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Onfray et Houellebecq, pour le pire, par Michel Brix

Par Juan Asensio @JAsensio

Onfray et Houellebecq, pour le pire, par Michel Brix

Photographie (détail) de Juan Asensio.
460009218.jpgMichel Houellebecq dans la Zone.
À propos de Michel Onfray, Miroir du nihilisme. Houellebecq éducateur (Galilée, 2017).
Le phénomène Onfray
Il y a incontestablement, de nos jours, un phénomène Michel Onfray. Un phénomène éditorial, d’abord : en 2018, on dénombre, sous le nom de Michel Onfray, près de quatre cents références dans le catalogue des imprimés de la BnF; alors qu’il produisait, au début de sa carrière, un ou deux livres par an, cet auteur en est, aujourd’hui, à faire paraître sous son nom entre cinq et dix livres chaque année. Un phénomène médiatique, ensuite : on voit Onfray à la télévision plus souvent que Nabilla; il possède aussi sa propre chaîne «Internet» et la plate-forme Youtube est inondée de vidéos où il est filmé en gros plan, en train de discourir; sont également disponibles en ligne ses interventions à la radio, ainsi que l’enregistrement de ses performances, à l’Université populaire de Caen, qu’il a créée (j’utilise à dessein le mot performances, car il s’agit moins de conférences que de stand-up d’humoriste, de one-man shows, où Onfray répond au débotté pendant vingt, trente voire quarante minutes aux questions de ses fans et réjouit l’auditoire par son agilité rhétorique et ses bons mots).
À force d’être vu, écouté et lu, Onfray fait plus ou moins partie de notre quotidien. On connaît par cœur les figures de son discours d’auto-promotion : les origines modestes; les désarrois de l’élève Michel, en culottes courtes, chez les Frères maristes; le self-made-man de la philosophie, méprisé par les universitaires (qui le considèrent comme un coq de village) mais portant la bonne parole du nietzschéisme aux publics les plus humbles de la province française; le ressuscité d’entre les morts médiatiques (bien que squattant en permanence les plateaux télé, il prétend qu’une fatwa a été émise contre lui par la presse mainstream); le défenseur du peuple, honni pour cette raison par les responsables politiques de tous bords; l’homme à l’existence «horatienne», ayant mis à distance les honneurs et les biens matériels; etc.
À l’époque où il est apparu sur la scène littéraire et médiatique – c’est-à-dire dans les années 1980 –, Onfray offrait l’image d’une sorte de don Juan intellectuel, libéral-libertaire, regardant le monde entier comme son sérail et pétri des idées soixante-huitardes; se réclamant de Nietzsche, il posait en apôtre de l’hédonisme jubilatoire, appelant de ses vœux une érotique solaire, selon ses propres termes, et accomplissant une croisade contre les religions et les philosophies, accusées par lui d’entraver le déploiement libidinal des individus. Autre caractère distinctif d’Onfray, depuis ses débuts : il est «calorique dans la négativité», pour reprendre une formule qu’il applique précisément à Houellebecq dans l’ouvrage dont il va être ici question (voir p. 117). Onfray n’a jamais travaillé dans la légèreté. Avec lui, c’est invariablement du lourd, qu’il s’agisse des religions expirant sous les coups de boutoir de sa raison critique, du freudisme dénoncé comme une vaste imposture ou du dernier dada enfourché par notre homme, i. e. l’engloutissement de la civilisation occidentale, appelée selon lui à périr corps et biens dans un avenir très proche. L’œuvre d’Onfray est à l’enseigne de l’Enfer de Dante et porte gravés sur son fronton les mots : «Abandonnez toute espérance !» Le «peuple» n’aura appris à penser que pour se voir promettre sa disparition prochaine. Quant à Onfray lui-même, ces prédictions catastrophistes ne le concernent pas : sculpteur de sa personne, réfugié dans l’œuvre d’art qu’est devenue sa propre existence, il reste au balcon et se contente de nous rendre conscients de notre misère.
On s’étonnera qu’un penseur offrant au public des perspectives à ce point sinistres soit apprécié des animateurs de talk-show. Mais il est une qualité qui fait d’Onfray une personnalité d’exception et que lui-même ne se prive pas d’exploiter comme un filon d’or pur : ses talents bluffants d’improvisateur. Il n’est pas encore né, le journaliste qui parviendra à poser à Onfray une question à laquelle celui-ci ne pourra pas répondre. Non seulement Onfray répond toujours, mais il le fait en démarrant au quart de tour, et il tient le crachoir aussi longtemps qu’on le laisse parler. En outre, ses compétences d’improvisateur s’étendent à tous les domaines : on peut lui poser n’importe quelle question – sur les toilettes sèches, le naturisme en milieu urbain, la conquête spatiale, la fabrication du camembert, la déforestation de l’Amazonie, les tendances de la mode automne-hiver –, il se met en route immédiatement, monte dans les tours et parle un quart d’heure sans même avoir besoin de reprendre haleine. Plus impressionnant encore : il écrase à plates coutures et laisse sans voix tous ceux qu’on lui «livre» en guise de contradicteurs. Sans surprise, il a mis dans sa poche des animateurs comme les époux Ardisson, ou Sonia Mabrouk – «bluffés» et impressionnés comme beaucoup d’autres, et à juste titre –, qui l’invitent régulièrement sur leurs plateaux : c’est l’assurance d’émissions ou d’entretiens animés, bien «meublés» et sans temps mort.
Ces apparitions fréquentes sur les plateaux de télé, et les succès qu’il y recueille, semblent avoir provoqué chez Onfray une ivresse semblable à celle que crée l’altitude. Grisé par sa propre aisance, il est devenu en quelque sorte addict à l’arène médiatique et à ces moments où, une fois qu’il a triomphé de toutes les oppositions et de tous ses adversaires, il découvre dans le regard béat ou énamouré des animateurs le reflet de sa propre image de gladiateur victorieux. D’où le désir d’apparaître tous les jours sur la petite lucarne, et d’où aussi la nécessité d’avoir tout le temps une «actualité», qui justifie son passage à l’antenne. C’est pourquoi, notamment, Onfray s’est mis à faire des livres à tout propos, dès qu’il a effectué un voyage voire dès qu’il a attrapé un rhume. Cette volonté d’apparaître le plus possible à l’image l’a aussi conduit à se transformer progressivement en une espèce d’éditorialiste, qui commente les moindres péripéties de la vie politique, distribue les bons et les mauvais points, donne des leçons de morale au monde entier, explique pourquoi Trump a été élu, pourquoi Charles Manson est mort, pourquoi Poutine pose sur un cheval, pourquoi les Anglais ont voté le Brexit, etc. Exercice périlleux, et bien éloigné de la sagesse des philosophes, qui l’expose en particulier au danger de tenir des propos risquant fort d’être contredits dès le lendemain, de cautionner des jeux de rôle ridicules (la gauche anticapitaliste versus la gauche «sociétale», ou libérale) et – plus grave encore – de s’y trouver lui-même piégé en voulant ajouter son postillon.
À ce stade – presque quotidien – d’exposition, on commence à s’apercevoir que le roi est nu, c’est-à-dire qu’Onfray, se fondant sur ses dons, ne prépare plus aucun sujet, se laisse parler et se tire de plus en plus souvent d’affaire en proférant des âneries, lesquelles, même énoncées avec l’aplomb qu’on lui connaît, n’en sont pas moins des âneries. Onfray répond, Onfray parle, ça parle, pourrait-on dire, mais ça dit n’importe quoi. Lorsqu’ils deviennent imbus d’eux-mêmes, les surdoués de l’improvisation et de la rhétorique trouvent ainsi leur châtiment : ils brillent à l’oral, ils imposent silence aux contradicteurs, ils prennent énormément de confiance, trop, sans doute, car – une fois examinés ou réécoutés à tête reposée – les raisonnements échafaudés par l’équilibriste s’effondrent d’eux-mêmes. Ainsi, il m’est arrivé un jour de surprendre à l’écran notre homme en train de faire le panégyrique de… Michel Drucker ! Une autre fois, je l’ai entendu asséner que Fidel Castro était un tyran et en donner pour preuve que les Cubains ne mangeaient pas de beurre («Un gouvernant qui ne donne pas de beurre à son peuple est un dictateur»; Onfray n’est pas Normand pour rien).
Onfray a pris la fâcheuse habitude de parler et d’écrire avant de réfléchir. Car le problème concerne aussi ses ouvrages, où foisonnent les contradictions. Le cas de ses jugements sur Sade, par exemple, est significatif, et je me permets de l’évoquer ici un peu longuement, car le marquis est précisément cité dans Miroir du nihilisme (voir p. 64). Dans L’Art de jouir, en 1991, Onfray décrivait Sade sous les traits d’un grand Libérateur, d’un pionnier de la morale «post-chrétienne», qui aurait recommandé de faire confiance aux passions et exprimé dans ses romans ce qu’est en vérité l’hédonisme; et l’auteur ne manquait pas non plus, à l’époque, de railler les «bourgeois» qui considèrent Sade comme un «penseur nazi» (L’Art de jouir, Grasset, 1991, p. 270). Quelques années plus tard, cependant, Le Désir d’être un volcan (1996) évoquait plus prudemment l’auteur de Justine comme une sorte d’écrivain prophylactique, qui aurait tracé la limite en deçà de laquelle l’hédonisme bien compris devrait se tenir. Léger repentir, à nouveau, en 1998, dans le tome deuxième du Journal hédoniste : le marquis serait seulement un «amateur de sexualité libre» ( Les Vertus de la foudre, Grasset, 1998, p. 363). Le retournement complet vient en 2007, dans Les Ultras des Lumières : oubliant ce que disait L’Art de jouir, Onfray dénonce Sade comme un penseur… «fasciste», désireux d’imposer un libertinage «féodal» qui ravale l’autre au rang d’objet. Le plus piquant est que l’auteur ne souffle mot de sa volte-face. En 2014, du même Onfray, La Passion de la méchanceté. Sur un prétendu divin marquis (Autrement, 2014) continue à creuser la veine d’un Sade «délinquant féodal»; et ce sont cette fois les promoteurs du Sade «libérateur» qui font l’objet de quolibets. Rien ne dit que tel ou tel ouvrage ultérieur ne contiendra pas de nouvelles variations. Mais peut-on obliger Onfray, maintenant qu’il en est presque à son quatre centième livre, à prendre toujours en compte ce qui figurait dans les cent premiers ?
1073172519.JPGSur Soumission de Michel Houellebecq.
D’un Michel à l’autre
Que reste-t-il d’ailleurs, actuellement, du premier Michel Onfray ? Voilà une des questions que l’on peut se poser à la lecture de l’ouvrage qu’il a récemment consacré, non à Michel Drucker (mais celui-ci aura également son heure, n’en doutons pas), mais à un autre Michel, Houellebecq, et plus précisément au roman publié par celui-ci en janvier 2015, Soumission. De prime abord, la rencontre est curieuse : Houellebecq semble, en apparence, un anti-Onfray. L’auteur de Soumission a beaucoup moins publié qu’Onfray et est aussi beaucoup moins affamé de gloire médiatique (du reste, autant Onfray fait le bonheur des animateurs télé, autant le second apparaît mutique devant un micro, ne répondant que par oui ou par non et laissant l’animateur se débrouiller pour remplir les blancs). Moins sujet qu’Onfray à la danse de saint Guy des plateaux télé et à la dispersion intellectuelle, Houellebecq a aussi, en conséquence, moins varié : une évidente cohérence relie entre eux tous ses livres, d’Extension du domaine de la lutte (1994) à Soumission. Rompant avec l’hédonisme jubilatoire d’Onfray, Houellebecq dénonce la collusion entre le libéralisme économique et la prétendue libération sexuelle, sous le signe de la consommation et de l’individualisme, et décrit en outre ce qu’on pourrait appeler un hédonisme dépressif, dans le cadre d’une nouvelle lutte des classes : là où un personnage comme Onfray apparaît comme le représentant des nouveaux dominants (les bénéficiaires des idéologies libérales-libertaires), les héros des romans de Houellebecq forment le nouveau prolétariat, constitué des «recalés» de la libération sexuelle, c’est-à-dire les moches et les paumés. Cette opposition, au demeurant, est manifeste dans le présent ouvrage, où Onfray ne peut faire l’éloge de Houellebecq qu’en reniant ses propres ouvrages antérieurs (mais on sait que ces virages à cent quatre-vingt degrés ne le dérangent pas) : ainsi, p. 120, pour montrer qu’il se trouve en accord avec l’auteur de Soumission, Onfray dénonce, comme une «calamité» du monde contemporain, «la sexualité sans autre objet qu’elle-même», – formule qui renvoie très exactement… à ce qu’il a prêché dans plusieurs dizaines de livres !
On notera très vite, cependant, qu’il n’est pas tout le temps question de Houellebecq et de Soumission dans le présent ouvrage. Bien au contraire, même. Le cœur du propos, ce sont les polémiques qui ont accueilli en janvier 2015 la publication de Soumission, et dans lesquelles Onfray lui-même s’est trouvé éclaboussé. Celui-ci veut nous faire croire qu’il a consacré un livre à l’analyse du roman de Houellebecq, mais il nourrit en fait pour objectif principal de rappeler lesdites polémiques et de régler ses comptes avec les journalistes qui l’ont mouillé. Dans ce très court Miroir du nihilisme (115 pages, par surcroît en petit format), il n’est question de Houellebecq que dans l’introduction, dans les deux premiers chapitres et enfin dans une annexe, constituée par la transcription d’un entretien d’Onfray, à propos de Soumission, avec un journaliste du quotidien italien Corriere della sera (1). Restent deux chapitres, les plus copieux, le troisième et le quatrième, où Onfray, oubliant Houellebecq, flingue ses détracteurs.
Pour se dédouaner vis-à-vis de Houellebecq, qui sert ici de simple prétexte à une riposte musclée, Onfray manie très généreusement l’encensoir : Houellebecq serait «le plus grand contemporain de notre époque» (p. 24), il serait aussi le nouveau Orwell, et Soumission serait le 1984 français. Parmi les fleurs jetées au roman, on lit aussi que Soumission «génère régulièrement le léger sourire et le franc rire, l’éclat rabelaisien ou le sarcasme voltairien, le grincement swiftien ou le rire foucaldien, sans oublier le clin d’œil diderotien» (rien que ça…; p. 12). Autre gerbe, moins attendue encore : Houellebecq lui-même serait le nouveau Rimbaud : «Nul ne niera que Michel Houellebecq n’ait [sic] fait du dérèglement rimbaldien de tous les sens une méthode, sa méthode. Il expérimente la connaissance par les gouffres et se fait le chamane traversé par son époque» (p. 24.).
Même si on ne voit pas ce que viennent faire le «dérèglement de tous les sens» et la «connaissance par les gouffres» (laquelle renvoie plutôt à Baudelaire, d’ailleurs), on comprend que Houellebecq mérite le titre de «Voyant» parce qu’il aurait en quelque sorte prévu l’attentat perpétré contre Charlie-Hebdo, qui est survenu le 7 janvier 2015, le jour même de la sortie nationale du roman (2).
Le titre de l’ouvrage d’Onfray, Miroir du nihilisme, est justifié par les dix pages d’introduction, où il est effectivement question du nihilisme (on n’en dira plus rien ensuite). Mais si le lecteur croyait connaître quelque chose sur le sujet, il ne sait plus, au bout des dix pages, qui est nihiliste, et s’il est bienvenu de l’être. L’introduction commence par affirmer que Houellebecq n’est pas nihiliste, mais est le romancier du nihilisme, celui qui le diagnostique. Onfray continue en expliquant que Houellebecq, finalement, serait bien un nihiliste, et même un maître en nihilisme, mais un nihiliste acceptable, parce qu’il fait rire. Ensuite, semblant oublier ce qu’il vient de dire, l’auteur affirme que c’est l’époque actuelle qui est nihiliste, parce qu’elle ne reconnaît comme dieux que l’argent et l’épanouissement individuel. Ainsi, à la fin de l’introduction, les nihilistes deviennent ceux qui ont vociféré lors de la publication de Soumission, parce que ce roman les désignait comme des nihilistes. Rhétorique acrobatique, voltes et contre-voltes au-dessus du vide, qui feraient peut-être illusion chez Ruquier un samedi soir, devant des téléspectateurs à moitié endormis, mais qui, une fois couchées sur le papier, révèlent, non le nihilisme des uns ou des autres, mais la confusion intellectuelle du locuteur.
Le premier chapitre s’ouvre sur un passage cocasse, d’un comique sans doute involontaire. Onfray avoue avoir égaré tous les ouvrages de Houellebecq; il va donc écrire «de chic, sans notes, sans livres» (p. 23). Traduction pour les lecteurs avertis : «Je vais improviser comme à la télé, attendez-vous au pire !» Un peu plus loin, autre aveu : grâce à Houellebecq, Onfray, «qui croyai[t] de manière un peu courte que le roman était une fiction agissant comme le prétexte à un style, [a] découvert [en lisant Soumission] qu’il pouvait être, mieux qu’un livre de philosophie, une terrible saisie du réel parce que cette saisie s’effectue en amont du réel même» (p. 25). Ensuite, le propos est moins amusant. Onfray veut nous convaincre que Houellebecq est le Schopenhauer actuel et semble recycler d’anciennes pages déjà publiées par lui sur le philosophe allemand. Quant aux liens Schopenhauer-Houellebecq, ils sont attestés, à en croire Onfray, par le fait que tous deux s’intéressent aux jeunes filles et aussi par le fait que tous deux aiment les animaux (Onfray nous apprend à cette occasion que l’auteur de Soumission fait partie du jury du «Prix 30 millions d’amis» [p. 36]). Tout cela est, comme on le constate, du plus vif intérêt.
Le deuxième chapitre évoque les accusations d’islamophobie qui ont visé le roman et ont – curieusement – été proférées déjà avant la publication du livre, à partir du seul énoncé de son sujet. Il n’est d’ailleurs pas facile – en tout cas aux yeux de celui qui adopte le point de vue de Sirius – de comprendre pourquoi un auteur publiant une fiction où la France est islamisée aurait fait la preuve, d’avoir écrit un tel ouvrage, qu’il était islamophobe. En fait, dans Soumission, rien n’est dit d’infamant sur l’islam ou sur les musulmans (3). Est-ce que l’islamophobie ne se trouverait pas plutôt chez ceux qui prétendent que le roman de Houellebecq est scandaleux ?
Mais laissions Sirius et revenons à ce qui s’est passé en ce fameux mois de janvier 2015 : la plupart des journalistes ont accusé Houellebecq non seulement de faire le lit du Front National en suggérant que les musulmans ambitionnaient de diriger un jour la France, mais aussi de semer les germes de ce qui pourrait aboutir à une guerre civile. Dans le même manteau d’infamie se trouvaient enveloppés, avec l’auteur de Soumission, d’autres écrivains régulièrement accusés d’islamophobie, comme Alain Finkielkraut, Éric Zemmour, Renaud Camus et précisément Michel Onfray (qui se trouve d’ailleurs cité dans le roman de Houellebecq) (4). Ces accusations étaient d’autant plus graves qu’elles intervenaient dans le contexte houleux et douloureux, on l’a rappelé, des attentats du début de l’année 2015.
Onfray n’a pas oublié cet épisode désagréable, et il dégaine à son tour l’arme de l’amalgame, en expliquant ici – on est toujours dans le chapitre 2 – que ceux qui passent leur temps à traquer et à dénoncer l’islamophobie dans les médias ne sont rien d’autre que les équivalents actuels des collaborateurs, durant l’Occupation allemande. L’auteur suggère aussi que lui seul, aujourd’hui, mérite le nom de résistant, car le résistant actuel, c’est celui qui ne craint pas la mort médiatique (on notera en passant que, s’agissant d’Onfray, on n’a jamais vu un mort médiatique aussi bien portant). Le même chapitre 2 contient aussi un résumé de Soumission, ainsi qu’une digression renfermant quelques amabilités envoyées par l’auteur à ses meilleurs ennemis de l’université française («l’engeance universitaire» est notamment accusée de recycler toujours les mêmes textes et de faire paraître des «articles que personne ne comprend dans des revues que personne ne lit» [p. 49]). Onfray dézingue à tout va.
Venons-en aux chapitres 3 et 4, où Houellebecq est complètement oublié. Onfray se penche sur le cas de ces fameux «collabos», qu’il décrit comme les représentants du «gauchisme culturel», ou de la «fachosphère de gauche», une «petite caste» (p. 65) dont il va régler le compte. En gros, cette «fachosphère de gauche» promeut tous les vices (homophobie, antisémitisme, misogynie, …) pour autant qu’ils soient pratiqués au nom de l’Islam. La plupart des journalistes de la presse mainstream seraient partie prenante dans une sorte de «complot» islamique, et chacun aurait endossé un rôle bien spécifique, qu’il suivrait à la lettre. Onfray imagine des stratégies savamment orchestrées pour promouvoir les délits «islamiques», avec des «officines» qui «concoctent des éléments de langage» (p. 80) : «Le dispositif [de ce fameux «complot» islamique] est désormais visible : ses acteurs sont connus; ses supports identifiés; ses réseaux surlignés; ses méthodes à l’air libre; ses stratégies repérables» (p. 85).
À l’intention de ceux qui ne seraient pas convaincus, Onfray fournit deux illustrations de ce qu’il avance : l’affaire de Mehdi Meklat et du «Bondy blog», en février-mars 2017 (c’est l’objet du chapitre 3, peu lisible et assez embrouillé, parce que l’auteur y reproduit une série de tweets) et les accusations qui l’ont visé lui-même en janvier 2015 (chapitre 4). Dans le collimateur d’Onfray, on trouve des personnalités comme Laurent Joffrin, Christine Angot, Patrick Cohen, Edwy Plenel, Caroline Fourest, Thomas Legrand, Bruno Duvic, Stéphane Guillon, Pascale Clark, Marcela Iacub et Nicole Ferroni, des organes de presse (Libération, «le navire amiral de la Collaboration» [p. 86], et Les Inrockuptibles), et la radio France-Inter («le Vatican de la Moraline» [p. 25]). En fait, la démonstration – si l’on peut utiliser ce mot – est essentiellement constituée de sarcasmes s’employant à discréditer les personnes et n’ayant rien à voir avec le sujet. Onfray s’amuse par exemple à appeler Laurent Joffrin «Laurent Mouchard» (c’est effectivement son nom d’état-civil et on comprend qu’il en ait choisi un autre), à suggérer les liens de celui-ci avec la famille Le Pen (en fait, c’est le père de Joffrin qui était un ami de Jean-Marie Le Pen), et à indiquer que ledit Laurent Joffrin ne serait que «bac +3» (curieux reproche de la part d’un pourfendeur de l’institution universitaire). Il épingle aussi Marcela Iacub parce qu’elle a eu une relation avec DSK (qui n’est pourtant pas musulman, que l’on sache) et qu’elle cachetonne dans l’émission de RTL «Les Grosses Têtes». En réalité, plus on avance, et plus on se rend compte que le «mouchard», ce n’est pas Joffrin, mais c’est Onfray lui-même. Lorsque celui-ci évoque Libération ou Les Inrockuptibles, il indique le montant des subventions publiques reçues chaque année par ces périodiques. Il rappelle que Philippe Val aurait été le comparse d’un pédophile (voir p. 75). Quant à Pascale Clark, elle aurait parlé de Mehdi Meklat au cours d’une émission animée par un journaliste «ayant trempé dans des affaires de mœurs avec mineurs» (p. 73). En quoi tout cela nous éclaire-t-il sur le «complot» islamique ?
Les chapitres 3 et 4 répètent ainsi, jusqu’au ressassement, les mêmes attaques contre une douzaine de journalistes. On n’échappe pas non plus aux métaphores anales et fécales (les représentants du gauchisme culturel s’expriment par leur trou de balle, c’est bien connu). Le meilleur passage du livre arrive à la page 113, et intervient comme un sursaut de conscience de l’auteur, pressentant qu’il s’est complètement égaré : «Et si on arrêtait là ? Oui. Arrêtons là.» Excellente initiative, mais au lieu de s’arrêter, il aurait encore été meilleur de ne pas commencer. Ce qu’Onfray nous propose n’est jamais une démonstration argumentée, mais un libelle l’apparentant à un sous-Céline, ou à un sous-sous-Léon Bloy. Le pamphlet est un genre parfaitement légitime, mais il ne suffit pas d’y déverser des insanités pour arriver à mettre le public de son côté. Onfray ne répond jamais sur le fond, mais se contente de pilonner ses contradicteurs, qui ont osé, en janvier 2015, le mettre en cause.
Dans certains cercles, on décrirait Miroir du nihilisme comme un livre «nauséabond». Disons plutôt – pour utiliser une formule d’autrefois – que c’est à la fois un livre méchant et un méchant livre, c’est-à-dire un livre vindicatif, dérisoire et mal écrit.
Il est consternant de penser que l’éditeur d’Onfray n’a pas mis en garde son auteur et a laissé celui-ci exprimer, sans filtre, les ressentiments peu glorieux qui l’habitent, livrant ainsi au public la radiographie d’une âme en pleine déréliction éthique, et devenue l’otage de sa rancune (sans compter que les délires sur le prétendu «complot» islamique relèvent de la diffamation et seraient de nature à conduire l’auteur à en répondre devant un tribunal). La seule «Soumission» qui s’exprime dans Miroir du nihilisme, c’est celle d’Onfray lui-même à ses démons. Le parti pris éditorial, au reste, interroge : le texte ressemble à un premier jet torché à la hâte, que personne n’a relu; il n’y a pas la moindre page de conclusion; on trouve des formules vides de sens (qu’est-ce que «le capitalisme thanatophilique» [p. 27] ? qu’est-ce que «la civilisation d’après les civilisations» [p. 29] ?) et des phrases incompréhensibles (ainsi p. 62, où «dominés» a été écrit à la place de «dominants», ce qui rend tout un alinéa obscur); et on doit déplorer aussi la présence de nombreux barbarismes et solécismes («pour le coup» [p. 29], dans le sens de «en l’occurrence»; «être ami avec» [p. 59]; «qui lui fait penser aux travaux» [p. 61]; «les mâles dominants sont légitimes à posséder […]» [p. 62]; «faire sens» [barbarisme qu’Onfray n’est hélas pas le seul à plébisciter]; etc.); on fera enfin remarquer à l’auteur que Flaubert n’a jamais dit : «Madame Bovary, c’est moi !» (p. 91.) Miroir du nihilisme est assurément un ouvrage qui ne fait pas honneur à l’édition française.
Comment lire Soumission ?
Onfray reproche à ses adversaires de ne pas avoir lu le roman de Houellebecq. On peut se demander si lui-même en a pris une connaissance plus précise. En fait, tout comme la «meute» qu’il dénonce, il a confondu le cadre du récit – la France décrite en «fille aînée de l’Islam» – et le propos principal. S’il avait pris le temps de réfléchir à la question suivante, que lui avait posée le journaliste du Corriere della sera, il aurait eu une vision plus claire de ce qui est en jeu dans le roman : «La partie la plus choquante [de Soumission] est peut-être le destin réservé aux femmes. Qu’en pensez-vous ? Est-il envisageable dans notre société une évolution pareille ?» (p. 119). Comme d’habitude, Onfray répond précipitamment, et à côté de la question, sans voir que celle-ci touche en fait le cœur du propos de Houellebecq, les relations hommes-femmes. Dans Soumission, le héros-narrateur – un certain François – parle abondamment de sa vie sexuelle. De plus, si – comme on l’a beaucoup répété – «soumission» est effectivement la traduction exacte du terme arabe «islam», le mot français peut également servir à décrire une réalité amoureuse. Au reste, le livre de Houellebecq fait le lien entre les deux acceptions, puisqu’un des personnages avoue à François que son livre préféré est… le fameux roman Histoire d’O, de Dominique Aury, parce que cet ouvrage diffuse l’idée que «le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue» (5). Et ledit personnage ajoute : «[…] il y a pour moi un rapport entre l’absolue soumission de la femme à l’homme, telle que la décrit Histoire d’O, et la soumission de l’homme à Dieu, telle que l’envisage l’islam» (p. 260).
Cette évocation d’Histoire d’O suggère que les questions sexuelles constituent le véritable sujet du livre. Rien d’étonnant, du reste, s’agissant de Houellebecq, qui doit sa notoriété, non à l’exploitation de questions religieuses, mais, ainsi qu’on l’a déjà évoqué, à la description clinique de la société post-soixantehuitarde et du nouvel «ordre» amoureux qui la régit : ses romans antérieurs montrent comment la révolution des mœurs a fait le jeu du libéralisme économique le plus sauvage, en transformant les individus en hédonistes/consuméristes uniquement occupés d’eux-mêmes. Cette thématique «libérale-libertaire» n’est pas absente non plus de Soumission : on voit par exemple le narrateur comparer les liaisons amoureuses «à durée déterminée» aux «stages» (p. 20, l’auteur souligne) en entreprise qui permettent aux patrons d’utiliser les travailleurs comme des mouchoirs jetables et dont la pratique s’est développée parallèlement à la libération des mœurs.
Le héros de Houellebecq, François, est professeur à la Sorbonne, mais se montre beaucoup moins occupé de travaux universitaires que du désir de profiter pleinement d’une société régie par la loi du plaisir (ce que son salaire confortable lui permet de faire) et du grand «marché» des femmes qu’il trouve largement ouvert devant lui. Bon élève de Mai 68, auto-centré, fils unique, égoïste et hédoniste, il n’a d’autre horizon que sa propre personne. Cependant, le roman montre François à un moment difficile de son existence. Quand commence le récit, on découvre que le narrateur est confronté à la crise de la quarantaine, dans les termes où elle peut se présenter à un célibataire : il n’est pas question, dans le cas de François, de retrouver une liberté perdue, mais plutôt de trouver enfin une stabilité. Ce malaise instille en lui une sorte de dégoût pour l’existence qu’il a menée jusque là, et qui le voyait accumuler des liaisons amoureuses temporaires et sans horizon. Distrait par le renouvellement de ses amantes, il ne s’est pas rendu compte que la vie avançait, et il envisage à présent avec effroi la perspective d’affronter seul les années qui lui restent et dont il devine aisément que – remplies des petites misères de l’âge et de la vieillesse – elles ne seront pas les plus agréables de son existence. Il éprouve que son corps devient de moins en moins une source de plaisirs et de plus en plus une source de souffrances, et il se voit «mourir […] malheureux et seul» (p. 249), de surcroît plus rapidement qu’un homme marié, à cause de l’hygiène de vie déplorable des célibataires. Indéniablement, il serait moins douloureux d’affronter cette décrépitude avec le soutien d’une compagne.
Ainsi, à l’âge mûr, François expie en quelque sorte, dans une solitude qui l’angoisse, son donjuanisme galopant de trentenaire. L’évocation des caractères de cette «vie dans joie » (p. 173) du célibat fournit au roman ses meilleures pages : appartement triste et froid, soirées alcoolisées, cuisine au micro-ondes, petits tracas divers à affronter seul, etc. La solitude constitue en outre, comme l’éprouve le narrateur, une source d’embarras permanente vis-à-vis du monde extérieur : alors qu’un couple forme une espèce de «bulle» qui auto-justifie son existence, le célibataire a toujours l’impression qu’il est tenu de fournir les motivations de ses faits et gestes, il se sent traversé de failles innombrables, il doit sans cesse rassembler son courage pour sortir de chez lui, il observe qu’un homme seul suscite spontanément, autour de lui – et à l’inverse d’un couple, plus rassurant – la crainte et la méfiance (ne va-t-il pas poser des problèmes ?). Rien d’étonnant à ce que la conscience douloureuse de son isolement provoque régulièrement chez François des crises de larmes.
François trouve dans la libération des mœurs les racines de la situation où il se trouve : en s’attaquant au patriarcat, en démantelant la famille, en poussant à l’»émancipation» des femmes, le mouvement né de Mai 68 s’est identifié, au final, à une grande machine fabriquant des isolés. Du point de vue amoureux, les individus se trouvent perpétuellement – comme dit le roman – en «stage», toute liaison est précaire et aléatoire, on accumule des «relations sexuelles épisodiques non inscrites dans une perspective de couple durable » (p. 25); les femmes, qui sont devenues des «consommatrices» comme les hommes, sont susceptibles à tout moment d’annoncer à leurs amants qu’elles les quittent parce qu’elles ont «rencontré quelqu’un » (p. 20, l’auteur souligne). De façon un peu malhonnête, ou par une curieuse inversion, le narrateur fait des hommes les principales victimes de la libération sexuelle. Mais il est vrai que, quoi qu’on puisse en penser, le papillonnage généralisé ne correspond pas nécessairement, de manière permanente, aux désirs des hommes, qui peuvent se fatiguer de jouer les Casanova et aspirer à une certaine stabilité, une fois arrivés à la quarantaine. On dira que François n’aurait aucun problème à nouer des relations durables avec une femme de son âge. Mais son point de vue sur les femmes a été déformé par la facilité avec laquelle il a, pendant des années, trouvé des maîtresses dans les rangs des très jeunes femmes, notamment parmi les étudiantes qui se montraient sensibles à son prestige de professeur. Il est devenu pour lui inimaginable de considérer comme un objet de désir une femme arrivée à la quarantaine. En outre, François a toujours la possibilité – et il ne s’en prive pas – de recourir aux prostituées et à la pornographie. Mais prostitution et pornographie ne font que graver plus encore dans son esprit l’idée que les relations sexuelles ne sont envisageables qu’avec des femmes jeunes et fraîches. Et ses visites aux prostituées, bien sûr, ne sont que de très passagers dérivatifs : lorsqu’il rentre chez lui, son appartement ne s’en trouve pas plus égayé et il se sent vite écrasé à nouveau par la souffrance d’être «extrêmement seul». Le chemin tracé par les idéologues de Mai 68, et que caractérisent l’étendue du choix et la multiplication des déconvenues, mène à la solitude, au dégoût et à la désillusion.
Comment retrouver les avantages de l’ancien monde ? François considère avec envie les communautés où la religion joue toujours un rôle actif et où les liens familiaux persistent. Il admire, par exemple, dans son for intérieur, le comportement de Myriam, sa dernière maîtresse en date. Myriam est juive et, plutôt que de demeurer seule en France avec son amant, elle préfère – par solidarité – suivre sa famille qui part se réfugier en Israël, lorsqu’il est devenu évident pour celle-ci que les Français s’apprêtent à élire un président de la République musulman. Pourrait-on parier en France sur un renouveau du catholicisme ? Le narrateur ne croit guère en cette possibilité. À ses yeux, le christianisme est exsangue. D’ailleurs, réinstaurer l’ancien patriarcat, fondé sur le christianisme, ne pourrait constituer une solution satisfaisante, puisqu’elle replacerait les hommes dans la situation même qui les a poussés à réclamer la libération sexuelle : il ne faut que quelques années pour qu’une épouse, dont l’aspect physique se dégrade prématurément mais qu’on ne peut quitter, ne suscite plus le désir. Comment concilier les avantages de la famille traditionnelle et les acquis de Mai 68 ? Il faudrait une femme qui soit «pot-au-feu» – mais «où les trouver maintenant» ? – et qui réussisse en outre à «rester capable de se transformer en fille» (pp. 95, 96 et 97). Ces qualités sont à l’évidence incompatibles. Il y aurait bien cependant un moyen de réunir ces contraires autour de soi, mais ce moyen est interdit dans la société occidentale : c’est la polygamie. Or, à la différence de la civilisation européenne, l’islam autorise les hommes à épouser plusieurs femmes. Ainsi, François découvre petit à petit, au fil du récit, quelle solution il pourrait apporter à ses problèmes. La société française est précisément, au moment où il traverse cette crise de la quarantaine, en train de voir s’imposer la charia. L’islamisation constitue une chance à saisir : François va se convertir au mahométisme, non par conviction spirituelle – il est velléitaire et opportuniste –, ni même par souci d’imiter les nouveaux maîtres, mais uniquement pour pouvoir, lui aussi, se constituer un mini-harem.
Il est intéressant de rappeler en quelles circonstances a lieu la conversion du narrateur. À la suite de l’élection du nouveau président de la République, un musulman, la Sorbonne devient une institution islamique et, à l’instar de la plupart de ses collègues, François démissionne, assuré de recevoir une très confortable pension. Mais Robert Rediger, le recteur (converti) de l’université, s’emploie à le convaincre de revenir, et l’invite à passer une soirée chez lui. En arrivant, le narrateur croise dans le hall d’entrée une adolescente qui fait sur lui grand effet : portant un tee-shirt et un jean taille basse, avec de longs cheveux flottant sur ses épaules, elle paraît avoir tout au plus quinze ans. Rediger, qui a la cinquantaine, lui apprend que cette jeune fille est son épouse, et qu’elle a eu le tort d’oublier de se voiler avant de quitter les pièces de la maison réservées aux femmes. Pendant leur conversation, les deux hommes sont servis par une autre épouse de Rediger, qui a préparé du café et des plateaux garnis de pâtisseries. Ce qui laisse François rêveur : «[…] une épouse de quarante ans pour la cuisine, une de quinze ans pour d’autres choses… sans doute avait-il [Rediger] une ou deux épouses d’âge intermédiaire […]»(p. 262). Le héros se rend compte alors qu’il serait parfaitement possible, pour peu qu’il embrasse la nouvelle religion dominante, de ne plus devoir renoncer à rien, d’autant que le port de la burka – sous laquelle, dit-il, les musulmanes portent de la lingerie fine et des strings – n’entraîne pas, loin de là, la mort de la sensualité. L’islam n’a finalement, pour François, que des avantages : les familles sont stables; les hommes – satisfaits dans tous les domaines – ne ressentent plus le besoin de papillonner; «dévouées et soumises» (p. 297), les femmes – qui sont surveillées avec soin et ne peuvent montrer leur visage à un étranger – ne risquent jamais de venir dire à leur mari qu’elles ont «rencontré quelqu’un». Certes, chez les musulmans, les hommes ne choisissent pas directement leurs épouses, mais les «marieuses» ont une expérience largement reconnue, et – dans le paradigme soixantehuitard – c’est justement l’abondance du choix qui mène au dégout. Par surcroît, la charia ne s’applique rigoureusement, en fait, qu’aux femmes, les hommes contournant avec facilité les interdits qui les gênent (François a observé que Rediger offrait à ses invités, et consommait lui-même, dans le secret de son intérieur, d’excellents alcools).
Au gré de ses allées et venues, le narrateur voit autour de lui la société adopter le mode de vie prévu par la charia et les femmes disparaître des lieux de pouvoir. On ne les aperçoit plus, notamment, dans les raouts universitaires. Celles qui sont restées à la Sorbonne occupent des fonctions de secrétaires, et elles sont voilées. Mais la plupart des femmes ont même quitté le marché du travail et sont retournées à la maison, tandis que les jeunes filles arrêtent à présent très tôt leurs études. Les femmes qui ne sont pas en burka ne portent plus de jupes courtes, et ont adopté des pantalons généralement recouverts de blouses descendant jusqu’à mi-cuisse, qui cachent leurs formes. Ces constats sont essentiels dans le roman de Houellebecq, mais ils s’avèrent aussi, sur le plan de la vraisemblance, d’une grande faiblesse. Nulle part, le lecteur n’apprend comment on a procédé à cette mise à l’écart des femmes, qui semble s’être effectuée sans recours à la contrainte. Aucun personnage masculin du roman ne pose la question de savoir si le règne de l’islam convient aux Européennes, et jamais l’auteur n’indique dans quelles circonstances les femmes ont accepté leur «soumission». On dirait que Houellebecq a oublié d’écrire le chapitre central de son livre. Cette absence totale de vraisemblance, pour ce qui concerne la situation des femmes, contraste avec la recherche minutieuse de crédibilité dont a fait preuve l’auteur en échafaudant, de façon très détaillée et au total plausible, un scénario plaçant à la tête de l’État un président musulman.
Autant dire que Soumission est avant tout un fantasme, ou mieux encore une parabole, qui s’adresse en priorité aux femmes et qui s’apparente presque à une menace. Les femmes sont invitées par Houellebecq à ne pas céder à l’illusion «chronocentrique», c’est-à-dire à ne pas s’installer confortablement dans l’idée que la libération sexuelle à l’occidentale serait le point d’arrivée de l’histoire. Ce pourrait au contraire ne constituer qu’une simple étape, à laquelle succéderait une «soumission» qui ferait rétrospectivement apparaître comme un paradis perdu le statut des femmes prévalant dans la vieille France catholique. Les femmes paieraient de la sorte la facture du «détricotage» social provoqué par Mai 68. Et elles risquent d’autant plus de passer toutes, un jour ou l’autre, sous le joug de l’islam, que les mâles «causasiens» auraient tout à gagner à pareil changement : cette libération sexuelle «revue et corrigée», qui installerait chaque individu masculin à la tête d’un mini-harem, serait tout à leur avantage et éliminerait pour eux les risques de déconvenue associés au mode de vie instauré par Mai 68.
L’islamisation de la société est en quelque sorte la «cartouche» qui reste aux hommes et leur permettrait à la fois de profiter de la liberté sexuelle et de rétablir leur pleine et entière domination sur les femmes. Quant aux prétextes qui justifieraient une telle réorientation de la société, ils se trouvent déjà sous le coude des hommes, et on en trouve un florilège dans le roman : l’islamisation est le prix à payer pour le sauvetage de l’Occident; il faut remédier au déclin de l’Occident, mettre fin au règne de l’individualisme, faire renaître la religion; momifiés, sans enfants et remplis d’amertume, les vieux soixantehuitards ne font plus le poids face au nombre et à la vitalité des jeunes musulmans; Mai 68 a causé suffisamment de dégâts, et il est temps de confier le destin de la France à des «populations immigrées empreintes d’une culture traditionnelle encore marquée par les hiérarchies naturelles, la soumission de la femme et le respect dû aux anciens […]» (p. 276).
Ce sont les femmes, et non les «gauchistes culturels» d’Onfray, qui auraient dû se méfier de la bonhomie doucereuse de Soumission, voire la dénoncer. Avec ce roman, Houellebecq montre que, dans la guerre des sexes, les hommes ne renonceront jamais au projet d’imposer aux femmes, sous quelque déguisement que ce soit, un «hédonisme jubilatoire» (pour reprendre la formule d’Onfray) tout à l’avantage du désir masculin.
Notes
(1) Concernant cet entretien, Onfray n’indique ni la date de sa publication dans le quotidien ni le nom du (ou de la) journaliste. Et il ne dit pas non plus si le texte qu’on a sous les yeux est une retraduction, ou s’il s’agit de la version originale de l’entretien. J’ai retrouvé la date de publication de l’entretien (le 5 janvier 2015) et le nom du journaliste, un homme en l’occurrence (Stefano Montefiori). La version italienne (qu’on peut trouver sur Internet) ne correspond pas à la version donnée par Onfray, qui fournit sans doute le texte de ses réponses au journaliste, lequel texte semble avoir été ensuite très « allégé » pour la publication dans le Corriere.
(2) On sait que, le lendemain de l’attentat, Houellebecq, qui était un proche de Bernard Maris, une des victimes, arrêta sa campagne de promotion et quitta la France.
(3) On note à cet égard qu’en pleine polémique, la journaliste du Monde Raphaëlle Leyris a reconnu qu’il n’y avait aucune manifestation d’islamophobie dans le roman de Houellebecq.
(4) Dans Miroir du nihilisme (voir p. 58), Onfray rappelle qu’il est effectivement mentionné par Houellebecq, comme un opposant au régime islamique qui s’installe en France.
(5) Michel Houellebecq, Soumission (Flammarion, 2015), p. 260. Sans autre précision, les pages entre parenthèses renvoient à cette édition.

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