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Don DeLillo et le terrorisme : une autopsie du cadavre mondial, 2, par Gregory Mion

Par Juan Asensio @JAsensio

Don DeLillo et le terrorisme : une autopsie du cadavre mondial, 2, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Kevin Larmarque (Reuters).
3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone
IMG_1318.jpgArgument : puisque le prochain spectacle de Julien Gosselin (metteur en scène des Particules élémentaires et du formidable 2666) va se concentrer sur trois romans de Don DeLillo (Joueurs, Les Noms et Mao II), et plus particulièrement sur la question terroriste qui traverse ces trois œuvres à différents degrés d’intensité, nous avons décidé d’y réfléchir en amont, sans l’influence d’une proposition théâtrale qui promet d’être encore une fois à la hauteur de ce sujet si décisif.
3795801488.jpgRappel
Joueurs
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Les Noms : la terreur condensée dans le langage
Cinq ans après la publication de Joueurs, Don DeLillo, en 1982, revient avec Les Noms, un roman beaucoup plus volumineux qui étend le problème du terrorisme à l’échelle internationale. Ceci étant, les États-Unis continuent d’être la caisse de résonance de la réflexion liminaire, puisque le narrateur est un Américain dont l’existence se partage entre un travail de gendarme planétaire («analyste de risques politiques») et une ambition d’écriture romanesque. Cet homme prénommé James est d’une certaine façon tiraillé entre une profession intéressée où les voyages ininterrompus de par le monde lui confèrent un statut de témoin privilégié des mécanismes sociaux, et, de l’autre côté du miroir, il est séduit par la profession de foi désintéressée de l’artiste, désireux de mesurer les processus de son métier d’analyste à l’aune d’une manœuvre esthétique. Ce conflit des désirs s’achemine quelquefois vers des pages hétéroclites où la novlangue managériale se bagarre avec une langue innovante de romancier, quand elle n’est pas de temps en temps mise en relation avec des cogitations subites de philosophe. On s’aperçoit du reste assez rapidement que la thématique du langage supplante celle du terrorisme, ou, pour le dire avec une fidélité d’interprétation maximale, que le terrorisme concerne moins le fait de poser une bombe quelque part que de commettre un attentat par le biais même de la langue, lorsque celle-ci est compromise par une voracité grammaticale inédite, seulement préoccupée par le but de «soumettre et codifier» le réel afin d’en expurger les surprises, les inconnues et les différences perturbantes. Il s’agit formellement de bombarder le réel par le langage, de lui trouer la peau, de le ruiner à dessein de le transformer en terre dévastée où l’emprise d’une langue unique et fonctionnelle peut s’aménager un terrain durable – celui d’une société des hommes allongés sur des lits de Procuste, chiffrés, calculés, paraphrasés à l’envi et n’ayant plus aucune intériorité qui permettrait d’amender cette anthropologie a minima.
Il est impossible ici de faire l’économie des conceptions de Roland Barthes quand il souligne le caractère essentiellement fasciste et tyrannisant du langage, la manière dont toute profération de la langue, qu’elle soit privée ou publique, renvoie à une dimension nécessaire de la contrainte, le mot étant la proclamation immédiate d’un pouvoir, d’un acte d’asservir aussitôt que la chose dite est conquise par un signe. Supposons alors que la phrase, dans ce contexte astreignant, s’affirme presque comme une dictature des signes, finalisée autour d’une logique conventionnelle qui féconde des locuteurs grégaires donnant leur assentiment alangui et aveugle aux perceptions les plus frigides de la réalité. Tel est le langage tenu et maintenu par les personnages de Joueurs et des Noms, sorte d’espéranto législatif et spéculatif réduit comme une peau de chagrin au fur et à mesure que les lois du marché, toujours plus simplifiées, recouvrent les hasards du monde naturel, toujours plus complexes et volontairement ignorés. Ce langage indifférent à la beauté naturelle enfante inéluctablement des hommes indifférents, des machines tonitruantes qui participent à la «siliconisation» (1) de l’univers, à l’américanisation invétérée de tout ce qu’il existe de variété culturelle et de visages humains imprévisibles. C’est pourquoi nous pouvons nous méfier d’une comparaison qui apparaît à la lisière des Noms : si l’Europe est un livre relié et que l’Amérique n’en est que la «version brochée à bon marché», il faut craindre, à la longue, les influences néfastes du Nouveau Monde et les stratégies d’icelui pour assujettir le Vieux Continent aux principes d’une comptabilité anémiante. C’est ici même que résident le terrorisme pervers de la finance et son langage déprédateur qui produisent une onde de choc bien plus dangereuse que tout explosif de base. Les «hommes d’affaires errants» et les «recycleurs de pétrodollars» sont autrement plus assassins que les terroristes traditionnels – la bombe in concreto est une arme low-cost par rapport à la bombe in abstracto qui se dilue dans les mots et les opérations de la bourse.
Il en découle alors un langage de communicants, intransitif et appauvri, par opposition à un langage transitif qui tend la main à la prolifération de la réalité. Ce langage paupérisé semble tout droit sorti des États-Unis, d’où, peut-être, la haine que certaines parties du monde parmi les plus archaïques leur vouent. L’ordre ancien n’est pas prêt à se laisser infuser par le poison de la novlangue ultra-moderne. La résistance à l’ennemi capitaliste se manifeste par exemple lorsqu’il est dit que les Américains, au Liban, ont l’impression d’être chassés par des hommes à la barbe de six jours. Mais cet aveu est contrebalancé par la certitude que les victimes sont les Libanais, que Beyrouth est une tragédie et que le monde en est le grand perdant (2). En d’autres termes, si le Liban acceptait de suivre la cadence imposée par les États-Unis, les Libanais accèderaient à la prospérité.
Dans la même lignée d’antagonisme entre les Anciens et les Modernes, un homme d’affaires, George Rowser, paradigme de l’individu dématérialisé dans la psychologie uniforme d’une multinationale, rentre du Koweït et confesse que c’est un endroit où l’on tue des Américains. Sa remarque deviendra récurrente dans le roman : à chaque fois qu’un pays étranger sera évoqué, quelqu’un ne manquera pas de demander si, là-bas, on tue des Américains. Les menaces se multiplient et prennent l’allure d’enlèvements de white-collar workers, suivis d’exigences de rançons énormes qui incarnent les exactions légitimes d’un monde apparemment battu. Ces actes de rébellion justifient donc que l’on rémunère des experts comme James Axton pour analyser les risques politiques à destination des entreprises qui souhaitent externaliser leurs compétences en territoire hostile. L’enjeu consiste à collectionner les «données de la fin du monde» et à initier une «rentabilité de la terreur». Plus métaphysiquement, un alphabet simplificateur et vampirique, obliquement martial et aliéné au big data, tente d’imposer son archétype à un alphabet des nerfs et des archaïsmes. L’ère des commensurabilités artificielles voudrait ici imposer son étreinte fatale aux natures incommensurables qui font la richesse véridique du monde (3).
L’objectif final de l’invasion capitaliste se résume sans doute à produire une connaissance purement statistique de l’humanité. La déshumanisation latente de la planète a commencé dans le langage et finira dans le langage – les premières soumissions et codifications du réel n’ont depuis lors cessé de s’aggraver, les mots sont devenus de plus en plus rigides, les Cratyle d’une aurore parlante ayant été chassés par les Hermogène d’un crépuscule standardisant. Un babélisme de bon aloi a rendu les armes devant un américanisme idiot. Émetteurs d’une parole de moins en moins vivante, les Américains ont l’air d’avoir été «génétiquement conçus pour jouer au squash et travailler le week-end». Ils s’effraient par conséquent très vite des lieux indéchiffrables, insoumis, hors-politique, comme Goose Bay, dans le Labrador. Cet exemple, quoique avancé de façon intempestive dans une discussion affairée, est révélateur d’une phobie de l’indomptable : le site canadien de Goose Bay dérange les interlocuteurs parce qu’il ne garantit aucune prise, aucune logique essentielle, se dérobant dans les tempêtes de neige et les brouillards ineffables. Du reste, cette allusion au Canada constitue probablement une critique du pays limitrophe, une occasion de formuler que le Canada est une espèce de Mexique refroidi.
Ainsi ce qui ne peut être tout à fait vassalisé dans la langue des affaires se transforme en objet cauchemardesque pour ces hommes de l’abréviation et de la catégorisation à outrance. L’un d’entre eux raconte ses mauvais rêves répétitifs dans lesquels il voit des autobus remplis de cadavres en décomposition, vision atroce qui n’est pas sans nous rappeler le traumatisme qui se distribue dans plusieurs œuvres de Wajdi Mouawad. Outre la confirmation d’une tension entre les Anciens et les Modernes, ces cauchemars accentuent les dissensions de l’Orient et de l’Occident, avec d’un côté l’écriture arabe judicieusement assimilée à une pluie ornementale par le narrateur, comme s’il s’agissait d’une langue plus proche du mouvement intime de la réalité, plus solidaire du flux cosmique nourricier, et, de l’autre côté, une écriture technocrate qui brise la continuité de tous les éléments naturels dans une sorte de reflux postiche et fractionnant. En face de cet appétit pour l’arraisonnement par l’intermédiaire du langage, l’Orient s’évertue pour ainsi dire à rédiger inlassablement un bréviaire des invaincus, repoussant autant que possible les envahisseurs de Wall Street, toutes ces hordes de cravatés aux yeux morts mais au fond desquels «on voit la spéculation» (4). À la lumière de ce contraste qui sépare les vivants des morts-vivants, il va de soi que les uns, dotés d’une parole plus déliée, parviennent à pénétrer le cœur de certaines réalités, tandis que les autres, ambassadeurs d’une langue des affaires et des élisions, ne font que voyager d’un lieu à un autre en étant incapables de pénétrer quoi que ce soit, «[couvrant] des distances» et ne faisant que cela, à l’instar de l’argent qui va et qui vient au gré des transactions boursières. Ces hommes-là ne peuvent être que de passage, en transit ou lost in translation, la conscience émiettée dans un aéroport, un taxi ou un hôtel, jamais tout à fait présents, jamais tout à fait impliqués dans une relation humaine, et tel qu’ils se refusent à pénétrer en vérité les pays dans lesquels ils vont boursicoter, on imagine qu’ils sont médiocres à l’égard de toute pénétration sexuelle, le sexe n’étant lui aussi que de passage pour ces insipides trésoriers, consommé en surface et pratiqué dans un lexique sûrement nécessiteux en fantaisie. Les bourses indifféremment vidées, les voilà qu’ils retournent à l’unique Bourse qui les excite : la Garce internationale qui n’attire que les impuissants de la vie.
Dans ce registre limité de la relation à l’autre, on peut subodorer à bon droit que James Axton s’est séparé de sa femme Kathryn parce qu’il était devenu inadapté aux manières d’un naturel amoureux. Cela n’empêche pas James de la fréquenter régulièrement afin peut-être d’assurer l’équilibre psychique de leur enfant Tap. Ce dernier, par ailleurs et malgré ses neuf ans, travaille sur un roman concernant «la vie rurale au temps de la Dépression». C’est un fils explorateur du langage comme en témoigne un extrait de son livre qui nous est offert à la fin des Noms. Son texte est hanté par l’impossibilité de mettre le monde au diapason du langage et cela fait ressortir le «prodige raté» de la réalité, comme si le réel, dans toute sa dilapidation créatrice, devait être validé par une profusion de mots capables de suivre le rythme effréné de la nature. Or l’on oublie trop souvent que les choses ont une indépendance que les mots n’ont pas, ne serait-ce déjà que par leur propre cadence, entièrement fondue dans le mobilisme universel de la nature, alors que les mots sont dépendants des besoins pratiques de l’homme qui n’est qu’un locuteur plus ou moins redondant de sa culture. Là où la nature n’insiste pas pour persévérer dans une forme, la culture et les langages qu’elle produit ont tendance à vouloir se fixer définitivement, d’où l’écart qui subsiste entre une réalité autonome et les vérités hétéronomes de l’humanité. Néanmoins, grâce à son innocence de petit garçon, grâce encore à ses défaillances orthographiques, Tap, dans son écriture, réussit à s’approcher d’un sens de l’univers plus aiguisé que celui qui affleure dans les lignes de son narrateur de père. Puisque son langage est cabossé par une maîtrise approximative des règles de syntaxe et de sémantique, cet enfant est mieux en phase avec l’idée d’un réel a-syntaxique et a-prédicatif. Il ne cherche pas à éduquer la réalité par le biais d’un langage mature et souverain dans ses phrases, il ne cherche pas à polir les choses par des mots ciseleurs, mais il creuse le réel comme celui-ci se creuse et se reforme incessamment. En cela, Tap est le continuateur des obsessions de sa mère, employée sur des chantiers d’archéologie où elle retourne la terre comme pour aller y dénicher les traces d’une culture archaïque dont les accents seraient foncièrement chtoniens, inséparables des origines du monde. Ceci expliquerait d’ailleurs les motifs de sa désunion avec James : la femme qui met les mains dans la terre ne pouvait endurer longtemps l’homme qui met les siennes dans les chimères du calcul économique.
Le hasard fera cependant se rencontrer James et Owen Brademas, un archéologue qui travaille avec Kathryn. C’est Brademas qui va modifier le centre de gravité de James en lui faisant découvrir les arcanes des langues anciennes et l’existence d’une secte potentielle obnubilée par «l’alphabet en soi». Au commencement, Brademas fait état de quelques personnes isolées dans une grotte de la Grèce. Il s’agirait de trois hommes et d’une femme et ceux-ci auraient tué un vieillard. Par la suite, à mesure que l’intérêt pour cette société secrète grandit, les rumeurs vont bon train et l’on parle d’une secte divisée en plusieurs factions itinérantes dont l’une aurait frappé en Jordanie. Les informations s’accumulent inexorablement et James constate que les tueurs font correspondre les initiales des victimes avec les initiales des noms de lieu (imaginons par exemple un certain Pier Paolo Pasolini qu’il faudrait assassiner à Paris en Place du Panthéon). Ce culte détraqué du langage est baptisé «Les Noms» et il vérifie la terreur que les hommes peuvent répandre par l’entremise des mots. D’un point de vue métaphorique, cette secte renforce nos réflexions sur le terrorisme de la langue. Ces fanatiques itinérants disent en particulier ce qui se passe à une échelle universelle : à partir du moment où la langue suit une pente logique où plus rien n’a vocation à créer, surprendre et faire vivre, la langue se recommande d’une cohérence meurtrière. On en vient presque à légitimer une science du langage à l’intérieur de laquelle gît l’ambition de fonder une science indécente du réel où toutes les énigmes du monde naturel seraient brutalement résolues. Et tant que nous y sommes, cette fureur de la langue comme duplicata parfait de la réalité semble convoiter une logique de la sensation, à savoir que si ce que nous disons capture immédiatement une portion de la réalité, il s’ensuit que nos ressentis sont condamnés à faire du surplace.
Pourtant il y a un détail qui exige un amendement de notre part vis-à-vis de cette organisation sectaire. Pour sa partie grecque, la maison-mère de cette phalange scélérate n’est pas localisée à Athènes, où le langage est d’ores et déjà perdu dans les limbes de l’économie, mais dans le Magne, en l’occurrence dans le Péloponnèse le plus méridional, où James et Tap se rendent, expérimentant là-bas un «rite visuel pur» tant ce pays est immunisé contre toute myopie culturelle (5). Le Magne est typiquement l’endroit sauvage où l’infini nous enveloppe et chasse les modalités de l’atomisation. Il y règne des visions illimitées qui ne sont accessibles que pour les yeux qui n’ont pas été contaminés par les délimitations de la ville. En tant que tel, le Magne est pure Ouverture, courant d’air pneumatique, légèreté fondatrice, tandis que la civilisation contemporaine relève du champ clos, de l’asphyxie et de la lourdeur dégénérative. Composé de hauts mamelons brûlés par le soleil et agacés par une Méditerranée qui paraît surgie d’une époque hésiodique, le Magne effectue les noces du soleil et de la mer, telle une Algérie camusienne que l’on aurait déplacée vers ces rivages méridionaux de la Grèce. Cette mer et ce soleil puissants font naître des Meursault authentiques, des individus qui sont à la fois Mer et Soleil, pôles d’indifférence au sein desquels se ramifie l’âpreté d’une nature qui n’a pas de temps à perdre avec les simagrées d’une humanité défaite d’ennui et de crimes contre elle-même. En d’autres termes, le Magne, également strié de tours de pierre qui abritent des autochtones radicalisés par la nature méchante, ce Magne, donc, constitue le séjour des cœurs de pierre, la demeure des hommes qui n’ont cure de leurs homologues esquintés par les agitations permanentes de la modernité. Par conséquent il n’y avait que cette région ensauvagée pour héberger quelques membres éminents de la secte, et l’on apprend qu’ils travaillent la langue non pas au niveau d’un verbe logicien, mais, plutôt, au niveau «préverbal» d’un verbe embryonnaire et impulsif, dans la rudesse et la témérité d’une langue préhistorique où l’on exprime le grondement antirationnel de la Terre. C’est pourquoi «les noms» brigués par ces illuminés ne sont pas vraiment des confirmations de la langue vorace mondialisée, mais bel et bien des refus spectaculaires d’une grammaire stérilisante, des saignées sur le cadavre obscène de la novlangue démocratisée. Pour ces locuteurs de la Terre antédiluvienne où la nature ne connaît aucune emprise culturelle, il s’agit de tuer ce qui tue illégitimement, de parler une langue individuelle qui désamorce les troupeaux, d’être en somme au-dessus du statu quo capitaliste afin de penser une législation de l’avenir entée sur le sans-loi des potentats cosmiques.
Cette station dans le Magne marque un tournant dans le psychisme de James. Sa sympathie pour Brademas s’amplifie et il comprend de mieux en mieux le ridicule petit jeu des cadres mondiaux de la finance. Pour ces diplomates de l’ordre établi, les voyages prennent une autre dimension par rapport aux vives passions qui animent les archéologues. Les premiers sont dans le temps court et la superficialité, les seconds dans le temps long et l’approfondissement. C’est la raison pour laquelle les premiers, lorsqu’ils voyagent, ne sont à la recherche que d’un exotisme mesquin, histoire de dire «J’y étais en j’en suis revenu», fiers de retrouver le confort occidental après avoir goûté de loin, depuis la baie vitrée d’un hôtel de luxe, l’horizon euphorisant des bidonvilles ou des quartiers louches. Selon James Axton, ces hommes se prescrivent à peu de frais une dose d’adrénaline en allant par exemple écouter les bombes du Liban pendant qu’ils négocient un contrat bancaire. En enfilant de la sorte le costume du cadre financier «under attack», ils remplissent leur vie pour éviter d’avoir à songer à quel point ils s’ennuient. Il existe en outre une fulgurance d’Alain qui corrobore cela dans les Propos sur le bonheur : quand ils sont riches, les hommes ne s’ennuient pas moins que les pauvres, et pour éviter les idées noires qui les placeraient devant leur finitude et leur manque d’épaisseur, ils peuvent se ruer à la guerre car ils y trouvent un bon moyen d’affairement qui les rend amnésiques de leur condition mortelle alors même qu’ils risquent à tout instant d’y perdre la vie. Ce serait ainsi par l’intermédiaire d’un ennui assommant que les globe-trotters de la finance iraient s’aventurer dans des pays politiquement perturbés, le plus souvent orientaux par ailleurs, car mourir par surprise sous une bombe du désert vaut probablement une mort plus digne que de mourir sous les bombes viles et narcotiques du néolibéralisme.
Et tel que nous le faisions remarquer, il y a la superficialité et la profondeur, ce qui vaut évidemment dans les manières d’appréhender un pays ou notre relation à la mort. Dans cette optique, il est intéressant d’entendre Brademas au sujet du désert en Inde : «Laissez-moi vous dire ce que j’aime, en ce qui concerne le désert. Le désert est une solution. Simple, inévitable. C’est comme une solution mathématique appliquée aux affaires de la planète. Les océans sont le subconscient du monde. Les déserts sont la prise de conscience, la solution claire et simple. Mon esprit fonctionne mieux dans le désert. Mon esprit est une tablette rase, ici. Tout compte, dans le désert. Le mot le plus simple exerce un pouvoir énorme.» Ces paroles de Brademas illustrent une conquête d’envergure, à la fois conquête de soi et conquête de l’infini incarné par le désert, peut-être aussi conquête d’une langue attentive, délicate, consciente de la réalité sublime qui se déploie dans les étendues désertiques. La littérature et le superflu ne sont pas utiles au contact de l’Inde qui est le «vrai cerveau du monde». À cet égard, la purification du langage devient telle qu’on imagine finalement une langue presque silencieuse, ou, en tout cas, une langue dont les causes seraient simples et les effets d’une complexité ahurissante. Ce serait le désert qui articulerait sa langue à travers la bouche parlante ou la main rédactrice de l’archéologue, comme s’il avait positivement envoûté son visiteur débonnaire. Quelle expérience faramineuse quand on y pense ! Sentir le désert qui profère sa vérité en ayant élu domicile dans notre conscience et notre cœur ! L’épopée de Brademas est ici comparable à ce que nous raconte Howard McCord dans son indépassable En marchant vers l’extrême, où le poète américain, fort d’une obligeance envers l’infinité dépeuplée, nous restitue les peuplements d’une langue définitivement tellurique, mathématiquement supérieure dans sa simplicité, délivrée de la surcharge pondérale d’une mathématique inférieure, celle, en l’occurrence, des théorèmes et des axiomes financiers. Celle aussi, malheureusement, d’un terrorisme croissant et de plus en plus normalisé, à la fois dans la balistique et la linguistique.
Notes
(1) Éric Sadin, La siliconisation du monde (L’Échappée Éditions, 2016).
(2) Dans Mao II, on reconnaît la tragédie inhérente à Beyrouth, mais il est avancé que la capitale libanaise possède encore du souffle contrairement à Londres qui est une «vraie ruine». Londres est même considérée comme le «dernier trou du langage du monde occidental».
(3) On peut supposer que les hommes qui ont développé une nature indocile aux sortilèges de la normativité s’expriment dans un «parler-haillon», langue tout à fait à part que DeLillo associe à un groupe de marginaux dans Mao II. Il attribue à cette langue spéciale une dimension crasseuse, orale et intérieure.
(4) Pour reprendre l’image saisissante et les mots non moins stimulants de Mary Shelley dans sa préface de Frankenstein, écrite en 1831 à l’occasion de la réédition de son chef-d’œuvre.
(5) Notons par ailleurs la toute première phrase des Noms, écrite par James puisqu’il est le narrateur en première personne du roman : «Je suis longtemps resté à l’écart de l’Acropole». Cette phrase n’est pas anodine et elle aurait presque des accents proustiens si l’on poussait un peu le bouchon. Ceci étant, dans le contexte des Noms, cet aveu séminal de James signifie qu’il était aveugle aux valeurs d’en haut, plutôt attiré par les valeurs d’en bas. Il aurait pu discerner dans l’Athènes dorénavant flétrie les vestiges d’une force encore apparente si son œil avait pu les voir. Le Magne le guérira un peu de cette fâcheuse cécité.

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