiste Thoret (26 secondes : l’Amérique éclaboussée – Éditions Rouge Profond, 2003).
(3) Ce printemps agité de 1886, à Chicago, est superbement raconté dans un roman du trop méconnu Frank Harris (La Bombe – Éditions La Dernière Goutte, 2015).
(4) Kant évoque une «insociable sociabilité» (cf. (Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique).
(5) Marx l’écrivait déjà dans un célèbre passage du Capital.
(6) Émile Verhaeren, Les campagnes hallucinées (La ville).
(7) Pour la critique de l’homme théorique par opposition au dionysiaque, il faut évidemment s’en remettre à la sagacité de Nietzsche (La naissance de la tragédie).
(8) Theodore Kaczynski, La société industrielle et son avenir (Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1998).
(9) Le World Trade Center réapparaît dans Mao II. Il surgit tout d’abord au détour d’une discussion informelle où l’on se demande ce que serait ce lieu avec une seule tour. Après quoi, plus loin dans le roman, on le présente comme la «notion de présence menaçante dans toute sa splendeur de force dressée».

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